Portrait d’un lieu : somme toute
par Lola Fontanié, pour somme toute
« somme toute, un espace d’art contemporain, mais pas que1»
Il apparaît que ce « mais pas que » si cher à nos cœurs a pu, et c’est peut-être encore aujourd’hui, brouiller les pistes sur ce que l’on fait concrètement en nous rendant difficilement identifiable. Ce flou a sûrement été à un moment désiré, comme la volonté d’un esprit rebelle de ne pas vraiment faire partie du système, de ne pas en suivre les règles.
Voici donc une tentative de présentation de somme toute, pour peut-être enfin lever le rideau de mystère qui l’entoure.
somme toute est une association fondée en 2018 par 13 diplômé·x·es de l’École supérieure d’art de Clermont Métropole. Le but premier était de mettre en commun les moyens techniques de chacun·x·e dans un atelier pour faire face collectivement à l’après-école. Puis, l’envie d’organiser des événements est apparue et est devenue l’activité principale de l’association. somme toute loue un local au 13 (bis) rue Neyron à Clermont-Ferrand2. Depuis sa création, la structuration de l’association n’a fait qu’évoluer. Pas forcément drastiquement, mais plutôt petit à petit, sous le coup de discussions, de remarques et avec les regards de nouveau·x·lles membres qui ont amené à bousculer les ordres que l’on avait établis, parfois même sans s’en rendre compte. Actuellement au nombre total de 113, nous, membres de l’association, avons presque tous·x·tes étudié en école d’art et continuons à évoluer dans le milieu culturel. Nous avons également fait le choix d’être entièrement bénévoles, même lorsque l’on montre notre travail plastique respectif lors de certains événements. Aujourd’hui, nous organisons autant des expositions, que des soirées de performances, des concerts, des arpentages, des projections, des lectures, et plus encore.
Le lieu que somme toute loue se déploie sur trois niveaux : un rez-de-chaussée semi-enterré, une première cave à laquelle on accède par un escalier en colimaçon et qui débouche sur une deuxième cave, encore plus profonde, haute de plafond. Si nous remettons donc somme toute au centre de Clermont-Ferrand, c’est : moisi, renfermé, humidité, terre battue, sanibroyeur, plomb qui saute et escalier glissant. Nous avons noué une relation d’amour-haine avec cet espace, parfois que l’on déteste plus qu’on ne l’apprécie. Il reste cependant le seul espace clermontois qui nous est accessible, tant sur le plan financier que dans sa capacité à accueillir nos activités en centre-ville.
Malgré tous ses défauts, notre local est aussi devenu magique. On ne cesse de répéter, à qui veut bien l’entendre, qu’un pentacle est gravé à même le sol de la cave, on s’aventurerait même à dire qu’il daterait du 18e siècle, lorsque cette même cave accueillait des réunions de francs-maçons – à moins qu’il n’ait simplement été gravé par quelqu’un·x·e bourré·x·e un soir, qui sait. On ne cesse de se vanter que le plancher du rez-de-chaussée est une œuvre réalisée par Fabrice Gallis4. Entièrement démontable, certaines choses cachées en dessous des planches qui recouvrent le sol n’ont sûrement pas encore été découvertes. Nous aménageons ces murs moites au fil des années, même si l’on sait que l’humidité sera à jamais notre plus fidèle colocataire, à moins que ce ne soit la fantôme que l’on entend régulièrement marcher dans l’espace et qui s’amuse à bouger la souris de l’ordinateur pendant nos réunions.
Ponctuellement, lorsque cela nous semble nécessaire, que l’envie nous prend ou que l’on nous en fait la proposition, nous organisons des évènements hors les murs5.
Au début de somme toute, nous nous étions mis·x·es d’accord pour que le loyer du local6 soit payé par une cotisation mensuelle des membres et que les subventions que l’on reçoit soient entièrement fléchées sur la rémunération des artistes et les coûts des évènements. Bien qu’aujourd’hui cette cotisation conseillée soit de 47,15€, presque aucun·x·e des membres actuel·x·les n’est en capacité de la payer.
Pour financer nos activités, nous recevons des subventions de la Ville de Clermont-Ferrand et de Clermont Auvergne Métropole7, dont nous réservons aujourd’hui une partie pour couvrir les frais de location du local. Nous faisons également des demandes de subventions exceptionnelles pour des projets, ce fut le cas pour « Index Insolent8 » qui a bénéficié d’une subvention de 6 000€ du Lieu-Dit, lieu municipal clermontois ; ou pour « Fatal 4 U too9 » qui a reçu 500€ du Conseil départemental du Puy-de-Dôme.
