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Mélancolie Zombie
Le zombie n’oublie pas, c’est une forme de mémoire
Entretien avec Josèfa Ntjam

par Marie Bechetoille

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Marie Bechetoille : Les zombies ont pris une grande place dans les fictions occidentales actuelles, en particulier le cinéma, les séries, mais aussi les arts visuels. Les artistes s’en emparent pour incarner des désirs de vengeance et de violence, mais aussi des possibilités de résilience et de réparation. Que signifie pour toi ce retour du zombie ? Quelle place l’imaginaire du·de la « revenant·e » occupe dans ta pratique ?

 

Josèfa Ntjam : J’ai commencé hier soir à regarder le film Zombi Child de Bertrand Bonello. J’aime la manière dont il est filmé, mais il faut vraiment le voir au cinéma et non sur un ordinateur ! J’ai vu aussi Atlantique de Mati Diop : les zombies viennent dire au revoir aux personnes qu’iels ont aimées plus que se venger. Ce sont des « âmes errantes » car leur mort n’a pas eu lieu correctement. J’ai beaucoup utilisé dans mon travail le concept de « sans-barque » qui vient de l’Égypte antique et par lequel on est voué à l’immobilité. Le fait de ne pas avoir de barque t’empêche de passer le Styx correctement, et donc tu seras voué·e à errer au-dessus du fleuve de la mort et à venir hanter les autres. Dans l’arborescence que j’ai constitué du « sans-barque », j’ai accroché le Spaceship de Sun Ra qui récupèrerait les âmes errantes pour les emmener sur une autre planète vivre pleinement leur mort. Une image d’une de mes vidéos pourrait faire écho à cela. On y voit la rencontre du tableau du XVIe siècle Charon traversant le Styx de Joachim Patinir et d’un vaisseau spatial futuriste. C’est un extrait de mon projet Liqueurs de sable, une lecture performée autour d’un voyage sur les eaux et leurs parcours migratoires.

 

MB : Les personnes zombifiées sont exclues du monde des vivant·e·s en étant mises au ban de la société. À la suite de cette mort symbolique, elles sont considérées comme subalternes et sont dominées, invisibilisées et exploitées…

 

JN : Le fait d’ostraciser de la société et de considérer certain·e·s comme zombies existe encore. Des zombies il y en a plein, même aujourd’hui à Paris. Les personnes qui prennent du crack sont exclues de la société. Iels vivent en dehors de leur corps, sont déconnecté·e·s. J’ai aimé le livre Ceux qui sortent la nuit de l’auteur camerounais Mutt-Lon, autour de la communauté des exwusus, considéré·e·s comme des sorcier·ère·s qui s’échappent de leurs corps pendant la nuit. Iels commettent des méfaits dans les villages, tuent des personnes ou influencent certaines décisions importantes de l’ordre d’un partage de territoire ou d’un mariage, etc. Le récit est celui d’un homme qui raconte comment sa sœur est morte en pratiquant le voyage astral auquel sa grand-mère l’avait initiée. Il y a cette idée que si ton âme sort trop longtemps de ton corps, elle ne pourra plus le rejoindre et qu’il va commencer à se nécroser…

 

MB : En 2018, l’expression « les zombies du métro » avait été utilisée dans la presse1 pour parler des personnes consommant du crack dans le métro parisien. L’utilisation péjorative de ce terme pour stigmatiser des personnes marginalisées avait soulevé une polémique.

 

JN : Il est vrai que le zombie est rattaché à une connotation négative. D’un point de vue philosophique, cela amène pourtant d’autres réflexions. Pour moi, ces personnes sont entre la vie et la non-vie, ce sont des morts-vivants à cause de leur situation.

 

MB : Au sein de tes textes, installations, sculptures, vidéos et performances, tu travailles par collages et superpositions. L’accumulation de différentes strates historiques et iconographiques joue avec les systèmes de représentations. Je pense notamment à ton utilisation d’allégories pour évoquer d’autres espaces-temps Par exemple, la sirène Mami Wata revient dans tes œuvres comme allégorie du pouvoir et de la violence coloniale.

