Les fantômes du Jardin Lecoq

le 6 octobre 2026

par mariam benbakkar et Seumboy Vrainom€, pour Histoires Crépues

Clermont-Ferrand n’a pas échappé à l’Histoire coloniale

En novembre 2025, au Lieu-Dit, un espace municipal à Clermont-Ferrand, Histoires Crépues a organisé le festival « Auvergne (dé)coloniale ? », à l’occasion duquel des fantômes sont apparus.

Histoires Crépues est un média en ligne consacré à la vulgarisation de l’histoire coloniale française et à l’éducation antiraciste fondé en 2020. Depuis 2024, Histoires Crépues développe également des activités en tant qu’association à but non lucratif portant des projets d’événements et de recherche collective. Camille Varenne, Seumboy Vrainom€ et mariam benbakkar, membres de cette association, sont à l’origine du festival « Auvergne (dé)coloniale ? »… Pour cette occasion , Clermont-Ferrand s’est imposée naturellement comme sujet et lieu d’accueil de la manifestation, puisque les membres à l’origine du festival sont tou·tes lié·es à cette ville. Une année de résidence au Lieu-Dit – lieu municipal de Clermont-Ferrand dédié à la culture – financée par la ville, a permis de réaliser des recherches avec l’aide de Jana Lamkhayar Borron, de Wiam Zehar et d’Inès-Nuna Besombes Vailhe, artistes en études à l’École supérieure Clermont Métropole,  et en stage dans l’association. 

L’Auvergne n’est pas le premier territoire qui vient à l’esprit lorsque l’histoire coloniale française est évoquée. Pourtant, en fouillant les archives et les mémoires vivantes, un patrimoine colonial auvergnat large et encore très méconnu a été mis au jour. L’exposition se concentre sur trois grands sujets principaux, accompagnés de textes didactiques fondés sur des sources documentaires et rédigés par Seumboy.

En premier lieu, l’histoire de l’entreprise Michelin s’ancre pleinement dans celle de l’exploitation coloniale, notamment au Vietnam, et ce depuis sa création en 1889 à Clermont-Ferrand. Alexandre Varenne, illustre fantôme auvergnat, journaliste, écrivain, député et fondateur du journal La Montagne, fut aussi représentant du conseil supérieur de l’Indochine française, fait largement méconnu et sur lequel nous avons décidé de consacrer une seconde partie de l’exposition. Mais une histoire moins visibile encore nécessitait d’être racontée : en 1910, l’Exposition régionale de Clermont-Ferrand mit en scène un « Village Noir » au sein du Jardin Lecoq, un jardin public du centre-ville très fréquenté  par les clermontois·es. Peu de personnes – natif·ves ou habitant·es de la capitale historique de l’Auvergne, jeunes ou âgé·es – connaissent aujourd’hui cette histoire, contrairement à celle de l’otarie, empaillée au Musée Lecoq situé en face du jardin.

Directement inspirée de la scénographie de l’exposition « Performing Colonial Toxicity » de Samia Henni1, l’exposition principale du festival « Auvergne (dé)coloniale ? » mettait  en lumière ce contre-récit d’une histoire locale avec des archives du Fonds iconographique des Archives Départementales du Puy-de-Dôme et du Fonds iconographique de la Bibliothèque Municipale Interuniversitaire de Clermont-Ferrand2. Cette histoire, alors peu connue, a suscité l’intérêt des puydômois·es, en témoigne leur présence en nombre tout au long du festival. 

Dans l’exposition, une sélection de photographies d’époque trouvées dans ces archives ont été exposées.. Elles rappelent la violence du contexte dans lequel elles ont été prises, dans le but d’en faire des cartes postales, tandis que certains visages fermés de personnes photographiées pourraient indiquer une absence de consentement3. 

Comment Clermont-Ferrand a-t-elle rencontré « l’Afrique » ?

En 1910, Clermont-Ferrand découvre « l’Afrique ». Pas sur une carte, pas dans un livre, mais en chair et en os, au cœur de la ville. Celle-ci accueille une grande exposition régionale entre le Jardin Lecoq et le boulevard Gergovia, censée célébrer le progrès, la modernité et l’industrie auvergnate. Mais au milieu des machines et des produits locaux, une attraction attire les foules : le « Village Noir  ».

Pour beaucoup de clermontois·es, c’est la première fois qu’iels voient des africain·es. Ces dernier·es ne se trouvent pas à Clermont-Ferrand en tant que voyageur·ses ou habitant·es, mais en tant qu’« exposé·es ». Quatre-vingts hommes, femmes et enfants venu·es du Sénégal sont montré·es derrière des palissades, exposé·es comme une curiosité. Iels sont dirigé·es par un entrepreneur de spectacles, Jean-Alfred Vigé, qui parcourt la France avec ce qu’il appelle un « village exotique ». Dans le Jardin Lecoq, il fait construire des cases, installe un café sénégalais, organise des mariages, des danses et des circoncisions. Chaque dimanche, un nouveau « spectacle africain » est annoncé dans la presse pour la semaine suivante. Et le public vient nombreux, souvent en famille.

Pour la ville, c’est un événement spectaculaire. Clermont-Ferrand rencontre l’Afrique colonisée sans avoir à voyager. Mais cette rencontre n’est pas un échange culturel, c’est une mise en scène qui s’inscrit dans une économie de spectacle où l’exotisme est un produit de consommation. Elle fabrique surtout une manière de voir l’Afrique à partir d’une représentation décrite comme étant une reproduction fidèle de la vie sur le continent africain. En présentant des citoyen·nes français·es du Sénégal comme des « indigènes », le but est d’apprendre  au public à les regarder comme des « autres ». Autrement dit, on fabrique le regard colonial. Le racisme ne tombe pas du ciel. Il s’enseigne, il s’organise, il se met en scène.

