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À l'occasion des 10 ans de l'Espace d'art contemporain de la Tôlerie, Céline Poulin, commissaire invitée, proposait une ambitieuse exposition explorant notre rapport ambivalent à l'image, une image support de tous les fantasmes ou au contraire affirmant sa dimension matérielle et construite. 

Brigadoon

par Anaëlle Pirat-Taluy

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Pour moi, Brigadoon est un rêve dont j’ai du mal à me convaincre qu’il a vraiment existé…1

C’est ce que dit Jeff à son ami Tommy, juste avant que Brigadoon ne réapparaisse sous leurs yeux grâce à la conviction amoureuse de ce dernier. Tommy choisit alors de franchir le pont qui le séparait de son idéal et de retrouver la femme qu’il aime, qu’elle existe ou qu’elle ne soit qu’une illusion, sous les yeux de l’incrédule Jeff qui reste sur le bord du chemin.

Brigadoon est le nom d’un village enchanté perdu dans les Highlands qui n’apparaît qu’un jour tous les cents ans. Sorte d’image d’Épinal d’une Écosse fantasmée, ce village que le cinéaste Vincente Minnelli fait émerger à l’écran incarne selon chacun des personnages qui le traversent un lieu de réalisation de leurs aspirations, un mirage angoissant, une enceinte protectrice ou une prison. Notre regard de spectateur sur Brigadoon se nourrit de ces antinomies : on voudrait croire à cette réalité à laquelle le héros accède, tout en étant peu dupe de la mystification portée par l’esthétique chatoyante, les chants et les danses qui ponctuent le film comme le quotidien des villageois.

Ce sont ces oppositions entre le doute et de la fascination, le désir et le déni qui vont nous permettre d’appréhender l’exposition «Brigadoon».
Pour que la rencontre ait lieu entre les personnages du film de Minnelli et les œuvres présentées par la commissaire Céline Poulin, celle-ci a utilisé les caractéristiques de la Tôlerie afin d’en faire un plateau de tournage. L’exposition est ainsi composée à la fois d’éléments de scénographie qui forment la structure du plateau et les différents espaces scéniques, et d’œuvres qui intègrent cette structure comme éléments de décor, accessoires ou figurants. La commissaire d’exposition semble user des mêmes artifices que le cinéaste : une scénographie dont l’aspect factice est assumé, des paysages qui sont à la fois des images et des fenêtres, un temps relatif où sont omniprésents le jour et la nuit, le passé, le présent et le futur.
En prenant cette forme, l’exposition devient le lieu même de la fabrication du spectacle, un espace où le réel se transforme en image. En nous engageant dans l’exposition de la même façon que Tommy et Jeff s’engagent dans le village de Brigadoon, nous devenons alors les spectateurs et les acteurs d’une réalité autre qui possède ses propres caractéristiques matérielles, spatiales et temporelles.

Brigadoon est une sorte d’enclave utopique forgée pour protéger ses habitants du monde extérieur, qui vivent alors dans un lieu à la fois réel et qui résiste au réel. Cette enclave prend la forme d’un village où les mœurs, les attitudes, les façons de vivre ou de s’habiller sont figées dans une représentation portée collectivement par tous les villageois. L’exposition «Brigadoon» est de la même façon un espace de dynamique collective, ou l’individualité des œuvres semble au premier abord disparaitre derrière le projet global forgé par la commissaire d’exposition.
Mais comme les personnages du film dont les regards vont nous montrer toutes les possibles vérités de Brigadoon, les œuvres vont chacune jouer leur rôle dans la construction des différentes vérités de l’exposition, et présenter à notre regard d’infinies possibilités de réalités.
Des réalités que nous pouvons embrasser comme le fait Tommy, en s’introduisant dans l’œuvre Moonlight shadow de Tony Regazzoni, décor de ruines en carton-pâte sous un clair de lune imité par un laser, qui représente ce simulacre derrière lequel nous sommes prompts à nous réfugier quand il s’agit de ne pas vouloir voir la vérité. Les œuvres de Soraya Rhofir (Crannog, 2013) ou de Claudia Wieser (Treppen, 2009/2013), en revanche, nous renvoient à l’angoisse ressentie par Jeff face à ce qu’il ne peut pas expliquer de façon rationnelle. Ces œuvres comportent toutes les deux des éléments connus – que ce soit le mobilier de bureau et les statues de Rhofir ou bien le grand escalier rappelant différents moments de cinéma de Wieser – mais déconstruits et agencés d’une façon propre aux artistes. Ces deux images forment alors un environnement inquiétant pour notre perception et nos croyances par leur aspect frontal et impénétrable.
De même, les accessoires de performance de Mélodie Mousset (Rock Nose, 2010), le mobilier transformé d’Alexej Meschtschanow (Tisch, 2012 ou Stuhl Nr 26A & 26B, 2013) ou les œuvres opaques de Derek Sullivan (I never dreamt that I would get to be the creature that I always meant to be #2, 2008) apparaissent comme des objets difformes ou qui ne semblent plus pouvoir remplir les fonctions pour lesquelles ils sont faits, et de choses familières elles vont devenir ambigües et incompréhensibles.