Comme chaque composante de somme toute, notre barème de rémunération a évolué dans le temps. Aujourd’hui, nous proposons 150 € de droits d’exposition pour une pièce existante et 300 € d’honoraires pour une nouvelle production, une enveloppe à laquelle s’ajoutent 200 € de frais de production lorsque le contexte le nécessite. Nous prenons également en charge le défraiement, le logement et les perdiems.
Au départ, la programmation des événements s’organisait sur la base de propositions individuelles ou collectives des membres de l’association, orientées par les curiosités de chacun·x·e. Puis, fin 2024, nous avons créé une boîte mail appelée « une expérience intéressante10 » dans le but d’accueillir des pratiques et des artistes que l’on ne connaissait pas encore. Nous y recevons des portfolios, des projets existants ou en cours et des envies d’artistes, d’étudiant·x·es et de musicien·x·nes souhaitant travailler à somme toute. N’étant ni un appel à projet ni un espace de candidature, il n’y a pas de deadline et pas forcément de retour de notre part.
La création de cette plateforme a changé notre méthodologie : nous nous sommes mis·x·es à regarder ces dossiers ensemble, à en débattre et à croiser nos intérêts. Alors qu’avant nous organisions notre programmation au fur et à mesure, nous nous sommes réuni·x·es en juin 2025 afin de décider collectivement de comment allait se déployer l’année à venir, en calculant consciencieusement si nous rentrions dans nos frais et en se répartissant les projets.
Chaque année est jalonnée par plusieurs « gros » événements qui sont lourds en coordination et en moyens techniques, comme ce fut le cas de l’évènement « YouPron X-plorer11», par exemple, de l’exposition « À l’ombre de nos rumeurs12 », ou bien de la soirée de performances « beau, mots, coeur13 ». Nous réservons ensuite une partie de notre budget à des évènements ponctuels qui peuvent se caler au dernier moment : des soirées concerts14, des arpentages15 ou la diffusion d’une performance16.
somme toute est traversée et concernée par différentes luttes sociales et nos engagements apparaissent clairement dans notre manière de nous présenter en tant qu’association ainsi que lors de certains évènements organisés. Notre activité est ainsi située et nos positions politiques forment le tapis qui l’accueille. C’est le cas frontalement avec les arpentages que l’on propose, mais c’est aussi présent de manière diffuse dans nombreux de nos événements qui vont aborder par le biais du dessin, de la performance ou encore du drag, des récits de personnes marginalisées.
De plus, nous nous évertuons à proposer un cadre de travail toujours plus précis et décent à nos invité·x·es, ainsi qu’à s’emparer de l’administration des artistes-auteur·x·ices. Bien que ça n’ait pas toujours été le cas, nous éditons aujourd’hui des contrats, ainsi que des mandats de débours. Nous essayons d’être les plus transparent·x·es possible sur notre manière d’utiliser nos subventions et les limites de nos moyens financiers, administratifs et matériels, ce qui nous amène très souvent à faire de la médiation auprès des artistes sur le cadre d’exercice de leur activité.
Loin d’une démarche institutionnelle classique, notre manière de fonctionner est l’un des sujets (pour ne pas dire le sujet) le plus central de notre activité17. Aujourd’hui, nous faisons des réunions de fonctionnement les lundis après-midi toutes les deux semaines. Lorsque cela nous semble nécessaire nous organisons une réunion programmation pour échanger sur nos envies et décider de ce que l’on souhaite faire exister à somme toute. Nous avons aussi ponctuellement des temps de travail entre nous sur plusieurs jours consécutifs, appelés « université d’été18 », pour faire des travaux, se transmettre des connaissances ou produire des contenus et se retrouver. Nous disons souvent avoir la réunionite, puisque les réunions sans fin sont symptomatiques de notre fonctionnement. Même si s’éterniser à parler peut être difficile parfois, nos discussions sont le socle de la précision de notre activité.
Dans un groupe qui se veut le plus horizontal possible, avec des rôles et des savoirs qui tournent et se partagent, il est parfois inquiétant de voir à quel point chaque individu va naturellement se mettre à une place et y rester. Ainsi, nous avons expérimenté plusieurs méthodes19 pour identifier pourquoi il est compliqué de se saisir de certaines tâches, pour que les responsabilités et les initiatives tournent entre nous, dans le but que chacun·x·e se sente légitime et capable de s’en emparer. Avec le temps et l’expérimentation de différents outils, nous en sommes venu·x·es à plusieurs conclusions, certainement propres à notre fonctionnement :
Tout le monde ne peut pas tout faire.
