on se sait 

le 10 février 2026
dans : La belle revue n°16
rubriques : Vues

À propos de

« Pussybilities, Dance Club », exposition personnelle d’Anne-Lise Coste (Uruk)
cur. Jean-Baptiste Delorme
Musée d’art contemporain de la Haute-Vienne — château de Rochechouart
13 septembre — 14 décembre 2025

À écouter durant la lecture : 

Fade to Grey, Visage (1980)
Smalltown Boy, Bronski Beat (1984)
Nothing Compares 2 U, Sinéad O’Connor (1990)
Country boy, Ange Halliwell (2025)

« Pussybilities, Dance Club » ou Les contes de læ chevalière Rodrigue dans la France à Macron : des échos d’une enfance dans une discothèque eighties aux néons crépitants à Marignane, de Zurich à Berlin, New York, Barcelone, des côtes sétoises jusqu’à la vie sous les toits de Paris. Peindre et écrire, toujours peindre et écrire des phrases qui feraient grincer des dents les masculinistes – si seulement ils pouvaient les lire.

sad
song
tear 
drops
every
where
cause
it’s
so
sad
mad
bad*

Anne-Lise Coste (Uruk) enfant trouve son rythme et danse seul·e les yeux fermés sur la piste. 

ALC (U) enfant ne comprend pas les paroles in english

ALC (U) enfant ressent le potentiel tragique de la musique pop. 

« Je me barre, je me barre » : c’est la pub EasyJet qui passe sur YouTube avant d’écouter Smalltown Boy, une chanson qui sonne dans cette exposition comme un envol émancipateur, tandis que Fade to Grey incarne la solitude d’un départ vers l’ailleurs. Aujourd’hui encore, on danse, on se drague, on se regarde, on s’embrasse, on s’égosille, on fait vibrer nos corps sur les rythmes des ruptures, des trahisons, des vengeances, de la tristesse des autres. 

PARTIR
LOIN* 

« Pussybilities, Dance Club » est une quête initiatique bordée de messages qui fonctionnent comme des mèmes ou des statements politiques, capturant l’instantanéité d’une pensée révoltée. Dans ce continuum entre la peinture et le ready-made, ALC (U) dilue l’autobiographie dans la fiction. 

Au sol, on l’appelle La Gisante : des vêtements disposés comme une mise à terre d’une partie d’un soi passé – c’est la mue après la chute, un inventaire de la survie : sac en plastique « MERDE MERDE MERDE […] », vinyles, masque FFP2, cagoule, survêt rose et t-shirt blanc, flocage orange : « Nous sommes toutes féministes », sous-vêtements tagués d’une croix rose fluo, écharpe (Hugo) BOSS, chaînes et porte-clefs en forme de cœur. La Gisante a jeté ses cheveux dans le canal de Sète avant de partir à la capitale. On quitte des lieux, on quitte des liens : 

CE N’EST PAS GRAVE CE N’EST PAS GRAVE (x3)* 

Le support est brut : des t-shirts dont la taille semble dictée par l’architecture même du lieu, s’ajustant parfaitement à l’écart des poutres de l’espace d’exposition. On y découvre des fragments d’archives intimes – la photographie d’une amante, le visage de l’enfant (Rodrigue), des pointes de vitesse sur l’autoroute, des écrans de téléphone figés sur un site de traduction de chansons – qui côtoient l’urgence du monde : Palestine will be free ; Women need more sleep than men because fighting the patriarchy is exhausting ; Non à la guerre. Sous la lumière crue d’une guirlande de chantier qui guide nos pas et signe l’exposition, ces textiles vides de corps flottent comme les drapeaux d’une armée. 

