Mise en relation – et quelques notes sur le travail de Florence Jung

le 6 octobre 2026

Le 18 novembre 2025, une directrice d’institution a envoyé un mail visant à présenter une artiste française et une curatrice italienne. C’est ainsi que ça a commencé. Tout du moins, officiellement. Trois lignes. Polies. Efficaces. Le genre de message destiné à disparaître aussitôt sa fonction remplie. Pourtant, quelque chose a persisté. Quelque chose de proche de ce que les fantômes font si bien : refuser de complètement disparaître1. Des mails furent échangés. Ils étaient rédigés dans ce ton neutre que l’on emploie lorsqu’on ignore à quel genre de personne on s’adresse, avec la peur d’en révéler trop, trop tôt. Il est toujours difficile de comprendre quelqu’un par email. Tout le monde apparaît plus intelligent, plus calme, plus équilibré. Ou pire, tout le monde sonne exactement de la même façon2.


Ce n’était pas le cas de Florence Jung3.

Il y avait quelque chose dans son écriture – une attention, une douceur – qui m’arrêta un instant. Un sens de la gentillesse et du soin qui paraissait hors de propos dans les écosystèmes professionnels dans lesquels nous naviguons, où l’urgence outrepasse souvent la profondeur4. Évidemment, j’ai essayé de mener mes recherches. Je le fais toujours. Obsessivement. C’est ma manière de gérer les attentes. Mais Florence résistait à toute visibilité. Pas d’instagram. Pas d’archive en ligne, de selfies d’atelier, de vernissages glamour. À peine quelques vues d’installations. Quelques textes5. C’était tout6.

Ne trouvant pas assez d’informations, je me suis procurée l’une de ses publications, New Office: The Ads, 31.03.2019–31.03.2020 (Paris: JBE Books, 2020). Le livre me rappela l’une de mes obsessions adolescentes du début des années 2000, The Book of Answers [Le Livre des Réponses] de Carol Bolt (New York, Hyperion, 1999), où l’on est invité à choisir une page aléatoirement à la recherche de réponses à une question existentielle, souvent sans intérêt. Je commençai à faire de même avec le livre de Florence. Les réponses étaient étonnamment directes :

« Si tu n’as rien entendu ou dit de nouveau depuis longtemps, appelle +337515145977 »

« Si tu te méfies de tout ce qui se prétend réel, appelle +337515145978 »

« Si tu n’as pas fait d’effort sincère depuis un long moment, appelle +337515145979 »

Je devenais légèrement obsédée. Ce n’était pas de l’ordre du secret. C’était atmosphérique10.

Je commençais néanmoins à me demander, assez sérieusement, si elle existait ou non. Cette idée – que Florence soit une fiction – venait me hanter doucement. Comme de la poussière s’accumulant sur un meuble, de celles que l’on ne voit que lorsque la lumière la révèle de façon adéquate11. Comment une personne pouvait-elle être si présente dans le langage, et ne jamais apparaître ? Était-elle une invention collective ? Une rumeur curatoriale ? Au moment de s’accorder sur une rencontre à Paris, j’étais presque déçue à l’idée de la voir se matérialiser.

Notre premier rendez-vous s’est déroulé un jour d’hiver à Paris. Le café était près de la Fondation Pernod Ricard12. C’était étroit, et heureusement, pas à la mode. Le genre d’endroit qui n’essaye pas de vous séduire. Je suis arrivée dix minutes en avance, comme je le fais toujours. Même lorsque j’essaie d’être en retard, j’arrive toujours exactement à l’heure. Quelque chose lié à mon horloge interne que je suspecte être de l’anxiété masquée par de la ponctualité.

Florence est apparue sans prévenir. Ou peut-être était-elle déjà là bien avant que je ne l’aperçoive. Nous étions toutes les deux habillées en noir de la tête aux pieds13. Pas de façon théâtrale, mais juste minimale, fonctionnelle, presque sur la défensive. Comme si aucune d’entre nous ne voulait être remarquée. Un geste habituel du monde de l’art : soit vous performez votre présence, soit vous disparaissez. Pas de nuances de gris. Vous êtes là, ou vous ne l’êtes pas. Elle a commandé un allongé. J’ai pris une noisette. J’ai beaucoup trop fumé.

