Voies de l’au-delà [Nachleben]

le 6 octobre 2026

Comment laisser des traces ? Les feuilles changent de place, de couleur à l’automne. Elles tombent lentement au sol de la forêt. L’une est une simple forme, deux un couple, trois un groupe, cinq une constellation, et au-delà de 28 feuilles, elles forment un film, un tapis, une couverture. La pluie et les pas les pressent jusqu’à ce que quelqu’un les ramasse ou les chasse ; la plupart restent au sol. Elles s’enfouissent. Elles tombent, couches après couches, transformant les organismes en terre et les formes en décor – établi. Au printemps, les feuilles quittent leurs bourgeons et leurs lits ; vertes, formées, tendues, pleines d’énergie. Orchidées, coriandre, châtaigne, manguier. Réunies, elles peuvent devenir de fugitifs fantômes aux fenêtres, ou des archives pressées dans des livres ou des boîtes. Leur postérité, c’est la façon dont elles planent dans un cadre. Leur survivance, la manière dont elles s’enfouissent dans la stratification. Les voies de l’au-delà relient, encadrent et stratifient.

Processus culturels, cognitifs et communautaires

L’au-delà imagine la vie après la vie (représentée par des fantômes en lévitation), alors que la survivance préserve la vie après la vie (ancrée par des couches d’archives). Nachleben est un terme allemand qui peut être simultanément traduit par « au-delà » et « survivance ». Il peut être les deux faces simultanées d’une même pièce : conservant le visage d’une personne d’un côté, transformant cette figure en mythe de l’autre (souvent avec l’aide d’un nombre). Nachleben représente à la fois l’imagination et la préservation de ce qui n’est plus. Cependant, ce concept ne peut être activé et animé que dans l’échange social en tournant et alternant ses deux faces, créant une troisième face à même de produire un sens commun et une image comprise quelque part entre les images, rendant l’invisible visible. Les figures dans le ciel viennent en constellations ; les lumières d’étoiles sont des fantômes d’étoiles. Les images du sous-sol sont des contextes, enregistrements et archives de textes. De l’espace fantomatique niché dans le temps, et du temps archivé dans l’espace. En cartographiant des processus culturels, cognitifs, et communautaires, Nachleben décrit différentes façons de traduire, transcrire, transgresser, transformer, transférer, et transposer.

Nachleben est l’un des termes et concepts cruciaux de l’œuvre de l’historien de l’art Allemand Aby Warburg (né le 13 Juin 1866 à Hambourg). Il ne considérait pas Nachleben comme un processus linéaire, mais plutôt comme une couche psycho-topologique – un champ complexe d’activation impliquant la mémoire et l’oubli – et donc un principe déterminant de son fameux Atlas Mnémosyne. (M.A) – même si les termes employés par Warburg ont varié à travers le temps. D’un côté, il se référait à des mots tels que « reprise », « renaissance », et « retour » ; de l’autre, à ceux « d’évocation », « résonance », ou « animation ». Il était intéressé par plusieurs aspects du concept de Nachleben, incluant ses aspérités et spécificités, et en particulier de sa fonction de « transporteur1 » , à l’instar de Mnémosyne ou d’Atlas. Mnémosyne et Atlas portent mais se déplacent différemment, entre ascension, descente verticale et grandes enjambées horizontales. Par ailleurs, pour Warburg, l’au-delà/survivance2 n’était pas seulement le processus et la métamorphose advenant entre les images, mais aussi entre les artistes et le texte, le texte et le festival, la procession et la politique, la politique et l’image, l’image et l’espace, le temps et le commerce, le commerce et le·a souverain·e, le·a mécène et l’artiste.

Joyeux 100ème anniversaire : KBW et Mnémosyne.Atlas

En mai 1926, la Kulturwissenschaftliche Bibliothek Warburg (KBW) – bibliothèque d’Aby Warburg – a ouvert à Hambourg. Le 1er mai, le philosophe allemand Ernst Cassirer y prononçait le discours d’inauguration ; le 23 mai, les clés étaient tendues à Aby Warburg ; et le 29 mai, il y donnait une lecture intitulée « Antiquité Italienne au temps de Rembrandt ». C’était un mois tout particulier pour Warburg, La KBW incarnait et contenait une grande partie de ce qui avait fait sa renommée au cours des 30 années précédentes. À son inauguration, la KBW abritait 44 000 ouvrages réunis par Warburg au fil des années dans le cadre de ses recherches et de l’évolution de ses centres d’intérêt. Cependant, au lieu d’être classés de manière traditionnelle, les livres étaient organisés selon un système de classification extrêmement spécifique. Tout d’abord, chacun des quatre étages du bâtiment regroupait des ouvrages relevant de l’un de quatre mots-clés : Orientation (religion, magie, science et philosophie), Image (histoire de l’art), Mot (langue, littérature et transmission des textes) ou Action (histoire culturelle et politique). Ensuite, les livres étaient organisés selon la « loi du bon voisinage », ce qui signifiait que les rayonnages de la KBW étaient constamment réaménagés en fonction des intérêts de ses membres et de ses usager·es, permettant ainsi à celleux qui leur succédaient de découvrir, par hasard, des ouvrages apparentés, regroupés en îlots intellectuels. La KBW constituait un organisme socio-intellectuel comparable au Bauhaus : un lieu de collaboration interdisciplinaire et de rencontres fécondes, dont le cœur battant était la salle de lectures et de conférences. C’est là que furent élaborés les panneaux de l’Atlas Mnémosyne et que se réunissaient les visiteur·ses, dans un espace symboliquement conçu sous la forme d’une ellipse.

