Le fantôme, la tourbe et le papier

le 27 mai 2026
dans : La belle revue n°16
rubriques : Vues

À propos de 


« On a déterré une sextape dans les marais », exposition collective du projet de recherche Queering the Exhibition – Queering the Archive, avec la participation de Andrée Ospina (Collection BBQ), Cesar van Pinsett (Cardinal Collection), Les Panthères roses, Nassim Mahious, No Anger, Théoa Ott, des étudiant·es de l’ENSA Bourges et de l’ESAD TALM-Tours et de leurs enseignant·es : Sandra Delacourt, AM Fohr, Frédéric Herbin et Fred Morin (La Morina).
à La Box, espace d’exposition de l’École nationale supérieure d’art de Bourges 
3 avril —14 juin 2026



Qu’est-ce qu’on trouve quand on creuse dans les marais de Bourges ?

d’étranges ossements de créatures hybrides
des seringues de T
Mark Tompkins qui chante les Talking Heads
Paul B. Preciado qui parle
le fantôme de Guillaume Dustan 
pas de cassette

Les fantômes1 des archives manquantes — trop fragiles pour être exposées parmi les autres — intercalés entre les fanzines disposés sur la table de consultation donnent tout de suite le ton. C’est une exposition de ce qui n’existe pas et qui n’a pas été retrouvé — une exposition de fantômes. Mais aussi : c’est une collection-monstration-réunion de tout ce qu’on accumule, de tous nos bouts de vie, de corps, de terre. 

Si le spectre de la sextape de Preciado2 hante la salle de La Box, sa non-présence semble contredite par la multitude d’objets, archives et modules qui peuplent l’espace d’exposition de l’ENSA Bourges. « On a déterré une sextape dans les marais », c’est le renversement d’une déception, celle de l’attente d’une mini-cassette à jamais disparue, de la projection qu’on peut se faire de ces espaces étranges en bordure de nos villes, pour en faire une déception fertile.

ça surgit du vide
caché dans les creux, les fossés
ça dégouline de vase
ça mord, ça broie, ça ronge

Le prétexte d’une balade d’exploration pour retrouver la sextape donne ici naissance à un répertoire de gestes d’activation des archives et des marais, qui deviennent alors des matériaux vivants entre les mains qui creusent. Au milieu des couches de papier, d’humus et de tourbe, émergent les fictions de nos histoires queers et les échos de voix distordues par des années d’enfouissement. Les témoignages de la déambulation côtoient alors les documents d’Antre Peaux3, des Panthères roses4 et des interventions de Preciado à l’ENSA, des récits d’injection de testostérone et d’étranges rituels opérés la nuit dans les étangs. À cela s’ajoute une multitude de fanzines et d’éditions indépendantes réalisées par les étudiant·x·es de l’ENSA ou réunies dans la Collection BBQ d’Andrée Ospina et Cardinal Collection de Cesar van Pinsett. L’espace d’exposition devient alors espace de création, répondant à l’absence d’une archive dont on finit par oublier qu’elle ait jamais existé. 

Exposer les archives, c’est se questionner sur celles qu’on choisit de montrer et celles qu’on laisse derrière. Si les matériaux collectés dans le cadre du projet Queering the Exhibition Queering the Archive5 ont subi ce processus de sélection, certains objets de l’exposition font barrage à ce tri — bien souvent guidé par des logiques de star-system. Pourquoi désherber quand on peut tout montrer-imprimer-fourrer dans un classeur ? Le livre système compactus/pour fonds mineurs/en état de bordel permanent de Nassim Mahious6 célèbre ce non-choix, en rassemblant la documentation non-utilisée pour le projet et en y intercalant sa propre trajectoire à travers des snapshots et d’autres talismans du quotidien. Réenvisager les pratiques de l’exposition à travers l’agentivité queer, c’est aussi refuser ces hiérarchies d’auctorialité et de préciosité des documents pour tout montrer dans une constellation d’archives et une frise de noms se succédant sans ordre logique. En pensant à la cassette de Preciado encore enterrée dans les marais, je me dis aussi que certaines archives ne sont peut-être pas faites pour être retrouvées ou conservées, et que c’est aussi en échappant aux institutions jusque dans la disparition qu’on perpetue une non-existence queer.

queering the exhibition
queering the archive 
queering the swamps

En lisant le texte de l’exposition, je me suis tout de suite dit que j’allais moi aussi aller dans les marais pour voir ce qu’il en était – et peut-être tomber sur la fameuse cassette au détour d’un chemin. Et puis je me suis demandé si ce n’était pas le but de cette légende : nous mener jusque dans les marais pour s’y perdre, trouver quelque chose qui n’existe pas et créer–archiver à partir de ce rien. Peut-être que le récit de cet enterrement n’est qu’un mensonge qui doit en réalité servir de protocole. 

J’ai alors pensé à tous les pédés qui avaient dû aller errer dans les marais de Bourges après la lecture de Testo Junkie et je me suis dit que Preciado voulait juste en faire un lieu de cruising. Un espace liminal de flânerie amoureuse et généalogique, où des interstices surgissent le fantôme de Dustan, le monstre des marais7 et toutes les archives de nos vies disparues.

  1.  Les petites fiches qu’on insère dans une boîte d’archive pour indiquer qu’un document a été emprunté. 
    ↩︎
  2.  « On a déterré une sextape dans les marais » part du livre Testo Junkie. Sexe, drogue et biopolitique (2008) de Paul B. Preciado et de la sextape filmée en hommage à son ami Guillaume Dustan, qu’il enterre le jour de sa mort dans les marais de Bourges.
    ↩︎
  3.  Lieu culturel de la ville de Bourges où ont eu lieu plusieurs événements avec Paul B. Preciado entre 2003 et 2013, en collaboration avec l’ENSA. 
    ↩︎
  4.  « Les Panthères roses naissent à Paris en 2002 suite au premier passage du Front national au second tour des élections présidentielles. Leurs motivations sont doubles. Remettre de la parole politique au sein de la communauté LGBT et, parallèlement, rendre visible les minorités de genre, de classe, ethno-raciale et d’orientation sexuelle dans les lieux de lutte plus traditionnels (syndicats, manifestations). » citation de Fred, ancienne Panthère rose, tirée du livret d’exposition.
    ↩︎
  5.  Mené depuis 2024 par les étudiant·e·s de l’ENSA Bourges, de l’ESAD TALM-Tours et leurs enseignant·e·s (Frédéric Herbin, Andreas Maria Fohr, Sandra Delacourt, Fred Morin et Benoît Buquet), le projet de recherche Queering the Exhibition — Queering the Archive s’intéresse aux pratiques liées aux archives LGBTQIA+ et à leur exposition.
    ↩︎
  6. Nassim Mahious, Système compactus/pour fonds mineurs/en état de bordel permanent, livre d’artiste (3 classeurs d’archivage), 32 × 28,5 × 8 cm (chaque classeur), 2026. ↩︎
  7.  Qui apparaît dans une vidéo de l’exposition : Swann, 24h dans les marais ça tourne mal /!\, vidéo/performance, mp4, 3’23 », 2026. ↩︎