Portrait d’artistes : Ambre Lacroix & Yusha LY

le 6 octobre 2026

Ambre Lacroix et Yusha LY vivent dans le Limousin, territoire du Massif Central que La belle revue met en lumière depuis sa création en 2009. Sur la Montagne Limousine, iels développent un travail à quatre mains et poursuivent leur pratique respective : Ambre Lacroix compose et joue des performances qui ont trait au théâtre et qui engagent écriture et production plastique, tandis que Yusha LY fonde sa pratique sur la performance, sur la création d’objets et de temps partagés au service de son écriture. Avant d’enregistrer cet entretien, nous avons échangé pendant quatre après-midi, chez iels, et à une quinzaine de kilomètres, chez moi, au sujet de leurs cheminements, de leurs liens avec le lieu qu’iels habitent, et de leur manière de construire leurs œuvres et de les adresser à d’autres.

Adélaïde Blanc : Vous avez en commun dans vos oeuvres respectives d’employer le récit. Yusha, avec quel type de récit as-tu initié ta pratique ? 

Yusha LY : Au début, j’étais hanté par les fragments de récits dont j’ai hérité en tant que descendant de personnes immigrées, d’un peuple déplacé. Ma famille m’a beaucoup parlé d’un territoire lointain où l’on ne retournera jamais, d’une terre qui me paraissait irréelle. Partager ces histoires en passant par l’écrit m’a permis de traduire ma sensation de décalage entre deux cultures et de nommer les ruptures interculturelles que d’autres personnes, des personnes blanches, ne voyaient pas forcément. Je ressentais la nécessité de faire de ces anecdotes des récits pour les rendre accessibles à des personnes qui ne les vivent pas de l’intérieur, de réduire leur distance d’écoute et de créer des attaches. 

C’est à cette période que j’ai lu De la marge au centre : théorie féministe de bell hooks1, et où j’ai réalisé qu’être à la marge permet de voir des choses qu’on ne voit pas, ou qu’on ne peut pas voir, lorsqu’on est au centre. De là, j’ai découvert Audre Lorde, qui affirme dans ses essais que l’écrit et la poésie permettent l’empuissancement des personnes non représentées dans les récits dominants. Par la suite, j’ai écrit dans l’optique de partager mes textes à l’oral pour créer un espace autre que celui de la lecture solitaire.

La première fois que j’ai expérimenté ce format, c’était avec la performance elles me tiennent2 à l’ISBA3. Au sein du public, quatre performeur·ses sortaient de leur poche des mouchoirs brodés de textes qu’iels lisaient à haute voix, avant de les déposer dans des bassines remplies d’eau. Ces mantras brodés, qui faisaient état de frottements, de chocs interculturels ou même intergénérationnels, coulaient alors au fond des bassines. 

AB : Ambre, tu dis que certaines œuvres sont des filets à histoires, quels espaces créent les récits que tu que tisses seule ou avec d’autres personnes, à partir de sensations ou à partir de témoignages par exemple?

Ambre Lacroix : Pour performance, avec objet4 créée aux côtés de Kaspar Fink avec qui je travaille depuis huit ans au sein de la compagnie une bonne masse solaire, nous avions brodé tous les cours d’eau du Jura sur un tissu de trois mètres. Pendant la performance, Kaspar et moi nommons de mémoire chaque ruisseau que l’on parcourt du doigt. Lorsque l’on joue cette performance dans le Massif du Jura, il suffit que les personnes du public entendent deux ou trois noms de rivières qu’elles connaissent pour que toute la carte s’illumine. À certains moments, on s’arrête et on raconte une anecdote ou un souvenir que l’on nous a partagé. La performance dure à peu près vingt minutes et quand elle s’achève, quelque part ça continue : on ouvre le drap en entier et certaines personnes viennent à notre rencontre, parfois elles s’insurgent s’il manque un ruisseau, que l’on brodera pour la performance d’après. 

Le filet à histoires existe autrement dans spectacle court, conte5, un projet mené entre 2020 et 2022 sur un tout petit territoire du Jura appelé les Hautes-Combes. Au début, on avait tenté, sans succès, de collecter des contes locaux. On a alors proposé à quatre personnes de les suivre en balade. Chacune d’elles avait sa manière de marcher et de raconter le paysage. On a écrit quatre contes pour le spectacle à partir de ces rencontres. J’avais aussi besoin de me confronter à ce matériau, car mon père est conteur et j’ai baigné dedans plus jeune. Les habitant·es des Hautes-Combes s’interrogeaient sur la réception de ces histoires en dehors du territoire. Et pourtant, les personnes d’ailleurs trouvent des résonances entre leurs paysages et ceux racontés dans le spectacle.

AB : Qu’est-ce qui vous a amené à créer la maison d’édition hyphe avec laquelle vous publiez des mémoires d’étudiant·es en école d’art ? 

YL : En sortant de l’ISBA en 2018, on trouvait dommage d’avoir passé un an à écrire notre mémoire pour qu’il reste coincé dans les bibliothèques d’une école. 

