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« Mood Ring » – Martin Kersels

par Katia Porro

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Plus je pense au titre « Mood Ring », plus je suis convaincue qu'il n'existe aucune expression plus appropriée pour intituler une exposition. Parce qu'une exposition fonctionne comme telle : un éventail de couleurs ou de nuances représentant un spectre d'émotions, l'intériorité de l'artiste, et des humeurs qui peuvent être troubles, lucides, stagnantes ou changeantes. Un indicateur de la réaction du·de la porteur·euse/créateur·rice à un état physique, une mise à nu. Pour autant, les « bagues d'humeur » peuvent souvent être trompeuses, scientifiquement erronées, et inciter le·la spectateur·trice à mal interpréter les émotions ressenties, comme c'est souvent le cas avec l’art. L'exposition personnelle « Mood Ring » de l’artiste américain Martin Kersels (né en 1960) présentée à Treignac Projet prend ainsi le rôle de l'objet dont elle porte le nom. C'est une mise en scène de la vulnérabilité de l'artiste et, comme avec les bagues d'humeur, cette vulnérabilité est incarnée, portée, assumée, voire même vénérée, d'une manière qui rassure le·la spectateur·trice sur les sensations physiques de l'existence que nous éprouvons tous·tes en naviguant dans ce monde. « Dramatique, ludique et désespérée1 », telles sont les qualités que Kersels convoque dans sa pratique, et qui sont toutes ressenties, entendues et rendues visibles dans sa proposition.  


Un cocktail Molotov [Charm (Revolution), 2011] pend au-dessus du seuil de la porte de l'espace d'exposition au rez-de-chaussée : une entrée dramatique qui traduit néanmoins l'humour pince-sans-rire de l'artiste, puisque la flamme fait ici office d'abat-jour, la sculpture devenant ainsi à la fois luminaire et talisman, bijou et accessoire caricatural d'une révolution imaginaire. Y succède un espace que l’on distingue par le son. Un brown sound (bruit brun) – cette distorsion de guitare électrique générée par les musicien·nes à l'aide de pédales et d'amplis – retentit en grondant, émanant d'une indéfinissable enceinte [Brown Sound Kit, 1994-2016], tandis que tout l’espace semble un peu flou, indéterminé. Le malaise est accentué par la présence de deux sculptures interactives et sonores, Hades (2014) et Orpheus (2014), assemblées à partir de curieux fragments d'objets trouvés. Hades, dieu des Enfers, apparaît ici au-dessus du sol, composé d'un coq en plastique dont le corps est perturbé par plusieurs haut-parleurs et suspendu par les pieds. Un microphone à main tombe près de sa tête, invitant le·la visiteur·se à amplifier sa voix dans l'espace. Orpheus, du nom du musicien et poète grec ayant excellé dans l’art de la lyre, est présenté dans une version bricolée de l'instrument, construite à partir d'un amplificateur hacké et de meubles cassés. La poésie et la maîtrise musicale d'Orphée semblent ici banalisées, incarnées dans un dispositif précaire tenu par du ruban adhésif et des câbles, les normes sociétales de beauté étant ainsi bouleversées. Cette remise en question de l'idéal est soulignée par Fat Iggy – l'alter ego de Kersels, antithèse du performeur musclé et « parfait » Iggy Pop – et son disque Waiting Room (2009) qui joue doucement en fond sonore. Tout est agréablement désynchronisé et maladroit. L'absurdité d'une révolution charmante, les dieux, le poète, les pop stars idolâtres ; tout vibre ensemble, en une harmonieuse cacophonie. 


Si le « mood » du rez-de-chaussée est principalement caractérisé par une forme de malaise, à l'étage, les qualités ludiques et désespérées de l'œuvre de Kersels entrent en tension. Une vidéo intitulée Pink Constellation (2001) accueille le·la visiteur·se, une œuvre cruciale pour comprendre l'ensemble du travail de Kersels, qui englobe la performance, le son, la photographie, la vidéo et la sculpture. Un plan fixe d'une chambre d'adolescente rose accueille deux performeur·ses : une jeune fille gracieuse et un Martin Kersels maladroit. Des scènes alternées montrent les deux personnages dansant, marchant et tombant respectivement sur les murs et le plafond de l'espace, tandis que la chambre elle-même reste intacte2. Le cute se juxtapose à quelque chose de plus maladroit, le·la spectateur·trice assistant à une mise en scène du sentiment d’être paria face à la norme. De même, la série Falling Photos #7 #8 #9 (1997) – représentant Martin Kersels en pleine chute – et l'œuvre Stingray Medley (1996) – une installation présentant une vidéo de l'artiste chevauchant héroïquement un vélo avant de se lancer d'une rampe et, là encore, de tomber à nouveau – valorisent le moment vulnérable et embarrassant de la chute en public. En testant volontairement les limites de son corps, Kersels transforme des situations désespérées en représentations comiques d'expériences profondément humaines.


Entre les œuvres vidéo et la série de photos, une longue piste de course dessine le sol de l’espace, sur lequel repose une voiture-jouet ressemblant à une créature, composée d'ustensiles de cuisine, de canettes d'Oasis aplaties, de disques vinyles fondus de Fat Iggy, en attente d'être activée. Le titre Kitchen Katamari (Proof of concept for future ride) (2022) – une pièce réalisée en collaboration avec Sabrina Tarasoff et Sam Basu – emprunte le mot japonais « katamari », qui signifie « amas ». Ce petit tas de déchets ménagers rappelle des images de jeux vidéo dans lesquels un objet roulant accumule des fragments pour gagner en puissance et en vitesse. Un autre amas, Ailing Katamari(2022), trône non loin. Pourtant, destituant l’idée de puissance qui était sous-entendue, le titre fait référence à un état défectueux, à un malaise. Kersels a créé Ailing Katamari in situ, en utilisant des assises brisées et des meubles usés pour créer une sphère massive qui flotte presque dans l'espace, comme une ode à « toutes les chaises que j'ai cassées3 », selon les mots de l'artiste. Encore un moment où l'on embrasse l'embarras. 


Bien que l'exposition nous fasse naviguer à travers toute une gamme d'émotions, l'humeur générale pourrait peut-être être celle du défi. Un défi à la gravité, un défi à la norme, un défi à la catégorisation résonnent en effet dans l'espace. Cependant, le défi de Martin Kersels n'est pas agressif ou réactionnaire, il est humble, honnête et – ce qui est peut-être le plus rafraîchissant –, rempli d'humour.

Notes

  1.  Martin Kersels, communiqué de presse de « Mood Ring », Treignac Projet, juin 2022.
  2.  La chambre constitue l’œuvre Tumble Room (2009) un décor pivotant construit comme une installation exposable, au sein duquel a été filmée la vidéo. 
  3.  Discussion avec l’artiste à Treignac, 2 juillet 2022. 




« Mood Ring » Martin Kersels

Treignac Projet 

02.07.2022 - 03.09.2022




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