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16e Biennale d'art contemporain de Lyon, manifeste de la fragilité ?

par Tania Hautin-Trémolières

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Une biennale est souvent tentaculaire. Dense, immense, dispersée. La Biennale d’art contemporain de Lyon n’échappe pas à cet usage tentaculaire. Sa 16ᵉ édition, conçue par le duo de commissaires Sam Bardaouil et Till Fellrath, se dresse cette année sous l’ambitieuse bannière d’un « Manifeste de la fragilité », comme l’indique le titre en anglais « manifesto of fragility ». S’ancrant volontairement dans la ville et son histoire, mobilisant archives et collections muséales de Lyon, cette édition s’étend bien davantage que les précédentes. Occupant douze sites et construite en trois sections comme autant de « strates concentriques1 », elle prend son départ au MAC Lyon2 avant de se disséminer dans la ville3.

Dans cette édition, un lieu apparaît comme une manifestation littérale de la fragilité : l'ancien musée d’histoire naturelle Guimet, fermé et abandonné depuis 2007. Réouvert pour la première fois, le musée désormais vide accueille les propositions spécifiques conçues par les artistes invité·es. Le dialogue avec un tel lieu semble difficile à élaborer sans se saisir physiquement de l’espace. De son mobilier par exemple, comme l’artiste Tarik Kiswanson qui a suspendu au plafond des meubles d’origine surmontés d’immenses sculptures oblongues. Ou des vitrines en bois devenues des espaces d’exposition pour Lucile Boiron ou Zhang Yunyao. Mais la forte présence du lieu l’emporte, produisant un imaginaire de la ruine, à la manière de Leyla Cárdenas dont l’installation Self-contained Withstander fait réapparaître le musée par des photographies imprimées sur fils. Ce motif du musée fragile se retrouve d’ailleurs à plusieurs endroits de la biennale, avec la présence de vestiges archéologiques, de moulages ou de tableaux abîmés. Pour rivaliser avec le musée, peut-on se passer du spectaculaire ? À Guimet, c’est au cœur de l’impressionnante salle centrale que se dresse l’installation tout aussi monumentale Grafted Memory System d’Ugo Schiavi.

Occuper des lieux puissants est toujours un risque pour des œuvres. Et la Biennale de Lyon en compte un autre d’une superficie effroyable : les anciennes usines Fagor et leurs sept halles. Peut-être conscients du piège du lieu, les commissaires ont invité l’artiste Olivier Goethals qui y a conçu des installations-architectures immenses, créant une scénographie et des circulations dans l’espace. Malgré cela, on n’échappe pas au gigantisme ni à la sensation d’écrasement, l’usage répété du spectaculaire finissant par questionner. Car cela génère un rapport de force, non plus avec le lieu mais entre les œuvres elles-mêmes. Par leur taille, leur médium ou leur emplacement, certaines œuvres viennent en étouffer d’autres, moins spectaculaires ou moins visibles. Des propositions méritant d’être vues, en dépit de – ou grâce à – leur échelle modeste. Dans le recoin d’un conteneur discret par exemple, où est projeté le film Les chenilles de Michelle et Noël Keserwany. Dans la halle 3, bâtiment extérieur caché derrière les tables de café, qui abrite la réjouissante production d’Organon Art Cie, un travail collectif au long cours avec et sur les habitant·es du quartier de la Belle de Mai à Marseille ainsi qu’avec des élèves de Lyon. Une proposition troquant le spectaculaire pour le concret, le monumental pour l’échelle humaine.

La fragilité est effectivement abordée par de nombreuses œuvres sous des angles multiples : la guerre, la destruction, l’histoire, la mémoire, les luttes, l’exil, l’environnement, l’intime, les œuvres elles-mêmes. Intituler cette édition « Manifeste de la fragilité » impliquait un positionnement fort, renvoyant à l’idée de déclaration, de programme – écrit – de positions et d’actions, ou à la tradition des avant-gardes en ayant fait le support de revendications esthétiques et politiques. Malgré les intentions des commissaires, les différentes sections imaginées, ensemble et séparément, ne semblent pas composer ce dit manifeste, ne font pas discours commun. Certes, cette 16ᵉ biennale de Lyon expose des manifestations de fragilité et une pluralité de voix, mais elle semble davantage dérouler un panorama de(s) fragilité(s) plutôt qu’un manifeste.







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