AL : Pendant les périodes de confinement, alors que l’on vivait à Saint-Etienne, ça nous a semblé intéressant de créer une structure pour sortir du cadre de travail parfois solitaire des artistes. 

YL : Depuis 2020, on a publié quatre mémoires et dernièrement, on s’est concentré sur la diffusion des livres et la présentation de la maison d’édition. La prochaine publication sera un recueil d’extraits de plusieurs mémoires ; on travaille encore sur l’orientation du livre. 

AL : On a été invité récemment par le Syndicat Potentiel6 à Strasbourg pour une résidence de recherche sur le fonds des mémoires de la HEAR7. C’était très intéressant de travailler à partir d’un fonds, et cela nous a amené à créer une performance.

AB : Au sujet des performances et des spectacles que tu crées, Ambre, tu parles du plaisir à chercher une forme de justesse avec le public, à t’adapter pour tenir l’attention, à chercher des formes de proximité. Quel est ton rapport à l’espace scénique?

AL : Pendant mon cursus à l’ISBA, j’essayais de partager des contenus militants, des expériences personnelles et des textes littéraires, tout en cherchant des dispositifs pour les mettre en relation. Lors de mon diplôme de 3e année, j’avais imaginé une performance mêlant différentes paroles et registres. La tension était maintenue parce que je sautais du coq à l’âne, alors que les différents fragments du texte se liaient au fur et à mesure. 

Ce qui m’intéresse dans la conception de formes, c’est de faire émerger l’émotion avec peu, voire pas, d’artifices, et cela passe par la recherche de régimes d’attention, de niveaux de langue et de rapports au public tels que le conte, le silence ou la lenteur. Certains objets me permettent de créer une relation ténue avec le public et de chercher le fil le plus léger possible entre nous, sans qu’il ne rompe pour autant. 

Pour ce qui est du travail d’interprète, n’ayant pas été formée dans une école de danse ou de théâtre, il m’a fallu inventer mes propres outils pour partager le plateau avec des comédien·nes et des danseur·ses, comme par exemple le sac à histoires dans lequel je puisais selon les représentations dans le spectacle Full Circle (2018).

AB : Yusha, les enjeux décoloniaux sous-tendent ta pratique, ils apparaissent dans tes œuvres de manière non-démonstrative. Comment circulent-ils dans ta pratique aujourd’hui ?

YL : Après avoir étudié la manière dont les histoires que l’on raconte et celles que l’on tait rendent visibles ou invisibles des identités, j’interroge aujourd’hui la façon dont les histoires créent des imaginaires et rendent possibles des réalités. 

L’oeuvre intitulée cueillir des coquillages dans le lac sans eau8 est un recueil de textes nés d’enquêtes de terrain secrètes ou discrètes, menées pendant presque deux ans. On y trouve des témoignages fabulés et des histoires imaginaires. Avec ce texte, j’ai affirmé que je pouvais écrire un recueil avec un début et une fin. L’écriture était tellement intense, le contenu du texte pesait tellement, que je ne pouvais pas juste le déposer là. Je devais réfléchir à comment faire passer ces récits sans que læ lecteur·ice suffoque. Conduire læ lecteur·ice à travers différents reliefs et ménager des espaces de respiration m’a permis de respirer moi aussi alors que j’avais encore une urgence à rendre visible des histoires minorisées. Les lectures publiques de ce texte ne me suffisaient pas, donc des objets en céramique et en textile sont nés des écrits, et ces éléments peuvent aussi bien vivre dans un espace d’exposition, qu’être activés par ma présence.

Plus tard, il y a eu Des végétaux qui se nomment9, une tentative de faire exister pleinement le sureau noir par des récits, des savoirs et des pratiques. J’ai créé cette performance au moment où j’ai emménagé ici, dans le Limousin, et où j’ai porté attention au paysage autour de moi. J’y ai retrouvé des manières d’être et de faire que mes oncles, mes tantes ou mes parents m’avaient transmis. Tout cela m’a permis de m’inscrire ici. 

AB : J’avais justement envie de vous demander quels liens avez-vous tissés entre le lieu que vous habitez et votre pratique. Je pense par exemple à votre série dessins portés10 réalisée à quatre mains. 

AL : On est arrivé il y a trois ans sur le plateau de Millevaches, dans une maison qui nécessitait beaucoup de travaux. 

YL : On a dû refaire notre toit nous-mêmes, car faire construire une charpente et une couverture coûte très cher. N’étant pas professionnel·les, on dessinait plein de schémas pour se comprendre mutuellement. Cette année-là,  l’artiste-designer Dominique Mathieu nous a invité à exposer notre travail11, or on n’avait presque rien fait d’autre que de la charpente les mois précédents. On a donc eu l’idée de broder nos dessins de construction.

AL : Il y avait pour nous un lien entre le soin apporté au toit et la pratique de la broderie. En tant que personne ayant grandi en ruralité, partie à la ville puis revenue à la campagne, je me rends compte qu’en ruralité, on se construit beaucoup par les pratiques que l’on a. Refaire un toit est plutôt codé masculin, tandis que broder est plutôt connoté féminin. Pour moi, l’hybridation de ces deux disciplines fait sens et nous permet de construire un espace queer précieux en tant que personnes trans non-binaires vivant en ruralité.

