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Margot Pietri – L’émotion de remettre la main sur la technique

par Henri Guette

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Au-delà d’une possible signature, les graffitis témoignent d’une adresse. Une indication géographique ou temporelle à destination d’un·e lecteur·rice. Une information minimale vouée à faire corps avec le temps. Au Musée de la Céramique de Lezoux, les signes et symboles laissés par les potier·ère·s romain·e·s entrent en écho avec le travail de Margot Pietri et induisent une réflexion sur l’archéologie présente et à venir et les traces auxquelles parviennent les sociétés. Une croix, une ligne, une figure géométrique, n’ont pas de sens hors d’un plan, hors d’un référentiel commun. Ils peuvent, dans le code Hobo, prévenir le·la vagabond·e d’éventuels dangers, mais, pour d’autres communautés, leurs significations seront radicalement différentes. Les indices que laisse l’artiste ne s’éclairent que lorsqu’on les considère dans un milieu, que lorsque les œuvres s’établissent en réseau. Produits en série, mais faits à la main, les objets en terre cuite conservés dans les galeries répondent aux mêmes formes mais avec des imperfections, des singularités. Les sculptures de bois, de résine et d’acier de Margot Pietri reprennent elles aussi des formes génériques, mais sans utilisation de moules, avec la trace de chaque geste. Ces détails nous révèlent des systèmes de production qui se réfèrent à des standards, mais sans avoir les moyens ou la volonté de les appliquer.

Comme le rappelle l’architecte Philippe Rahm, c’est l’étude des infrastructures qui révèle le plus de connaissances sur une civilisation, ses savoir-faire technologiques, son organisation politique, sa gestion économique, voire ses principes philosophiques. Les réseaux de canalisation ou les fondations des bâtiments romains nous font regarder nos propres réseaux électriques et communicationnels, la façon dont nos bornes traduisent une emprise sur le territoire. Les horodateurs, compteurs de gaz, boîtiers Télécom et boîtes postales, dont Margot Pietri s’inspire, font partie du paysage ; ils révèlent un pays enterré loin des interfaces auxquelles nous sommes habitué·e·s. De plus en plus technicien, le monde moderne tel que l’avait analysé Radovan Richta ne considère plus l’humain comme facteur de production principal mais l’invention scientifique et l’innovation technique. Nous sommes ainsi entouré·e·s de machines que nous ne comprenons pas individuellement mais qui s’assistent mutuellement pour garantir les conditions de la vie moderne et les plateformes de communication qu’elle implique. L’artiste, au travers de la fiction, imagine ce que pourraient nous enseigner ces objets techniques, que le design cherche toujours plus aujourd’hui à rendre discrets.

Les sculptures au sol de Margot Pietri reposent sur un équilibre des matériaux, même l’assemblage des pièces au mur crée une tension. Des réglettes métalliques dont les curseurs sont des mains nous invitent à retrouver un sens de la mesure, à s’impliquer émotionnellement auprès de ces bornes dont les titres établissent une forme de dialogue : 0 notifs, tout va bien, oubli d’actualiser, inadéquat, … Au-delà du rappel des fonctions symboliques, l’artiste insiste sur les variants, les degrés entre la lune et le soleil, le on et le off, la tristesse et la joie. Toute sa proposition repose en vérité sur les humeurs que véhiculent ses sculptures-totems, tant par leurs couleurs du bleu de l’eau au jaune de l’avertissement, que par leur aspect vieilli ou mouillé et leurs formes. Le néologisme formé par l’artiste d’mfascia – contraction des termes « empathie », « face » et « fascia », ces membranes qui agissent comme des liants à l’échelle des corps – permet d’évoquer un faisceau de relations complexes entre l’humain et la technique sans nier la part d’affect qui est associée. Les sculptures appellent à une interaction avec les corps, les courbes, les angles ergonomiques, elles ont quelque chose de préhensible. À la limite de l’objet transitionnel, ces bornes investies de croyances, d’émotions, définissent de nouvelles écritures, de nouvelles limites à même de traduire le contemporain.

Margot Pietri est née en 1990 à Drancy, elle vit et travaille à Paris-Saint-Denis. Diplômée d’un DNSEP à l’ENSBA (École nationale supérieure des beaux-arts) de Lyon en 2014, elle a eu l’occasion de présenter son travail à travers plusieurs expositions collectives, par exemple au Canada durant ses études au Oboro Art Center, Montréal (2013), au Palais de Tokyo, Paris, dans l’exposition « Night of the Tumblr on Fire » en 2014 ou à Glassbox Espace d’Art, Paris, dans « Narrative Background », en 2016. Margot Pietri a également été invitée dans différentes résidences d’artistes, notamment à Mains d’Œuvres, Saint-Ouen, en 2017 et à la Cité internationale des Arts, Paris, en 2020.
Margot Pietri a une pratique d’écriture et de publication régulière, en autoédition ou pour différentes revues telles que La Tribune du Printemps des Laboratoires des Laboratoires d’Aubervilliers (2014) et Multitudes (2016).




Margot Pietri
«
l’mfascia »
Musée départemental de la Céramique

Lezoux 

31 octobre 2020 – 14 mars 2021




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