Les « dessins de Paris » naissent sur une table exiguë, angle mort d’un petit appartement où la précarité se traduit  par une instabilité vibrante. De ces dessins à ses performances : du texte sensible, du texte triste, du texte fâché et toujours de l’humour. Un humour de rage, un humour qui succède à la souffrance, un humour inconfortable traitant de sujets graves sans jamais céder à la moralisation, un humour noir – telle « une révolte supérieure de l’esprit » qui nous interpelle à chaque fin de phrase : a-t-on le droit de rire ? a-t-on le droit d’applaudir cette violence devenue risible ? ALC (U) manipule le langage dans toute sa frontalité, nous rappelant que l’humour est un territoire souverain, une réappropriation radicale permettant de retourner les stigmates. Le rire n’est plus poli, il est une vengeance perpétuelle.

HEART-BROKEN (x3)
VIOLENT WORLD
STUPID WORLD
STUPID STUPID
SO FED UP*

La quête initiatique se cristallise sous l’aura de Sinéad O’Connor, musicienne et activiste qui déchira l’image de Jean-Paul II sur un plateau TV en 1982 pour dénoncer les abus sexuels dans l’Église catholique. L’exposition opère une traversée vers un portrait de famille qui lui rend hommage. Réalisée sous l’œil de l’artiste Camille Vivier, cette photographie figure une sororité nouvelle, incarnée par les crânes rasés des travailleur·ses de l’art. Chaque regard, chaque main qui s’appuie sur un genou, une épaule, qui se love dans une poche, invente un rythme commun. Une gravité, habitée de sourires, figure l’essence même de l’exposition.

Au fil de nos dérives régulières depuis deux ans, à Belleville et ailleurs, ALC (U) s’est imposée comme une rencontre qui change une vie. Récemment, Ana nous a rappelé, à nous travailleur·ses de l’art, de ne pas nous approprier les artistes. À rebours de ces logiques, la pratique d’ALC (U) agit comme un liant entre curateur·ices : d’une invitation par Juliette à Treize en 2023, à Chloé ou Oriane à la Dortmunder Kunstverein, jusqu’à Lou à Montpellier et à Kate dans son exposition « with a vengeance ». Il ne s’agit pas d’établir un CV mais une cartographie de filiations. À Rochechouart, l’exposition est signée Jean-Baptiste Delorme, injustement écarté par l’institution malade, fermant la porte de la discothèque des possibles. 

Aux rires qui résonnent comme une vengeance perpétuelle.

RÊVE
BB
RÊVE*

*Textes extraits des dessins et peintures présentés

  1.  La Palestine sera libre ; Les femmes ont besoin de plus de sommeil que les hommes, car lutter contre le patriarcat est épuisant.
    ↩︎
  2. André Breton, Anthologie de l’humour noir, éd. Jean-Jacques Pauvert, coll. Le Livre de Poche, Paris, 1970, p.12. ↩︎
  3. Story postée en 2025 sur Instagram par Ana Mendoza Aldana (curatrice et critique d’art).
    ↩︎
  4. Dans le cadre du programme « Le coup du parapluie » organisé par Juliette Pollet à Treize, Paris, Anne-Lise Coste (Uruk) a lu le texte « Rassemblement national », le jeudi 6 avril 2023, à 19h30.* ↩︎
  5.  Discussion privée avec Chloé Poulain (curatrice et co-fondatrice de la collective curatorial soap qui travaille à la galerie Marcelle Alix), à propos d’un fanzine réalisé par Anne-Lise Coste (Uruk), offert à Cécilia Becanovic (co-directrice de la galerie Marcelle Alix) et diffusé par Chloé Poulain sur Instagram le 28 mars 2024. ↩︎
  6. « LA LA CUNT », Anne-Lise Coste (Uruk), cur. Oriane Durand, Dortmunder Kunstverein, Allemagne, 2020. ↩︎
  7. « Monopolis », avec Anne Boyer, Mira Calix, Thelma Cappello, Anne-Lise Coste (Uruk), Penny Goring, Rafael Moreno, Mona Varichon et Women’s History Museum, cur. Lou Ferrand, Mécènes du Sud, Montpellier, 2025. ↩︎
  8. « with a vengeance », avec Anne-Lise Coste (Uruk) et Lou Rappeneau, cur. Kate Gérard, News from Home, Bagnolet, 2025. ↩︎