On a parlé. Facilement. De la vie d’abord. Puis de l’amour. Puis du sexe – sans gêne ou volonté d’impressionner. Plutôt comme des sujets en mouvement, testant leurs limites. De la force qu’il faut pour être une femme, sans transformer cette force14 en slogan. De la joie, et de ce qu’elle peut avoir de suspect. Du désespoir, et de ce qu’il a de familier. C’était juste un premier rendez-vous, semi-professionnel15. Possiblement le début d’une amitié. Ou pas. La distinction semblait mince.

Parfois, j’avais le sentiment dérangeant que Florence était à la fois en avance et légèrement en retard sur moi16. Comme si elle observait quelque chose que je n’avais pas encore remarqué. Ou que je courais après une version de moi-même qu’elle connaissait déjà. La limite entre sa présence et ma projection est devenue confuse.

Plus tard, seule, j’ai essayé de me rappeler son visage. Ça avait changé. Chaque tentative produisait une version légèrement différente. Pas incorrecte. Juste instable. Comme si la mémoire elle-même n’était pas fiable17.

J’ai relu le message qui nous présentait l’une à l’autre.

Le 18 novembre 2025, une directrice d’institution a envoyé un mail visant à présenter une artiste française et une curatrice italienne. Ça n’apparaissait plus comme un début, mais comme une boucle18. Comme une marque qui ne cessait de se raviver. Un message qui relevait davantage de la duplication que de la connexion19.

Florence Jung ne produit pas d’images. Elle produit des situations qui s’attachent à d’autres situations, transitent à travers les gens, se répètent en d’infimes variations. Elles laissent leurs témoins incertain·es du début et de la fin de l’expérience vécue.

Les fantômes n’apparaissent pas toujours en face de vous. Parfois, iels sont ce qui vous convainc doucement que ce que vous suivez était déjà là, à l’intérieur de vous20.