Pour Jeff, le village est peuplé de fantômes dont il nie l’existence. Les portraits en noir et blanc d’Alexej Meschtschanow (Schmuckstück, 2013), insérés dans leurs armatures de métal évoquent ces fantômes de Brigadoon, pris dans leur enclave anhistorique où le temps fait des bonds de 100 ans sans qu’eux-mêmes n’évoluent. L’exposition elle aussi est en suspens, marquée par le mouvement mécanique et répétitif du réflecteur de lumière qui compose l’œuvre Man walk on the Moon (2012) d’Alicia Frankovich. C’est de par ce dérèglement du temps que surviennent les objets d’archéologie du futur d’Aude Pariset (FX Tridacna, 2013) ou les personnages du scénario de Rita Sobral Campos (The last faust myth in the history of mankind, 2009) qui se rencontrent dans une même histoire traversée des différentes époques dont ils viennent.
À Brigadoon, des failles offrent cependant des entrées et des sorties vers le réel, qu’elles soient spatiales (le pont ou la vieille route de l’église), temporelles (un jour tous les cent ans) ou symboliques (la mort de celui qui rejette le miracle). Dans l’enclave formée par l’exposition, ces failles sont autant d’ouvertures vers encore d’autres réels possibles. C’est la série de tableaux abstraits Large Blue One Perspective (2012) de David Malek, dont les lignes de fuite trouent les murs blancs de l’exposition, ou le Porte-Manteau (2012) de Robert Stadler, posé au milieu de l’espace comme une porte vers un autre monde.

La boucle, la répétition, l’exécution sans fin d’un même mouvement, c’est peut-être ici le signe de cette recherche inlassable de la connaissance du mystère du monde par l’artiste dont parle Céline Poulin. En tournant autour du «trou», point aveugle du réel contenant sa vérité pure, et en empruntant perpétuellement le même chemin jusqu’à laisser une trace assez profonde pour couvrir un peu plus ce «trou», l’artiste nous dévoilera une image complète de ce mystère. Cette image que l’on peut retrouver dans l’œuvre de Derek Sullivan, ou la multiplication des références qui la compose et des formes qu’elle acquiert sont des tentatives de combler le vide couche par couche, ou dans l’œuvre de Marie Bette (Ouvertures, 2011), qui nous renvoie à une conscience et une connaissance de nous-même en nous plaçant au centre du plateau et des regards multipliés par les caméras et les miroirs.

Parfois les choses auxquelles on croit deviennent plus réelles que toutes les choses que l’on peut justifier ou comprendre.1 C’est la réponse de Tommy à Jeff. Le village, qu’il existe ou qu’il ne soit qu’une illusion, reste néanmoins le théâtre des sentiments, des désirs et des dilemmes réellement vécus par les personnages du film. L’exposition, en se tenant comme le film aux confins de l’imaginaire et du réel, nous entraine dans une recherche de la vérité.  Au risque peut-être que cette vérité prise entre les simulacres, les images et les rêves soit celle qu’on aurait préféré ne pas connaître.




« Brigadoon »
Marie Bette, Alicia Frankovich, Alexis Guillier, David Malek, Alexej Meschtschanow, Aurélien Mole, Mélodie Mousset, Aude Pariset, Pierre Paulin, Walter Pfeiffer, Marie Preston, Tony Regazzoni, Sébastien Rémy, Soraya Rhofir, Rita Sobral Campos, Robert Stadler, Derek Sullivan, Florian Sumi, Claudia Wieser
Commissariat : Céline Poulin
La Tôlerie, Clermont-Ferrand
13 septembre > 7 décembre 2013

www.clermont-ferrand.fr/

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