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« Innsmouth » de Pierre Unal-Brunet – La ténébreuse lisière des bois

par Camille Azaïs

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« La civilisation occidentale a défriché son espace au cœur des forêts », écrit Robert Harrison. « La ténébreuse lisière des bois marquait les limites de ses cultures, les frontières de ses cités, les bornes de son domaine institutionnel ; et, au-delà, l’extravagance de son imagination1. » Au Chambon-sur-Lignon, commune auvergnate de quelque 2500 habitant·e·s, cette image de la frontière est particulièrement sensible. C’est au hasard des chemins, à l’intérieur même du dense tissu de la forêt – écarté pour un temps qui semble désormais compté – que l’immense site de l’ancien collège Cévenol, reconverti en 2015 en « Parc International Cévenol », déploie ses bâtiments, pelouses et stades ; ainsi que la grange aux murs épais et rudes qui héberge l’exposition « Innsmouth » de Pierre Unal-Brunet.

Avec cette exposition, Pierre Unal-Brunet affirme son appartenance à la communauté des artistes fans de Lovecraft. Dans Le Cauchemar d’Innsmouth (1931), nouvelle à laquelle l’exposition emprunte son titre, un narrateur un peu trop curieux évolue dans le décor grandiose et crépusculaire d’une ville peuplée d’habitant·e·s étrangement déformé·e·s. C’est ce décor qui sert littéralement de toile de fond à l’exposition, brossé à grands coups de peinture vert anis sur une toile de jute déployée dans la longueur de l’espace. Vers cet horizon incertain se dirige un ensemble de sculptures en bois et toile aux formes organiques et tortueuses, sorte d’êtres hybrides qui semblent répondre à l’appel de cette ville aux relents de poisson et à la réputation de soufre. « Innsmouth », auberge-bouche qui avale les corps, est aussi un mot-valise qui résume à lui seul l’expérience du lieu faite par Pierre Unal-Brunet lors de sa première résidence de création sur place. Lors de la nuit qu’il passe seul avec son chien dans le dortoir de l’ancien collège, il appréhende le lieu d’une manière nouvelle, éprouvant soudain l’oppressante présence des objets qui l’entourent : matériel, machines, détritus, caisses encore pleines, costumes de dragons chinois… « Une orgie de matières, de textures et d’odeurs » qui le projette dans les histoires qui hantent ce lieu et au milieu de laquelle Pierre Unal-Brunet fait du réel une expérience lovecraftienne, prouvant s’il était encore besoin que la réalité est écrite par les récits qui nous habitent.

L’exposition qui en résulte est peuplée de créatures marines échouées sur le sol qui semblent déposées là par quelque fantastique remontée d’eau, comme dans un autre récit de Lovecraft2. Conçues à partir de morceaux de bois rehaussés de couleurs vives et de lambeaux de toile aux airs de peaux mortes, elles témoignent d’un lent travail de rencontre. Longuement brossé « pour en faire sortir les larves », comme l’explique Pierre Unal-Brunet, le bois ne garde que ses zones les plus dures, révélant une architecture secrète, comme cette souche rose recouverte de pustules vertes qui évoque la peau d’un reptile excentrique. Au sol rampe une forme verte, la matière du bois grande ouverte en une gueule jaune d’or, tandis que son autre extrémité se termine en une collerette de peau nervurée de rose. Pierre Unal-Brunet travaille uniquement les matériaux simples de la peinture – bois, toile, gesso, couleurs – en se laissant guider par la logique des formes animales et végétales, dont il est un grand amoureux. Il avoue avoir ses favorites, comme l’anguille électrique qui lui a déjà inspiré plusieurs versions d’une grande peinture sur toile de jute aux couleurs survoltées. Beaucoup des matériaux qu’il emploie sont trouvés lors de ses résidences, comme ce morceau de bois arrondi aperçu à Moly-Sabata dans une écluse, pris dans un mouvement perpétuel. Mais c’est surtout à La Feyssine, un parc villeurbannais en bordure du Rhône, dans une zone inondable et polluée où les bidonvilles côtoient les joggeur·euse·s et les adeptes du « cruising », que Pierre s’est laissé inspirer les images d’un monde hybride en devenir. Et il me semble que c’est là que l’exposition échappe aux tentations faciles de la dystopie, c’est-à-dire à l’imaginaire d’un monde mutant résultant de la destruction des écosystèmes. Les œuvres de Pierre Unal-Brunet s’ancrent dans une expérience intime des marges et des frontières ; de cette zone « provinciale », dirait Robert Harrison, c’est-à-dire de la frontière opaque « où l’habitat humain atteint sa limite3 ». Là, il est encore possible de se souvenir que la forêt est notre origine, notre fondement, sans céder à la nostalgie. Là, la pensée peut encore être radicale.

Né en 1993 à Lyon, Pierre Unal-Brunet vit et travaille à Sète. Il a obtenu son DNSEP à l’ESADSE (École Supérieure d’Art et Design de Saint-Étienne) en 2019. Auparavant, il a réalisé en 2016 une résidence et une exposition personnelle, « Bundle Process », à Galeria V9, Varsovie (Pologne). Pierre Unal-Brunet a participé à différentes expositions collectives, notamment à la Galerie Municipale Jean-Collet, Vitry-sur-Seine, « Une année en peinture acte 5 / Novembre à Vitry 2019 – Prix de peinture » en 2019, à Mécènes du Sud, Montpellier, « Vallauris morghulis » en 2020. Il a été retenu dans la sélection 2020 du Salon de Montrouge.




Pierre Unal-Brunet
« Innsmouth »
Parc International Cévenol (PIC),
Le Chambon-sur-Lignon
11 octobre 2020 – 7 mars 2021




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