  1.  Il s’avère que j’étais à Paris lorsque ces mails furent échangés. Coïncidence étonnante, ou non, Florence Jung venait d’ouvrir une exposition personnelle à la Galerie Allen. Aucune date de fin n’était annoncée, ce que j’ai pris pour un simple oubli. Pourtant, cette omission me restait à l’esprit. Le matin suivant, je me suis décidée à y aller. Sur place, il est devenu clair que l’absence d’annonce de fin d’exposition n’était pas un oubli, mais une œuvre intitulée Jung109, apparaissant sur la feuille de salle comme la dernière œuvre de l’exposition. Je me souviens avoir lu quelque part – sans bien me rappeler si c’était dans la galerie même ou sur ses réseaux sociaux – que sept scénarios seraient activés au cours de l’exposition, tandis que d’autres, non mentionnés, pourraient aussi advenir. J’ai commencé à imaginer ce que ces autres pourraient être. L’absence d’une date de fin apparaît comme un refus de disparaître. Une persistance dans l’espace, une présence non présente qui s’étend au-delà de la fin matérielle de l’exposition. (Note de l’autrice)
    ↩︎
  2.  Le genre d’écriture qui vous fait vous demander si tout le monde s’est définitivement tourné vers les outils d’intelligence artificielle pour écrire : une tentative néo-libérale d’efficacité, ou l’abrutissement d’une société globalisée – le cauchemar d’un·e éditeur·rice. (Note de l’éditrice)
    ↩︎
  3.  Florence Jung écrit des scénarios. En l’absence d’images, ces scénarios circulent à travers les récits personnels, évolutifs et parfois contradictoires des spectateur·rices et des témoins. Pourtant, rien n’est fictif, chaque scénario est réel. (Note de l’autrice)
    ↩︎
  4.  Le travail de Florence n’est ni aimable ni doux, mais demande du temps et de l’attention. Ni frontal, ni direct, il résiste à toute forme d’urgence. Il pourrait même être qualifié d’insatisfaisant aux yeux de certain·es, de par sa nature profondément conceptuelle et non photogénique à une époque où tout le monde est accoutumé à la gratification instantanée et aux esthétiques à la mode. (Note de l’éditrice)
    ↩︎
  5.  Son site internet semblait relever de la même logique. Une page d’accueil blanche avec un simple lien « Ce fichier pourrait contenir ce que vous cherchez ». J’ai cliqué. Un fichier PDF noir et blanc de 174 pages s’est ouvert. Une anthologie complète de sa pratique. Complètement cohérente, bien que quelque part difficile à appréhender dans son ensemble. (Note de l’autrice)
    ↩︎
  6.  Toute preuve physique ou numérique d’existence des scénarios doit être détruite ou dispersée à la fin de chaque activation. (Note de l’artiste)
    ↩︎
  7.  J’ai essayé d’appeler le numéro indiqué sur la page. La ligne était occupée. (Note de l’autrice)
    ↩︎
  8.  Après quelques jours, j’ai décidé qu’il était temps d’essayer d’appeler ce numéro à nouveau. À  l’instar de Jung107 – une œuvre qui consiste en douze appels d’un numéro privé faisant sonner un téléphone – j’ai appelé douze fois. D’affilée. Le téléphone a sonné à chaque fois. Personne n’a répondu. (Note de l’autrice)
    ↩︎
  9.  Je n’ai pas renouvelé la ligne téléphonique utilisée pour New Office, le numéro est donc retourné en circulation et a été réattribué. Quelqu’un m’a dit plus tard être tombé sur une femme en l’appelant. (Note de l’artiste)
    ↩︎
  10.  Atmosphérique, comme lorsque vous marchez dans la rue et qu’une petite plaque accroche votre œil. Vous vous arrêtez. Cabinet de voyance – Consultations sur rendez-vous. En lisant, quelque chose se faufile derrière vous, peut-être un rat. Puis vous découvrez qu’il s’agit d’un scénario de Florence Jung (Jung105). Impossible de savoir si ça a été vu ou imaginé. Mais peut-être que ça importe peu. Cette instabilité est précisément le lieu d’appartenance de l’œuvre, proche quelque part d’une logique divinatoire. (Note de l’autrice)
    ↩︎
  11.  Dans une rubrique consacrée aux fantômes et aux archives, il nous semble que la matière qui relie l’écart ambigu entre ces deux sujets est, peut-être, la poussière. René Char : « Yeux, vous êtes les éclaireurs médiums du néant […] Nous sommes entrés dans l’écart […] Biens des peuples silencieux / Poussière, tu m’émeus aux larmes. » Dépendance de l’adieu, 1936. (Note de l’éditrice)
    ↩︎
  12.  Florence Jung a présenté une exposition personnelle du 19 novembre 2024 au 1er février 2025 à la Fondation Pernod Ricard. L’exposition avait une date de fin. (Note de l’autrice)
    ↩︎
  13.  Le fait que nous soyons toutes les deux entièrement vêtues de noir m’a immédiatement fait penser à une œuvre de Florence que j’avais découverte quelques jours auparavant, Jung92. Pour cette œuvre, un professeur de philosophie avait reçu un colis anonyme contenant une écharpe noire, une veste noire, des gants noirs, une cagoule, du sérum physiologique et un téléphone prépayé sur lequel le nom du professeur était déjà enregistré dans les contacts. Pendant un instant, j’ai eu l’impression que nous aurions pu en être les destinataires – il ne nous manquait que la cagoule et le sérum physiologique. Cette pensée m’a fait sourire. (Note de l’autrice)