 

JN : Les allégories sont passionnantes car elles se démultiplient, se transforment. Je fais en effet beaucoup de recherches étymologiques et sémiologiques. Cela me permet de recroiser des symboliques et de créer des figures hybrides importantes pour la narration. La manière dont j’écris et je parle dans mes films passe par une diction parfois incantatoire, de l’ordre de la déclamation ou du manifeste. Au-delà de l’allégorie, la forme de la voix donne aussi un autre corps aux textes que l’on vient raconter. Et c’est amusant si on repense au zombie étant donné qu’il ne parle pas, mais s’exprime par grognements. Si le zombie existait et que l’on enregistrait les sons qu’il émet, je me demande ce que donnerait cette matière, les nappes sonores produites avec des jeux de ralentissements ou d’accélérations …

 

MB : Dans ton dernier film Mélas de Saturne, le nom du personnage est Persona, utilisé dans sa multiplicité de sens, évoquant le moment où Ulysse déclare avec ruse « je suis Personne » dans l’Odyssée, mais également son étymologie liée aux masques mortuaires. Quelle importance accordes-tu aux mots et à leurs histoires ?

 

JN : Le terme latin persona est multiple comme le terme grec mélas, la matière noire de la mélancolie dont le mot « mélanine » découle. Je trouve intéressant ce chemin discursif et étymologique des mots à partir de mes recherches. En me concentrant sur ces mots persona et mélas je définis un contexte avant d’écrire le texte. Persona c’est d’ailleurs aussi un logiciel Firefox. J’aime regarder comment les mots traversent les temporalités et de quelles manières on les utilise, de leur origine mythologique à leur devenir numérique.

 

MB : La notion d’isolement est omniprésente dans ce projet Mélas de Saturne, tout comme la puissance des connexions avec les abysses, des mondes inversés et infinis…

 

JN : Quand tu es isolé·e, tu es dans un entre-deux, tu es à la fois dans le monde et à côté, mais tu n’es pas forcément connecté·e. Mon personnage Persona est isolé du fait d’être hyper connecté et cela le perd dans les multi-mondes des internets. Il sera toujours à la recherche de ses origines mais elles sont impossibles à retrouver car son adresse IP est cryptée et en mouvement constant. Mélas de Saturne parle de la mélancolie et de cet isolement comme forces créatrices tel un réel courant de pensée et non de la mélancolie du drame, du poète suicidaire. Les abysses et les endroits obscurs sont des forces de regroupement et de création qui permettent de créer la dissidence avant même qu’elle sorte au jour et qu’elle se fasse arrêter au moment où elle arrive. Les zombies n’arrivent pas tout de suite sur terre, iels étaient avant dans un endroit dont on ne connaît pas les tenants ni les aboutissants. Pourtant, une énergie très sombre est liée à ce lieu. Iels s’y organisent et quand iels en sortent, c’est tou·te·s ensemble. Le zombie n’est jamais seul.

 

MB : En effet, même s’il est rejeté par la société, le zombie retrouve d’autres zombies. Et en groupe, iels peuvent créer un contre-pouvoir et se révolter collectivement, se venger des personnes qui les ont exclu·e·s.

 

JN : Dans le film Atlantique de Mati Diop, je l’ai perçu autrement. Quand iels reviennent sur terre, les zombies le font là où sont leurs amours. C’est le premier endroit où iels se rendent. Et même dans Zombi Child, il y a ce zombie qui se souvient de la femme qu’il aime encore et revient la voir. Le zombie n’oublie pas, c’est une forme de mémoire.

 

MB : L’Histoire s’écrit subjectivement et continuellement avec des oublis, des trous, des ellipses, qui reviennent la hanter. Par ta série de photomontages le Musée des inter-net-s, tu mets en avant les mécaniques de construction des récits historiques en évoquant l’historien, anthropologue et égyptologue Cheikh Anta Diop qui, dans son ouvrage Nations Nègres et Cultures publié en 1954, revendiquait l’origine subsaharienne de la civilisation égyptienne.

