Cher·x·e

le 6 octobre 2026
rubriques : Cher·x·e

Avertissement de contenu : ce texte fait référence à une expérience de fausse couche.


Chære L., 

Je t’écris en état de siège. 

Hier j’ai appelé la CAF pour vérifier si mon statut de grossesse avait été actualisé. Je n’ai pas la main dessus. Je n’ai, en réalité, la main sur rien. 

Admettre mon désir de parentalité est l’expérience qui a nourri le plus d’angoisse chez moi, en compétition avec la mort. J’ai mis en balance le bonheur d’accueillir une créature dans la vie et le deuil d’une partie intime de moi. J’aurais aimé ne pas vouloir. Ou plutôt, ne pas désirer d’enfant aurait été un cadeau. J’ai même essayé, tu te souviens ? 

« L’entretien prénatal précoce est désormais obligatoire » je lis sur le site d’Ameli. À la question « voulez-vous décrire une peur du changement ? » consignée dans le formulaire préalable, je pense aux élections municipales. J’imagine aussi le rapt de tous mes espaces libres et profondément structurants. À la fin du formulaire, j’écris « J’ai peur que ça s’écroule ». 

La mer scintille quand on l’éclaire de travers, 

La regarder de face

la condamne à s’éteindre, 

à devenir une béance.

La médecin traitante me pèse, me palpe, me prend la tension. J’en profite pour lui dire que je suis fatiguée, même si je mens. Je ne suis pas engourdie, je suis défaite. Je ne produis plus, je ne lis plus, j’ai envie de vomir. L’entourage me dit « repose-toi ». L’algorithme a tout entendu, alors il m’inonde de vidéos de femmes enceintes qui dorment partout. Je ris. 

Je façonne 

Un rein, un oeil, un foie dans la journée 

Qui fait ça, hein ? 

Qui fait mieux que ça ? 

Pour une fois que je réussis quelque chose qu’aucune machine ne peut produire… 

Je suis un corps allongé-rincé-bridé, mais surpuissant

Je suis un corps qui crée un corps, je suis un agent double. 

Ou presque. Je ne vais pas à l’entretien prénatal, parce que mon col s’ouvre. 

Mardi il s’ouvre, mais c’est une image conceptuelle tu vois, parce que la douleur m’a enlevé toute faculté de figuration et m’a rendue non-verbale. Je pourrais te décrire les trois heures de transe durant lesquelles les antalgiques n’ont été d’aucun secours, l’étrange chorégraphie de mon corps qui tente désespérément de trouver du confort, qui roule comme un animal sans pattes. Mais ce serait très monotone à lire.

Maintenant que je figure ce col qui s’élargit, je pense à un nœud papillon, à un escalier elliptique et à quelqu’un qui roule sa clope. Ne me demande pas pourquoi, cela n’a aucune importance, réjouissons-nous juste de retrouver le fil. Et puis je pense à Freud avec une haine abondante, séquencée par les afflux de sang.

À l’issue des contractions, j’expulse une forme ovoïde si parfaite et régulière, qu’elle paraît générée par une intelligence artificielle. Je regarde cette forme, je la scrute, entourée de faïence blanche, comme un objet rare. Voilà, c’est un spécimen, alors je profite. C’est fou parce que je me sens voyeuriste de regarder cette chose tandis que je l’ai fabriquée des semaines durant. C’est que j’ai quelque part dans la tête les conseils de la soignante « ne cherchez pas à voir, ce n’est pas utile et cela pourrait vous heurter ».  

Je sais ce qui me heurte et ce n’est pas l’image

Laissez-moi voir, je suis subjuguée,  

Regarder ce qu’on produit, c’est tout de même le moindre mal.

Je tire la chasse d’eau de mes toilettes. Tout ça va dans une station d’épuration avec la pluie, le liquide vaisselle, nos douches, ma merde. Dans le dossier médical le lendemain, la gynéco note  « Déclare avoir expulsé ». Cruellement je relie la phrase comme tirée d’un procès-verbal, je la trouve abjecte, moche et vraie. Expulsé quoi, qui, vers où? 

Dans les eaux usées ma belle. 

Probablement même, ça se dissout

Je voudrais te dire que la journée qui a suivi ma fausse couche a été d’une incroyable douceur. J’étais béate de ne plus souffrir. Et l’instant d’après, j’ai constaté que j’étais apte à retourner travailler, et naturellement, j’ai culpabilisé de ne pas le faire. Souvent je me désole de voir l’idéologie productiviste si bien internalisée par mon système, et je suis blasée d’avance de devoir la déconstruire, une fois de plus. 

À toi qui me balançait souvent « faut pas faire d’enfant », je sais que tu seras navré·e pour moi. Et aux individus salement bien pensant·es du « faut procréer », ça les regarde après tout, je m’en fous, mieux vaut laisser nos injonctions aux cailloux.  

Mais à celui qui dit « il faut réarmer », ça..ça mérite les enfers, 

Probablement même, ça dégage

Une chaleur brûlante entre les dents, amitiés,

A.

Cette lettre est extraite d’un texte plus long et a été recalibrée par l’autrice pour la revue.