YL : Ce projet de broderie nous a amené à charpente filée12, un travail que nous réalisons avec transvégétale13. On a pour le moment mené des enquêtes de terrain au sein de la scierie Ambiance Bois14. On sera en résidence au Laboratoire d’arts textiles15 pour fabriquer des objets brodés, puis à La Métive16 début 2027 pour la création d’une performance. 

AB : J’ai remarqué que dans vos parcours respectifs, l’art n’était pas un attendu de votre part. Vos cheminements semblent parfois avoir déjoué les attentes, voire vos propres attentes. Est-ce que cela pourrait vous amener à faire en dehors de l’art un jour ? 

AL : Si faire hors de l’art peut signifier ne plus exposer dans des lieux culturels etc., cela nous évoque notre maison que l’on aimerait, à terme, peuplée d’animaux et d’amix. Elle serait un lieu qui permettrait éventuellement de venir y développer une pratique, d’y vivre ou de le construire pour qu’il devienne plus beau.

YL : Si l’art peut aussi être une activité professionnelle rémunératrice, ce qui est le cas pour nous, est-ce que faire hors de l’art signifierait faire autre chose économiquement plus viable ? J’accompagne des artistes en administration et en production, c’est tout un pan du métier d’artiste que je mets au service d’autres personnes. En France ce n’est pas simple – quand tu as plusieurs casquettes, on te demande tout de suite si tu vas arrêter d’être artiste. 

AL : Et si on devait arrêter de fabriquer des performances, des spectacles et des objets, je crois que le low tech nous botterait, comme inventer des dispositifs et des systèmes que l’on puisse fabriquer soi-même, bricoler et partager ces technologies faites de pas grand chose. 

  1.  bell hooks, De la marge au centre – théorie féministe, Paris, éditions Cambourakis, 2017.
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  2.  Yusha LY, elles me tiennent, performance 15’, installation, 4 bassines en plastique, 4 mouchoirs en tissu brodés et 4 performeur·ses, 2018.
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  3.  Institut Supérieur des Beaux-Arts de Besançon.
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  4.  Kaspar Fink et Ambre Lacroix, performance, avec objet, créé lors du festival de danse en extérieur Entre cour et Jardins, porté par Le Dancing CDCN, Dijon Bourgogne – Centre de Développement Chorégraphie National –, joué dans différents lieux d’arts et festivals en Franche-Comté, 2020.
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  5.  Kaspar Fink et Ambre Lacroix, spectacle court, conte, avec Élodie Guibert, production de la compagnie une bonne masse solaire, 2020 – 2022.
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  6.  Le Syndicat Potentiel – espace de création, de rencontres et d’expériences artistiques – est une association d’artistes fondée en 1992 dans le but de constituer un espace indépendant de diffusion d’art contemporain à Strasbourg.
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  7.  Haute Ecole des Arts du Rhin. 
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  8.  Yusha LY, cueillir des coquillages dans le lac sans eau, édition papier, impression risographie, 11 x 18 cm, 100 pages, 2022 ; et céramiques, textiles peints, installation et performance, 40’, 2023. 
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  9.  Yusha LY, Des végétaux qui se nomment, performance, 35’, objets céramique, objets bois, objets teints (teinture végétale), diffusée par transvégétale, 2023.
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  10.  Ambre Lacroix et Yusha LY, dessins portés, 9 broderies sur tissu lin-coton, 14,8 x 21 cm, 2025.
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  11.  Exposition collective organisée par et chez Dominique Mathieu, à l’occasion de l’événement les artistes d’Eymoutiers ouvrent leur porte, du 13 et 14 avril 2024.
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  12.  L’œuvre charpente filée est soutenue par le Préfet de la Région Nouvelle-Aquitaine, la Région Nouvelle-Aquitaine, la DRAC Arts Plastiques Nouvelle-Aquitaine et Astre. Pour en savoir plus : https://transvegetale.fr/#charpente
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  13.  transvégétale est une compagnie fondée par Yusha LY et Ambre Lacroix. Pensée comme un laboratoire de recherche artistique, elle permet de développer des formes pluridisciplinaires à la croisée de la performance, des arts de la parole et des arts plastiques. Ancrée dans un territoire où la ruralité demeure vivante, elle est un espace pour cultiver l’attention au sensible, aux récits minoritaires et aux héritages fragiles. Elle s’intéresse à la manière dont les pratiques artisanales, paysannes ou vernaculaires peuvent nourrir les processus de création contemporaine. 
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  14.  Ambiance Bois est une scierie coopérative de la Montagne limousine.
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  15.  Le Laboratoire d’arts textiles est une association regroupant des praticien·nes (chercheur·euses, artistes, artisan·es, amateur·ices) autour de sujets textiles.
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  16.  La Métive est un lieu de résidence de création artistique pluridisciplinaire, Moutier-d’Ahun, Creuse (Nouvelle-Aquitaine). 
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