Les 63 panneaux (auxquels s’ajoutent 10 panneaux non numérotés) de l’Atlas Mnémosyne que nous connaissons aujourd’hui, sont documentés, en octobre 1929, sous la forme de photographies noir et blanc au format A4. Ces panneaux en bois étaient recouverts de tissu noir, mesurant environ 170 × 140 cm, sur lesquels étaient fixés ou disposés divers matériaux visuels (gravures, cartes, photographies, livres originaux). Avec son épouse Mary Warburg, ses plus proches collaborateur·ices et assistant·es, ainsi que les futurs directeur·ices de l’institution – Gertrude Bing et Fritz Saxl – et d’autres chercheur·ses, Aby Warburg développa la méthodologie et l’agencement de l’Atlas Mnémosyne entre 1926 et 1929, jusqu’à sa mort en octobre 1929. Dès ses premiers écrits et conférences, Warburg recourait déjà à des méthodes non conventionnelles de mise en relation des images entre elles, et avec l’histoire et les textes. Toutefois, ce n’est qu’avec la formalisation de ce dispositif de panneaux noirs que cette démarche prit la forme d’une méthode unique. Dans certaines des premières conférences données par Warburg dans le nouveau bâtiment, notamment « Urworte leidenschaftlicher Gebärdensprache » [Mots originaires du langage gestuel des passions] (1927), les panneaux étaient disposés horizontalement. Ce n’est que lorsqu’il envisagea l’Atlas sous la forme d’un ouvrage in-folio qu’ils devinrent des pages de livre surdimensionnées orientées verticalement.

Son objectif était de produire deux volumes distincts – l’un illustré, l’autre composé de textes – consacrés à la survivance de l’Antiquité dans une narration complexe, transdisciplinaire et plurielle, embrassant l’ensemble de son œuvre intellectuelle. Dans cette perspective, Warburg étudia des archives, la circulation des images, des registres commerciaux, des objets du quotidien, des fêtes populaires, des généalogies, l’astrologie, l’archéologie, les sciences religieuses et de nombreux autres domaines qui, à l’époque, n’appartenaient pas au champ disciplinaire de l’histoire de l’art. À travers sa recherche transdisciplinaire, il a établi les fondations de ce que l’on nommerait plus tard les études culturelles (cultural studies) et a fondamentalement transformé l’histoire de l’art.

Une archive utile et des histoires de fantômes fonctionnelles

Depuis 1933, les photographies des panneaux sont conservées dans les archives du Warburg Institute à Londres. Depuis lors, le Warburg Institute et la Warburg Haus à Hambourg jouent le rôle de gardiens de son héritage posthume. Ce n’est qu’à la fin des années 1980 que le spectre des panneaux recommença à hanter les débats sur les constellations d’images, notamment grâce à l’ouvrage de Dorothée Bauerle, Gespenstergeschichten für Ganz Erwachsene3 (« Histoires de fantômes pour adultes accomplis »), premier commentaire approfondi consacré à l’Atlas Mnémosyne. Dans les années 1990, le collectif viennois Daedalus présenta les panneaux pour la première fois à un large public. Depuis le début des années 2000, le site web Engramma.it constitue une ressource essentielle pour tous·tes celleux qui souhaitent étudier et explorer l’Atlas Mnémosyne de manière autonome.

Ayant toujours porté un intérêt particulier à l’image en elle-même et aux relations qu’elle entretient avec d’autres objets, je me suis senti particulièrement chanceux lorsque j’ai découvert l’Atlas Mnémosyne d’Aby Warburg en 2009. Entre 2011 et 2016, à Hambourg, j’ai organisé le groupe de recherche Forschungsgruppe Mnemosyne, réunissant plusieurs artistes, commissaires d’exposition et historien·nes de l’art afin d’analyser, déchiffrer et réexaminer l’ensemble de l’Atlas, tout en explorant les possibilités de le présenter comme un instrument collectif. Depuis 2017, je co-organise également le Mnemosyne Studygroup à Zurich, ainsi qu’un autre groupe de travail avec des étudiant·es de la HEAD – Haute école d’art et de design de Genève. Au sein de ces groupes, notre attention s’est progressivement déplacée de l’analyse et du commentaire vers l’expérimentation, la critique et l’élargissement des perspectives d’études et d’action. Nous souhaitions comprendre comment nous – artistes, travailleur·euses de l’art, étudiant·es et enseignant·es – pouvons nous servir de l’Atlas Mnémosyne, et en quoi celui-ci pouvait encore nous être utile aujourd’hui. Où se situent ses limites ? Et quelles sont-elles ?