Tout le monde ne veux pas tout faire.
« Le collectif c’est bien, mais avec des ami·x·es c’est mieux ».
Derrière les portes grises de l’association, il y a surtout des amitiés.
Il fut un temps où nous souhaitions être une structure qui puisse être intégrée facilement dans son organisation, dans un désir d’accueillir des personnes qui auraient des envies différentes des nôtres et qui pourraient impulser autre chose. Aujourd’hui, nous avons la certitude que l’on ne peut pas faire collectif avec n’importe qui, surtout bénévolement. C’est dans les moments de désaccords que l’on se rend compte que l’horizontalité est un travail. Face à une forme d’autorité qui trancherait arbitrairement, nous nous efforçons de discuter jusqu’à trouver un consensus. Il est donc nécessaire d’être entouré·x·e de personnes ayant une vision commune avec des objectifs similaires.
Si il y a bien une autre chose dont nous sommes persuadé·x·es, c’est que l’art est un endroit qui peut aussi être drôle et que l’on n’est jamais aussi sérieux·ses que lorsque l’on fait une blague. Nous sommes donc très appliqué·x·es à produire des propositions qui vont jusqu’au bout de leur idée, jusqu’au moment où le ridicule dont elles sont empruntes n’a plus qu’à devenir beau20.
somme toute n’a pas l’ambition de devenir autre chose que ce nous sommes déjà, seulement celle de continuer sur notre lancée, ce qui n’en fait pas moins un projet ambitieux. Un jour viendra où tout ça prendra sûrement fin, puisqu’à part les vampires, rien n’est éternel, bien que nous ne soyons pas à l’abri de nous faire mordre prochainement, qui sait, peut-être que nous continuerons éternellement. Ou peut-être qu’un jour nous n’aurons plus assez de subventions pour payer notre loyer et exercer nos activités, ou bien tout simplement, qu’on sera fatigué·x·es.
Bien que j’ai souvent pensé à quitter somme toute, puisque comme n’importe quelle relation, le collectif, on pense parfois à le quitter, je n’ai jamais rompu, toujours appelée par la curiosité de ce qu’on pourrait bien faire ensuite.
À cette somme qui nous rend toutes.
- somme toute a toujours utilisé cette expression pour se décrire de manière humoristique lors des réunions, jusqu’à ce qu’elle devienne presque un slogan que l’on utilise aujourd’hui dans les dossiers de subventions et dans notre communication.
↩︎ - L’association a d’abord loué un local au 1 rue Saint-Eutrope pendant deux ans, avant de déménager. ↩︎
- Les membres actuel·les sont Edouard André, Clélia Barthelon Tayouche, Antoine Beaucourt, Louise Beaucourt, Chlöé Bedet, Hugo Bénazech, Manue Bureau, Bertrand Festas, Lola Fontanié, Emmy Ols, Jordan Pallagès, Marie. Les ancien·nes membres sont Emma Baffet, Céleste Cerx, Benjamin Debord, Pierre-Olivier Dosquet, Fabrice Gallis, Leny Labeaume, Sébastien Lacour, Marguerite Soulier, Amélie Sounalet, Joana Teule, Anaïs Tison, Valentine Traverse, Sarah Vigier.
↩︎ - Fabrice Gallis est un artiste qui fut artiste-chercheur au sein du programme La Coopérative de recherche de l’ESACM de 2020 à 2022. En 2009, il réalise l’exposition « DEGRÉ ZÉRO » dans le local que somme toute occupe aujourd’hui, alors habité par la galerie 13bis. Il y construit entre autres un plancher, encore existant aujourd’hui.
↩︎ - Ce fut le cas avec le cabaret « Seulement la nuit » organisé à La Tôlerie, l’exposition collective « À l’ombre de nos rumeurs » à la Chapelle de l’Ancien Hôpital Général, « Index Insolent » au Lieu-Dit, « Pomme doute » au basculeur, ou encore « Genou Ramette » entre le Lac du Guéry et le Puy Loup.