 

JN : Cheikh Anta Diop est une figure importante. Quand il a déposé sa thèse à la Sorbonne, elle a tout de suite été refusée et ce fut un tollé académique. Il paraissait impossible qu’un certain empire égyptien ait pu être noir. Si tu regardes une carte, la Nubie et l’Afrique subsaharienne sont pourtant collées. C’est comme dire que l’Afrique du Nord ne fait pas partie du continent africain… Beaucoup d’idées doivent être remises en question dans l’ouvrage et c’est le propre de l’Histoire d’être retravaillée avec de nouvelles informations. Mais politiquement cette perspective historique a tellement apporté. Notamment au moment de Harlem Renaissance, mouvement de renouveau de la culture afro-américaine dans l’entre-deux-guerres. La Blackness est devenue un symbole repris plus tard par les penseur·euse·s francophones de la négritude : Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor, Léon-Gontran Damas, etc. J’ai créé une iconographie intitulée People in Egypt avec tou·te·s les artistes qui se sont référé·e·s à l’Égypte, beaucoup issu·e·s de la diaspora africaine : Mohamed Ali, Malcolm X, Alice Coltrane, Nina Simone, Beyoncé ou encore Barack Obama que je fais apparaître sur une tête de Toutânkhamon. Je trouve que ce rapprochement a une puissance incroyable et donne à voir un pan de ce qui s’est passé avant la traite négrière. Il y a vraiment eu un trou historique pour cette communauté et pour moi le lien c’est l’Atlantique. Et par l’Atlantique, on revient aux nombreux morts-vivants présents dans l’océan. Cette histoire ressurgit du fond des abysses. De Mami Wata, la sirène des côtes africaines de l’Ouest à Drexciya, groupe de techno de Detroit dans les années 1990, il existe toute une mythologie des enfants né·e·s des femmes esclaves, jeté·e·s par-dessus bord pendant la traite négrière et la traversée de l’Atlantique. Ces afro-descendant·e·s mi-humains mi-poissons vivent grâce aux sorcières de l’école d’Atlantis, de l’empire drexciyan. Iels sont né·e·s de la mort finalement…

 

MB : Je pense en t’écoutant à des autrices contemporaines comme Zadie Smith, Chimamanda Ngozi Adichie, Fatou Diome ou Léonora Miano qui ont écrit des textes puissants au sujet de l’immigration, ses illusions et ses tragédies.

 

JN : En 2018, j’ai eu la chance de voir la mise en scène du texte Révélation, premier volet du texte Red in Blue trilogie de Léonora Miano, par Satochi Nyagi au Théâtre de la Colline. Le texte raconte ces âmes qui errent dans l’univers et qui décident de ne pas naître, de ne pas devenir des nouveau-nés car c’est le chaos sur terre. Le mort-vivant est inversé, c’est le né qui n’est pas encore vivant.

 

MB : Il est vrai que l’on pose souvent la question de la mort après la vie mais moins de la vie avant la naissance ! C’est perturbant de penser la marginalité à travers l’image d’un nouveau-né, avec cette dualité d’être à la fois en-dehors et au-dedans…

 

JN : Dans les penseur·euse·s important·e·s pour moi, il y a aussi Aimé Césaire. Il a écrit une série de textes pour d’autres auteur·rice·s, notamment Cérémonie vaudou pour Saint-John Perse. Je t’en lis un extrait :
« (…) celui pour qui les burseras de la sierra suant sang et eau plus de sang que d’eau et pelés n’en finissent pas de se tordre les bras grotesques dans leur parade de damnés
celui qui contemple chaque jour la première lettre génétique qu’il est superflu de nommer jusqu’à parfait rougeoiement avec à recueillir le surplus de forces hors du vide historique le chercheur de sources perdues le démêleur de laves cordées
celui qui calcule l’étiage de la colère dans les terres de labour et de mainbour
celui qui du sang rencontre la roue du temps et du contretemps mille fois plus gémissante que norias sur l’Oronte
2 (…) »

 

MB : Quand tu performes au sein de tes installations, tu es à la fois autrice, actrice et réalisatrice en activant en direct la superposition de sons et de ta voix. Qu’est-ce qui t’intéresse dans ces allers-retours entre personnage et narratrice ?