    ↩︎
  14.  En parcourant le PDF de 174 pages, je suis tombé sur ce passage décrivant une œuvre intitulée Jung85-89 (Lou Ferrand, notice d’oeuvre, Frac Lorraine, 2025), pour laquelle cinq femmes agissent en suivant différentes instructions : « La première partira loin de chez elle durant quelques jours sans rien dire à personne. La seconde apprendra une langue rare. La troisième passera un permis. La quatrième subira une transformation physique radicale. La dernière dissimulera une importante somme d’argent liquide chez elle ». La puissance réside chez celleux qui n’ont jamais à apparaître. (Note de l’autrice)
    ↩︎
  15.  Elle ne décrivait jamais son travail. Je ne posais jamais de questions. Rien ne se produisait qui puisse être raconté. Aucun projet. Aucun plan. Et pourtant, lorsque nous nous sommes quittées, j’avais l’impression que quelque chose avait déjà été accompli. Ou rejoué. Quelques semaines plus tard, nous avons décidé de nous revoir. Sans raison particulière. Simplement pour le plaisir de poursuivre cette non-conversation que nous avions entamée. Nous nous sommes donné rendez-vous pour une promenade au parc des Buttes-Chaumont. Sans direction. Nous avons parlé de tout et de rien. La conversation n’évoluait pas. Elle flottait. J’avais l’impression que nous nous connaissions depuis des années. Comme si nous avions travaillé ensemble avec une intensité folle sur un projet dont nous avions oublié jusqu’à l’objet. Comme si nous avions fréquenté le même lycée. Ou comme si nous avions été sœurs dans une autre vie. Rien de tout cela n’était vrai. (Note de l’autrice)
    ↩︎
  16.  La nature troublante et imprévisible de Florence, et/ou de son œuvre, nous rappelle un enlèvement mis en scène par Jung et Sandino Scheidegger en 2014 à l’occasion d’une exposition au 22ruemuller. Les visiteur·ses de l’exposition étaient invité·es à remplir un questionnaire permettant à l’artiste et au commissaire d’identifier les plus téméraires du groupe. Celleux ainsi désigné·es étaient attiré·es dans une voiture puis conduit·es à 450 kilomètres de Paris, où iels étaient abandonné·es dans une ferme dont iels découvrirent plus tard qu’elle appartenait aux parents de l’artiste. (Note de l’éditrice)
    ↩︎
  17.  Quelque chose s’est éclairci. Je réalisai que j’avais fait l’expérience de son travail de la même manière que je faisais l’expérience de sa personne. Sa pratique, ses scénarios, semblaient se déployer dans cette même zone floue, entre présence et absence, fiction et réalité, entre la sensation d’avoir été témoin de quelque chose et la possibilité de ne l’avoir qu’imaginé. (Note de l’autrice)
    ↩︎
  18.  L’œuvre de Florence semble mettre en crise la linéarité du temps. Comme l’écrivait Antonia Scintilla dans le texte accompagnant l’exposition de Jung à la Fondation Pernod Ricard en 2024-2025, ses œuvres « ne se laissent pas enfermer dans les limites spatio-temporelles traditionnelles de l’exposition ». Plus je m’engageais dans son travail, moins le temps me paraissait séquentiel, au profit d’une forme circulaire : ce qui avait eu lieu, ce qui était en train de se produire et ce qui pouvait encore advenir commençaient à se superposer. Arriver avec dix minutes d’avance me semblait soudain moins certain. J’aurais aussi bien pu être à l’heure, ou déjà en retard. La distinction devenait difficile à maintenir. (Note de l’autrice)
    ↩︎
  19.  Cela rappelle un autre de ses scénarios, Jung58, au cours duquel un·e nouvel·le assistant·e débute son travail au bureau de la galerie chaque jour. Tous·tes sont embauché·es avec l’aide d’une agence d’intérim, qui propose un·e employé·e différent·e chaque jour. Le travail reste, jamais l’individu. Ce qui persiste n’est pas la continuité, mais sa simulation. (Note de l’autrice)
    ↩︎
  20.  Parfois les gestes les plus minces, ou les éléments les plus ordinaires, déclenchent des pensées qui ne semblent n’avoir aucun rapport avec ce que l’on vient de rencontrer et pourtant, elles en ont un. Le lien n’est pas toujours clair, et peut-être n’a-t-il pas besoin de l’être. Cela m’a rappelé Jung108, une pièce qui consiste à penser à « l’enchaînement ininterrompu d’événements qui, depuis que les choses ont un nom, a conduit à notre naissance. » chaque fois que l’on aperçoit une fenêtre condamnée. Le lien n’est pas immédiat, mais à force de s’y attarder, il commence à prendre un sens discret et désarmant, comme si l’on était condamné à voir l’improbable l’emporter sur l’inévitable. (Note de l’autrice)
    ↩︎