↩︎ - Le loyer de notre local s’élève à 5 400€ annuel. ↩︎
- 5 000€ et 5 000€ ↩︎
- Le 2 décembre 2023 a eu lieu « Index Insolent », une soirée de performances avec Robyn Chien, Rachele Borghi, la Caravane des sexualités joyeuses et les concerts de Tendresse Violence et Clitosaurus au Lieu-Dit. « Index Insolent » est le second opus du « Festival Irrévérencieux de somme toute (FIST) », dont « Majeur Mouillé », en 2019, était le premier. Cette série d’événements tente de valoriser des recherches plastiques et théoriques qui étudient et pratiquent le porno et les différentes formes du travail du sexe sous un angle féministe, queer et militant. Cette édition était spécialement tournée vers des partages d’expériences et de connaissances à visée préventive et pédagogique. ↩︎
- Le 11 novembre 2023 a eu lieu « Fatal 4 U », une soirée de performances avec Lorette Pouillon, Nastassia Takvorian, Diane Réa et un DJ set de Magic Chorba. C’était le deuxième volet de cet évènement qui invite à chaque fois trois artistes plasticien·x·nes à investir l’une des quatre salles de somme toute et à y proposer une performance artistique. ↩︎
- uneexperienceinteressante@sommetoute.net ↩︎
- Le 6 juin 2025 a eu lieu « Youpron X-plorer », une soirée de discussions, projections, zines et DJ sets, en collaboration avec le collectif YouPron. YouPron est une maison d’édition de zines féministes et postporn qui gère également un lieu de résidence dédié aux artistes TDS et allié·x·es. Cette soirée a diffusé Clea de Mathilde Soares-Pereira, Lucioles du P(o)rn Pr(o)cess et Old stuff never dies de Nicky Lapierre & Nour Beetch et s’est close avec les DJ sets de Melag0m et Juliagressive.
↩︎ - Du 7 au 28 septembre 2024 avait lieu l’exposition collective « À l’ombre de nos rumeurs » avec Linda Roux, Anaïs Prouzet, Thomas Julliot-Decker, Gaétan Gautelier, Stefan Ferreira et Levon Agopian à la Chapelle de l’Ancien Hôpital Général. L’exposition regroupait six artistes plasticien·x·nes autour du dessin figuratif au noir et blanc. ↩︎
- Le 27 octobre 2023 a eu lieu « beau, mots, cœur », une soirée de performances avec le Collectif AHH, Simon Pastoors et Clémence Rousseau et un DJ set de Helmut. ↩︎
- Ce fut par exemple le cas de la soirée concert avec TZZ et FARFALLA a eu lieu le 22 janvier 2026. TZZ est un duo fondé par Frédéric Mancini (deux boules Vanille) et Mélanie Loisel (Borguefül). FARFALLA est un duo batterie et machines, composé de Victor Geny et Hugues Golfier.
↩︎ - Du 8 janvier 2022 au 23 mars 2023, nous avons accueilli des arpentages avec biblioteca pirata d’Enrico Floriddia, alors artiste-chercheur à la Coopérative de recherche de l’ESACM. Depuis, nous proposons ponctuellement des arpentages, le dernier a eu lieu le 6 décembre 2025 et était autour des textes Notre condition d’Aurélien Catin et Pour une continuité des revenus des artistes-auteurices imprimé en 2024 par CCI Marseille.
↩︎ - Ce fut par exemple le cas le 29 novembre 2025 avec Le musée précaire des conservateurs sur chaise, une performance de Frédéric Weigel, cofondateur avec Yoshiko Suto de la structure artistique le Palais des paris à Gunma au Japon. ↩︎
- L’une de nos référence majeure est le texte La Tyrannie de l’absence de structure de l’avocate et militante pour le droit des femmes étatsuniennes Jo Freeman, à l’origine prononcé en mai 1970. ↩︎
- Lors de la dernière université d’été, nous nous sommes initié·x·es à la technique d’un concert, à l’utilisation d’InDesign pour créer des visuels, ainsi qu’au fonctionnement de la DASART Feedback method (un outil pour faire des retours constructifs sur un projet artistique).
↩︎ - Pour nos réunions, nous avons mis en place plusieurs outils pour communiquer, respecter les temps de parole et prendre des décisions. Bien que nous en ayons adapté certains à notre cadre d’activité, Simon Dubedat du collectif Fossile Futur a listé la plupart de ceux-ci dans un document accessible sur demande. Voir l’entretien avec le collectif dans La belle revue no. 13 (2022).
↩︎ - Il est compliqué de donner un exemple unique, mais ce fut le cas du cabaret « Seulement la nuit » que nous avons organisé à La Tôlerie le 11 avril 2026, où de la simple envie de faire un évènement autour des vampires, est venue la construction d’une scénographie gigantesque, d’une programmation avec 24 artistes invité·x·es, le tout pour une seule nuit d’ouverture au public. Une charge de travail conséquente compte tenu de notre réalité matérielle. ↩︎