 

JN : Je me pose souvent la question. Je n’ai pas résolu cette place de l’énonciation. C’est moi qui suis sur scène, toutefois la dissolution des pronoms dans les textes crée un trouble. On ne sait pas si c’est moi ou le personnage qui parle. Je lis mes textes et c’est ma voix qui peut ainsi être entendue dans des espaces institutionnels à travers la duplicité des personnages. Dernièrement, au Palais de Tokyo pour le projet Aquatic Invasion3, j’ai été accompagnée sur le son et la vidéo, mais non sur l’interprétation du texte que je continue de travailler. Je peux être pleinement moi par l’oralité, la performance, l’écriture plus que par les objets. Je n’ai pas lâché prise sur le texte car le point d’incarnation passe par l’oralité et j’ai besoin de déclamer les mots.

 

MB : Tu préfères travailler en collectif ou seule ?

 

JN : J’ai toujours travaillé dans une dynamique de groupe, surtout en vidéo. Avec des ami·e·s artistes et curateur·rice·s, on a créé un collectif Black(s) to the future4, un lieu d’échanges et de recherches tentaculaire autour de références communes. L’écriture est de fait un exercice dans lequel tu produis en te confrontant aux autres, en reprenant des figures de style que tu as pu lire chez certaines personnes pour les déformer...

 

MB : Il y a la présence d’autres voix à travers sa propre voix. En effet, on ne peut éviter la citation car on est pétri de tout ce que l’on absorbe, ce que l’on traverse, ce dont on hérite… Cela me fait penser à un magnifique texte de Clara Schulmann intitulé Zizanies dans lequel elle raconte des paroles de femmes – scientifiques, chercheuses, journalistes, blogueuses, comédiennes – qui ont été importantes pour elle dans sa vie personnelle comme dans sa pratique de l’écriture. Elle écrit dans l’introduction : « Autour de ces “moments”, je rassemble une communauté imaginaire de personnages féminins, vivants ou morts, réels ou fictifs qui, d’une certaine manière, se parlent à travers ces pages5. »

 

JN : Une de mes sculptures, L’arche de résilience, évoque cela à travers un corps qui devient monstrueux par une accumulation de déceptions. Il est nécessaire d’accepter la monstruosité de son corps et de son esprit pour en arriver à une sorte de résilience. On a tou·te·s de la monstruosité en nous. On est tou·te·s un peu zombie. Le terme est si péjoratif qu’on ne l’assimile pas à soi-même et qu’il nous laisse penser que c’est toujours l’autre. Pour moi le zombie, c’est aussi la figure de l’alien·e et de l’étranger·ère qui est systématiquement mis·e de côté, comme sur la colline du crack ou dans les camps de migrant·e·s, des espaces où les gens vivent à moitié. La bien-pensance nous fait penser que ce sont toujours les autres.

 

MB : Il y a une invisibilisation de tou·te·s ces mort·e·s et de ces vivant·e·s qui survivent. Cela nous arrange de ne pas les voir, de ne pas en parler et donc de ne pas agir. On est en effet tou·te·s un peu zombie.

 

JN : Ma pièce Unknown Aquazone parle de ces zones non aquatiques et de leur potentiel historique. Il faut bien regarder car on peut découvrir plein d’indices dans la pièce. Sur soixante-dix superpositions de calques sont présents plusieurs personnages historiques morts pour l’indépendance du Cameroun : Ruben Um Nyobè, Marthe Ekemeyong Moumié et d’autres figures de révolte apparaissent…

 

MB : Tu mêles l’histoire politique à des formes végétales et colorées. Par ce « trop », tu affirmes un éclectisme de références et évites la frontalité.

 

JN : Quand tu vas chez l’antiquaire, tu tombes sur un million d’objets et d’histoires, il faut que tu reviennes plusieurs fois. J’aime la rigueur de la recherche pour démêler et comprendre. Par la superposition d’images, de personnages et de mythologies, je choisis de détourner pour éviter les discours didactiques. Si je dois parler du corps humain, je préfère utiliser le monstrueux ou le végétal et pour les questions politiques, évoquer des personnes qui ont une pensée très précise et les faire apparaître. Quand je propose des ateliers et des workshops, j’apporte des banques d’images sur lesquelles figurent des symboles importants. Je demande les histoires que cela raconte et je vais partager à mon tour les miennes. L’interprétation n’est pas figée. Les mort·e·s ont encore beaucoup à nous dire !







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