Parmi les découvertes les plus éclairantes que j’ai faites au cours de mes premières années de travail sur l’Atlas Mnémosyne, figurent sans aucun doute la polyvalence des multiples usages des panneaux d’images ainsi que leur remarquable précision en tant qu’instruments (visuels) au sein d’un dispositif argumentatif. Cette efficacité repose sur les dynamiques et les processus qui se tissent entre les images assemblées sur les panneaux, ainsi que sur la capacité de leurs fonctions à être transférées d’un usage à un autre, d’un motif à un autre ou d’un médium à un autre. Aby Warburg utilisait simultanément ces panneaux comme des outils de travail, des instruments de mesure et même des instruments de musique intellectuels. Ils lui servaient à élaborer des esquisses, préparer des conférences, animer des séminaires, concevoir des expositions et des ateliers, rédiger des textes et des livres, ou encore réaliser des présentations. Ils constituaient tout autant de supports de réflexion et de discussion dans ses échanges avec ses ami·es, ses étudiant·es et ses collègues.

Depuis 2020, j’ai organisé M.A.Läb, une communauté et un forum dédiés à la discussion des constellations d’images et de l’Atlas Mnémosyne. J’ai animé des ateliers dans plusieurs institutions et invité 34 artistes à concevoir et présenter leurs propres panneaux, leur permettant ainsi de développer leurs propres récits et mécanismes d’images. J’ai appelé ces dispositifs des Image-Constellation-Panels (I-C-P). Il s’agit d’outils permettant de discuter des images, de leurs relations mutuelles, ainsi que de leurs contextes au sein d’un groupe, d’un temps et d’un espace définis par les panneaux. Chaque artiste et chaque thème exige des stratégies de communication distinctes, des modes d’activation spécifiques et des narrations propres. La fabrication du panneau relève d’un processus curatorial et constitue une forme de langage non verbal appliqué à la conception d’expositions, aux rencontres transdisciplinaires, à la visualisation de problèmes complexes et aux réflexions collectives sur des terrains ou des thèmes communs. Ainsi, à la lumière des usages contemporains possibles de l’Atlas Mnémosyne et des I-C-P, mes deux principales observations de ces dernières années sont que nous pouvons effectivement utiliser l’Atlas Mnémosyne et les I-C-P comme des outils artistiques, et que la raison pour laquelle on utilise ces outils en détermine la structure, la lecture et le codage – de manière toujours différenciée.

Marché, Mémoire, Mélancolie

À l’avenir, les Image-Constellation-Panels pourraient remplir des fonctions sociales au sein d’Iconomies, en agissant comme des instruments de communication pour des communautés partageant des souvenirs et des usages spécifiques à des situations émotionnelles variées. Ils permettraient de mener des analyses complexes de notre époque, de ses influences et de ses contextes, ainsi que des critiques de l’art, des sciences, de la politique et de la société. Tout en jouant un rôle crucial dans l’histoire de la contextualisation de l’art, Warburg décrivait le contenu de l’Atlas Mnémosyne comme des « histoires de fantômes pour adultes », convoquant un environnement spectral, peuplé de mort·es et d’invisibles. Bien qu’il ait principalement étudié la survivance de l’Antiquité comme concept et motif central, c’est l’impact du passé sur le présent – réactivé et remis en circulation par les images dans l’art – ainsi que la manière de parcourir les voies de l’au-delà, c’est-à-dire les rues, les véhicules et les paysages imaginés par les artistes, qui maintiennent aujourd’hui la pertinence de l’Atlas Mnémosyne.

  1.  Trans-(porter) constitue un geste et un motif centraux dans l’Atlas Mnémosyne. Comme acte et concept, il opère à la fois sur un plan immatériel et sur un plan physique : porter un savoir, une responsabilité ou une mémoire, mais aussi accomplir l’acte concret de porter un panier, un globe ou un enfant. Mnémosyne porte la mémoire à travers les arts et les Muses, tandis qu’Atlas supporte le poids du monde. Le Nachleben peut également être compris comme une forme de transport ou de transfert : quelque chose doit être emporté hors de l’archive pour survivre, tout comme un fantôme transporte l’histoire dans une vie ultérieure. Plus qu’une image ou un objet figé, le Nachleben est peut-être ce qui se rapproche le plus du processus même de porter : la transmission, la persistance et le déplacement des formes à travers le temps.
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  2. Dans son ouvrage consacré à Aby Warburg et intitulé L’Image survivante, Georges Didi-Huberman a pris le parti de la « survie ». L’Image survivante (L’histoire de l’art et le temps des fantômes selon Aby Warburg), collection Paradoxe, Paris, 2002 ↩︎
  3.  Dorothee Bauerle, Gespenstergeschichten für ganz Erwachsene, [Ghost stories for adults],  Lit Verlag, Münster Germany, 1988.
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