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Cosmologie du vivant et des mutants

par Pedro Morais

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Si nombre de chercheur·euse·s actuel·le·s réfléchissent non pas « sur » des éléments du vivant, mais en partant de leur agentivité – le champignon pour Anna Tsing ou le lichen pour Vincent Zonca –, le philosophe Dénètem Touam Bona s’est emparé de la liane, en tant que curateur de l’exposition « La sagesse des lianes » au Centre international d’art et du paysage de Vassivière, non seulement pour réhabiliter la complexité d’un monde décentré de l’humain, mais aussi pour affronter certains points aveugles coloniaux de la pensée écologique. Ce chantier est désormais activé par des penseur·euse·s comme Malcom Ferdinand et son ouvrage Une écologie décoloniale : Penser l’écologie depuis le monde caribéen, mais Dénètem Touam Bona cherche davantage à introduire une cosmogonie poétique extra-occidentale, capable de résister à l’encadrement du langage universitaire dominant. Il a publié en parallèle de l’exposition un essai du même titre, à partir du motif de la liane, le « lyannaj », ces formations végétales sans tronc qui s’assoient et se mêlent aux autres espèces pour avancer, formant un enchevêtrement inextricable qui constituait jadis une entrave à la pénétration coloniale et au régime des plantations. « Le lyannaj renvoie donc aux premières pratiques de contre-plantation et à l’autodéfense des puissances sylvestres […] En créole, lyann désigne ce qui permet de faire cercle, de faire corps ensemble, mais aussi d’encercler les dominants par une fine trame de conjurations continuelles, depuis les fuites et les sabotages jusqu’à l’insurrection générale, en passant par les pratiques de contre-plantation du “jardin nègre1”. » Évoquant Les sous-communs de Fred Moten et Stefano Harvey, il y associe le principe du refuge pour reconstruire une humanité niée, produisant une version clandestine de la réalité à travers des gestes furtifs. Et s’il remet en question certaines notions écologiques – il préfère « cosmocide » à écocide, car ce dernier ne rend pas compte de la destruction d’un monde « peuplé d’ancêtres, d’esprits d’animaux, d’êtres du rêve, de forces élémentaires » – il questionne aussi la notion d’identité à travers l’image d’une fugue végétale, rappelant que la liane n’est pas une espèce, appartenant à des familles végétales distinctes. Il n’est pas si surprenant de retrouver une exposition autour de la pensée afro-diasporique sur une île du Limousin, vu sa longue histoire de résistance, d’accueil de réfugié·e·s et d’invention de formes politiques radicales. Ce lien est mis en perspective dans une installation vidéo de Camille Varenne et Galadio Gaboré qui relie les luttes de Thomas Sankara au Burkina Faso et des figures du plateau de Millevaches, comme l’auteur engagé de romans policiers Serge Quadruppani. De la même manière, Nicolas Pirus met en résonance l’histoire des anciennes mines d’uranium de la région avec leur transfert au Niger, en faisant remonter les fantômes de corps exploités dans la tour du centre d’art, pour une critique de l’extractivisme et de l’écologie euro-centrée. Plusieurs œuvres font appel à une dimension performative ou rituelle, ou en sont indissociables, à l’image des troncs d’arbre enveloppés par le langage de l’artiste réunionnais Jack Beng-Thi, des poèmes du Malgache Raharimanana ou des offrandes faites aux mort·e·s des esclaves et marrons de l’île de la Réunion de Migline Parounamou. La vidéo des artistes Nicola Lo Calzo et Hugo Rousselin propose une contre-histoire des subalternes, réunissant du théâtre de rue à São Tomé (mélangeant culture bantou et références à Charlemagne), ou des cérémonies vaudoues à Haïti intégrant des personnes non-binaires. Renvoyant à l’importante tradition du portrait dans la photographie des identités afro-diasporiques, Véronique Kanor propose à chacun·e de se réapproprier son image avec un Afromaton mobile – un photomaton construit en carton et tissu. Pourtant, les projets les plus agissants intègrent une dimension collective ou communautaire, en contradiction parfois avec le principe d’exposition. L’artiste réunionnaise Florans Féliks est arrivée à donner vie à l’espace avec des matériaux, objets transitionnels, vidéos et documents sur la communauté de femmes Kazkabar, à laquelle elle appartient, espace de réflexion à ciel ouvert, où s’échangent soins et savoir-faire en lien avec la transmission de la culture créole, autour du chant et du tressage. Tandis que l’École des Mutants, initiée à Dakar par Hamedine Kane et Stéphane Verlet-Bottéro (rejoints par Valérie Osouf, Boris Raux et Nathalie Muchamad) met en place la possibilité d’une université sans murs, fondements ou organisation, inspirée des Batoutos, le peuple à venir d’Édouard Glissant dans son roman Sartorius. Le nom de cette école renvoie directement à l’Université des Mutants, l’espace expérimental fondé par Léopold Sédar Senghor sur l’île de Gorée, et plus largement aux utopies éducatives des indépendances post-coloniales ; et la fragilité tenace de leur micro-architecture gorgée d’objets, de collaborations et d’un manifeste, est ce qui convoque le mieux les Esprits de la Relation voulus par « La Sagesse des Lianes ». Des mutant·e·s déjà évoqué·e·s par Félix Guattari et Suely Rolnik dans Micropolitiques : « Je crois qu’il existe un peuple de mutants, un peuple de potentialités qui apparaît et disparaît, s’incarne en des faits sociaux, en faits littéraires, en faits musicaux […] C’est ça la révolution moléculaire : ce n’est pas un mot d’ordre, un programme, c’est quelque chose que je sens, que je vis dans des rencontres, dans des institutions, dans des affects2. »




« La sagesse des lianes »
Avec Carlos Adaoudé, Jack Beng-Thi, Carole Chausset, Florans Féliks, Hawad, Véronique Kanor, Nicola Lo Calzo & Hugo Rousselin, Myriam Mihindou, Migline Parounamou, Nicolas Pirus, Raharimanana, Sylvie Séma, Shivay La Multiple & Eddy Ekete, The School of Mutants (Hamedine Kane, Stéphane Verlet-Bottéro, Valérie Osouf, Boris Raux, Nathalie Muchamad), Camille Varenne & Galadio Kaboré. Performance de Florence Boyer/Cie Artmayage.
Commissariat : Dénètem Touam Bona
Centre international d’art et du paysage, Île de Vassivière
18 septembre 2021 – 9 janvier 2022




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