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Traduit par Lou Ferrand

Se Souvenir et Témoigner

par Sophie T. Lvoff

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    Pour la première grande exposition du travail de Thea Djordjadze en France, présentant plus d’une soixantaine d’œuvres réalisées entre 1993 et 2021, les gestes entrepris dans les salles se devaient d’être puissants, voire frappants. J’emploie ici ce mot pour plusieurs raisons, la plus évidente étant le parti-pris – dont on ne peut faire abstraction dans le contexte actuel – de présenter le travail d’une artiste géorgienne aux prémices de la violence actuelle et de la crise des réfugié·e·s infligée par la Russie à une autre nation, voisine cette fois-ci, l’Ukraine. J’ai quitté chaque salle de l’exposition animée par le désir de fortes représailles, comme une stratégie de guerre, avec des décisions fermes et sincères à propos de l’emplacement et du dialogue entre les œuvres. À un moment, quelque part au milieu des cinq salles, je me suis fait la réflexion qu’il ne s’agissait peut-être pas tant d’un geste frappant, mais plutôt d’un plan d’évacuation non-urgent. Est-ce là ce qui pourrait demeurer si l’on avait à fuir de manière absurde, chaque salle développant un argument pour le geste ultime, le plus grandiose d’entre tous ?

    Le titre de l’exposition, « Se souvenir et témoigner » – l’un des plus personnels de Thea Djordjadze à ce jour –, donne également au·à la spectateur·rice un prisme par lequel imaginer un évènement qui aurait pu se produire. Pour qui connaît bien le travail de l’artiste, il est tentant de s’attendre à des investigations épurées et froides à propos des espaces, du design et de l’architecture. Il est rare de trouver quelque chose de sa main ou de son cœur au sein de ses sculptures et œuvres minimalistes. Mais puisque nous incombe ici la charge de rendre compte et témoigner, j’ai cherché à trouver sa main, son cœur, et ai pu ressentir une partie de son exaspération et de sa poésie.

    La partie de l’exposition la plus méditative, quoiqu’inquiétante, se trouve dans la plus petite salle, remplie d’une série de six sculptures semblant appartenir à la même famille et datant de 2021. Le seul moyen d’accéder à cette salle, coincée en son centre et sans éclairage additionnel, est de passer par le reste de l’exposition. La plupart des formes, d’environ un mètre de haut, sont adossées contre le mur, tandis que d’autres sont installées à hauteur de visage. Vu l’état de l’éclairage, j’avais le sentiment de me promener dans l’espace public au crépuscule, à ce moment qui advient juste avant que les lumières de la ville ne s’allument, si tant est qu’elles finissent par s’allumer.

    L’exposition du Musée d’Art moderne et contemporain de Saint-Étienne consacre à Djordjadze cinq salles en forme de L, avec une jonction entre la partie courte et la partie longue de la lettre serpentant légèrement avec des plafonds et éclairages bas. La partie la plus élégante de l’exposition réside dans les deux dernières salles, où l’on peut, par le dialogue avec les œuvres, ressentir plus pleinement l’architecture moderne et sophistiquée du bâtiment de Didier Guichard. C’est Djordjadze elle-même qui a conçu in situ les combinaisons entre ces œuvres de plus de vingt ans de carrière, créant ainsi une installation jamais vue auparavant, se référant aux artistes et expositions qualifié·e·s de « process-based » qui ont exercé avant elle. Peut-être que l’urgence provient du caractère « jamais vu auparavant » de l’exposition ? Et ce, bien que celle-ci puisse manquer d’intensité, avec un geste grandiloquent qui n’intervient qu’au dernier moment ; ce qui a même pu être jugé peu sincère par certain·e·s.

    Si je n’ai de cesse de me référer à cette dernière salle, cette grande salle finale, c’est que je l’anticipais sans le savoir. Dans la salle 5 se dévoilent le moment derrière les rideaux, les coulisses ou encore les archives et l’espace de stockage, qui est une œuvre en soi, Untitled (2022). À partir de cette salle emplie de matériaux avec lesquels Djordjadze a travaillé en continu – comprenant notamment de la mousse, des meubles grillagés, des formes en verre, du bois, du plâtre, de la moquette, de l’aluminium, de l’acier, des briques, du plexiglas, des peintures plus anciennes et des œuvres encadrées –, le·la spectateur·rice peut imaginer l’artiste faire des allers-retours et rajouter toujours plus de matériaux à l’assemblage, le regardant croître. Ou encore faire des allers-retours et piocher des objets dans les piles, pour mieux les remettre en conversation avec une autre pièce dans une autre salle. Nous pouvons imaginer la performance et les gestes créateurs à l’origine de ce travail in situ, peut-être avec urgence, mais sans plus de force de frappe. L’œuvre la plus ancienne de l’exposition – une petite peinture à l’huile figurative datant de 1993, peinte sur carton dans les marges d’un assemblage de techniques mixtes sans titre et revêtu de stickers de sa galerie –, fait écho à la propre trajectoire de Djordjadze, de la peintre insatisfaite à la star de Sprüth Magers. Mais je me demande quelle est l’urgence de ce souvenir.




Thea Djordjadze
« Se souvenir et témoigner »
Musée d’art moderne et contemporain, Saint-Étienne
5 février – 15 mai 2022




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