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Entretien avec Sergio Verastegui

par Smaranda Olcèse

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Smaranda Olcèse : L’exposition que vous présentez au Centre d’art de Privas est le 3e volet d’une recherche au long cours marquée par votre voyage au Mexique en 2015. Pouvez-vous revenir sur les processus à l’œuvre ainsi que sur les deux volets antérieurs, « (S)CRYPTE » et « Transpoème » ?

Sergio Verastegui : Le projet de recherche au Mexique consistait à suivre la trace de trois personnages un peu fantomatiques, entre réalité et fiction : Ulises Lima, protagoniste du roman Les détectives sauvages de Roberto Bolaño, Robert Smithson, notamment lors de son passage à l’Hôtel Palenque, et Xipe Totec, l’écorché, dieu précolombien représenté vêtu d’une peau humaine portée à l’envers. Cela impliquait d’explorer les matières qui allaient se dégager de cette enquête très personnelle. Ces matières, dans un premier temps narratives, se sont cristallisées dans plusieurs pièces et compositions que j’ai ensuite organisées sous forme d’expositions. J’avais conçu le projet comme un film en plusieurs chapitres. Les deux premiers volets ont eu lieu au même moment, en 2018 : « (S)CRYPTE » à la galerie Thomas Bernard – Cortex Athletico et « Transpoème » aux Ateliers Vortex à Dijon. Cela a été intéressant de faire communiquer les formes, les propositions et les situations entre ces deux espaces.

SO : Une seule lettre, majuscule, à la sonorité évocatrice, R. Comment avez-vous choisi le titre de ce troisième volet ?

SV : J’éprouve depuis quelque temps le désir de noms très courts. Ainsi mon exposition « How » (Galerie Thomas Bernard – Cortex Athletico, 2019) initie un questionnement, lance une adresse, avec l’idée que le volet qui suivra celui du centre d’art de Privas s’intitulera « U », pour que ces trois titres forment une phrase How R U, une espèce de « message subliminal ». « R », première lettre du mot « retable », appelle par ailleurs, par sa sonorité, l’idée d’errer, de flâner, de se promener. D’une certaine manière, cette exposition se situe au croisement de deux recherches : d’un côté, le voyage mexicain et de l’autre, le versant poésie concrète, toujours présent dans mon travail.

SO : De quelle manière le rapport entre le texte et la matérialité des objets et des situations sculpturales se décline-t-il dans « R » ?

SV : J’essaie toujours d’allier la question du langage à la matérialité de la sculpture : forcer de différentes manières le langage à devenir matière et la matière à devenir quelque chose qui cherche à signifier. Dans « (S)CRYPTE », les notes accumulées lors du voyage au Mexique ont acquis un statut matériel proche de la forme du palimpseste, alors que « Transpoème » jouait à prélever des mots de poèmes de Mario Santiago Papasquiaro, pour construire des pyramides graphiques qui fragmentaient les mots.
« R » avance une proposition un peu plus austère, moins bavarde que ces deux volets précédents. J’essaie de coller aux formes en présence. Il y a beaucoup moins de discours. La matérialité supplémentaire du langage et de la narration, d’une forme de fiction, est certes présente, inhérente à ces objets-même, sans pour autant constituer mon centre d’intérêt. Je souhaite que le·la visiteur·euse puisse voir les choses pour ce qu’elles sont. J’imagine une situation proche des sculptures minimales : des objets apparemment simples qui présentent des complications à l’intérieur de leur complicité.

SO : Vous placez au cœur de l’exposition du centre d’art de Privas les anti-retables. D’où vient cette notion et comment l’appréhendez-vous ?

SV : La manière de nommer ces propositions sculpturales détermine pour moi d’entrée de jeu leur statut, anti-retables. Ils font référence à toute une tradition religieuse de l’art occidental, qui a donné lieu à de mini autels, à mi-chemin entre l’objet et la peinture. Ces anti-retables sont apparus dès le début de la recherche mexicaine et fonctionnent comme un point de fuite, à distance du projet, tout en y étant liés. Grâce à ma rencontre avec ce mot dans un poème de Mario Santiago Papasquiaro, la machine s’est mise en route : il me fallait matérialiser l’anti-retable, l’imaginer. C’est un module spéculatif, certes, une sculpture, mais c’est, avant tout, un outil qui permet une expérience différente : il faut le manipuler, et, par ses articulations, il n’a pas une forme figée – on peut le bouger, et lui-même peut faire bouger les différentes manières que nous avons de parcourir et de nous projeter dans l’espace. L’anti-retable met ainsi en échec le rapport entre l’intérieur et l’extérieur.

SO : Vous avez construit ces anti-retables à partir des mesures des articulations de votre propre corps. Que dit cette démarche anthropométrique de votre relation aux objets ?

SV : J’étais intéressé par cette analogie entre l’articulation du corps et l’articulation du langage, en mots ou phrases. J’ai donc procédé avec cette logique dans l’espace. Qu’est-ce qu’un corps ? Qu’est-ce qu’un objet ? D’où toute la problématique des anthropométries. Ilya Prigogine, chercheur en physique quantique et prix Nobel, souligne que les protocoles de mesure ne rendent finalement compte que d’eux-mêmes, la réalité étant très complexe, impossible à mesurer. Cela nous renvoie à une conscience de la fragilité au moment même où nous pensons savoir quelque chose.

SO : De quelle manière définiriez-vous votre rapport au fragment et à la temporalité d’une œuvre ?

SV : Le fragment est certes une clé pour entrer dans le travail. Je suis intéressé par ce rapport fragmenté au corps et, en même temps, à l’écriture. Par conséquent, j’entretiens un rapport fragmenté à la sculpture et à l’expérience de l’espace, et donc à l’expérience du temps. Je comprends la temporalité non pas de manière linéaire, mais éclatée, avec des sauts du passé vers le futur, des interruptions, des circulations improbables, à l’image d’un cristal apériodique1 impliquant tous les devenirs possibles.

SO : La feuille d’or recouvrant partiellement le mobile monumental que vous avez réalisé pour les espaces du Centre d’art de Privas côtoie des matières « pauvres », du quotidien. Quel est le statut des matériaux dans votre travail ?

SV : L’or qui recouvre ce mobile me permet de revenir sur une tradition picturale religieuse, renforcer la référence aux retables qui participent du narratif colonial, et évoquer le processus d’effacement par lequel une religion occulte l’ancestralité d’une autre. La feuille d’or véhicule quelque chose de magique. Elle arrive comme une peau qui recouvre les objets, une peau qui est en train de tomber.
Par ailleurs, c’est naturel pour moi de travailler avec des formes « pauvres » en ayant grandi dans un environnement pas spécialement riche. Je situe davantage mon travail dans une proximité avec ceux de Roberto Bolaño et de Mario Santiago Papasquiaro, qui se sont appelés « infra-réalistes ». Il s’agit de rendre fragiles ces sculptures, non protégées, dans une situation de potentiel danger, un peu misérables. Les matériaux ou les situations sont à mi-chemin entre le débris (quelque chose qui ne devrait pas être là, dans un espace d’exposition) et le négligé. Attirer l’attention sur ces situations implique pour moi une forme de poésie. Je cherche du côté d’une ancestralité que je ne peux pas comprendre, qui n’existe plus, qui est enterrée. Tout ce que l’on a, ce sont des vestiges, des fragments de mythes déconnectés et des choses refoulées. Je parle de quelque chose dont je fais partie tout en en étant expulsé.







Sergio Verastegui
« R »
Espace d’Art Contemporain de Privas, Privas
Commissariat : Julia Cistiakova
5 janvier – 10 avril 2021




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