Pourtant, des habitant·es de Clermont-Ferrand, comme la famille Dupuy-Gontier, des notables du Boulevard Gergovia, ont invité certain·es africain·es du « Village Noir » chez elles et chez eux. Les images de ces rencontres montrent que des échanges humains sont possibles dans un tel contexte. Mais il s’agit d’une exception dans un dispositif conçu pour montrer les différences, et non pour créer des rapports d’égalité.

C’est quoi un « Village Noir » ? 

Le phénomène des « Villages Noirs » est une tradition qui a prospéré des années 1870 jusqu’aux années 1930. Au XIXe siècle, il présentait un intérêt commercial pour des entrepreneurs du divertissement et un intérêt scientifique pour des médecins et des anthropologues. Le public pouvait y voir des spectacles de cirque, des ballets, des chants ou des attractions artisanales dites « ethnographiques ». Les « zoo humains », quant à eux, étaient des exhibitions publiques d’êtres humains présentés comme des curiosités « sauvages ». Selon l’historien Pascal Blanchard, ces pratiques  de mises en scène de « Villages Noirs » ou de « zoos humains »  ont « structuré la pensée raciale du XIXᵉ siècle4 ». D’autres chercheurs comme Rémi Clignet et Philippe David préfèrent l’expression d’époque « Villages Noirs ». Pour eux, le terme de zoo fait abstraction de la complexité des interactions humaines, telle que l’invitation à déjeuner de la famille Dupuy-Gontier.

Les expositions coloniales visaient, quant à elles, à légitimer la colonisation en présentant les territoires conquis comme des espaces de « mission civilisatrice ». Elles associaient des pavillons consacrés aux produits tropicaux et des « villages indigènes » où vivaient temporairement des hommes et des femmes. Les plus célèbres furent celles de Marseille (1906) et de Paris (1931).

L’Exposition de 1910 à Clermont-Ferrand n’était pas une exposition coloniale au sens strict, mais une manifestation économique locale. Cependant, elle comprenait un « Village noir », incluant l’ensemble des mécaniques commerciales et de banalisation de la domination coloniale propre à ce phénomène. 

Le montage administratif de cette Exposition était particulier : la ville offrait son « patronage moral » mais refusait toutes responsabilités, alors prises en charge par Jean-Alfred Vigé. Un système de prix était mis en placepour les expositions particulièrement remarquables, comme dans un concours, mais les habitant·es du « Village Noir » n’en reçurent aucun. Les récompenses allaient aux créateurs de machines ou aux dirigeants d’usines de biscuits, mais pas aux êtres humains qui servaient d’attraction.

À cette époque, la presse locale affiche un racisme assumé. Le Moniteur du Puy-de-Dôme  publia des descriptions paternalistes des prétendues habitant·es de ce faux village pendant l’Exposition, décrivant les Wolofs comme « de grands enfants5 » ou des « gaillards au bon appétit6 ». Comme c’est souvent le cas pour les personnes indigénisées, on dispose de très peu d’archives textuelles sur leurs parcours et leurs déplacements. En revanche, l’importante collection de cartes postales produite à l’occasion de la présentation du « Village Noir » a façonné la mémoire clermontoise : les cartes postales circulaient comme les preuves d’un voyage immobile. On connaît les visages, mais presque aucun nom.

Un autre objectif de ces villages était de prouver que les colonisé·es étaient « arriéré·es  » et que la France les élevait à la civilisation. Il s’agissait d’une leçon politique en images pour transformer la curiosité en adhésion et pour neutraliser la violence de la conquête dans un décor folklorique.

Au sein du « Village Noir », le rapport à l’islam était transformé par la logique du spectacle. Les Sénégalais·es priaient et cuisinaient halal. Des moments religieux étaient rejoués de force pour attirer le public, sans respecter le calendrier islamique. L’islam était dans ce contexte une pratique religieuse réelle et un décor réorganisé pour répondre aux attentes européennes. Cela a contribué à poser les jalons d’une stigmatisation et d’un droit de regard sur l’islam,  à présenter ses traditions comme étant sauvages, et à le reléguer au domaine du spectacle. La plupart des africain·es présent·es à Clermont-Ferrand en 1910 venaient des Quatre Communes du Sénégal et avaient le statut de citoyen·nes français·es. Ce paradoxe est fondamental : comment un·e citoyen·ne français·e peut-il/elle être présenté·e en tant qu’« indigène exotique » ? La République française coloniale était donc fondée sur une citoyenneté à deux vitesses, et malgré le statut de citoyen donné à certains colonisés, on voit par le « Village Noir » de Clermont que ces papiers n’effacaient en rien le racisme et la domination des corps et des cultures.

Mais qui sont les « Noir·es » ? 

Cette catégorie n’a rien de naturel. Elle apparaît avec la traite atlantique. Il ne s’agit pas d’une simple description physique, car personne n’a la peau réellement noire, il s’agit d’une classification pour justifier l’exploitation d’êtres humains. Au XVIIe siècle, le mot « noir » devient interchangeable avec celui  d’« esclave », puis, à partir du XVIIIe siècle, des savants créent une hiérarchie de « races » et placent la « race noire » tout en bas de cette échelle. 

Quand le « Village Noir » de Clermont-Ferrand ouvre en 1910, cette façon de hiérachiser les être humains et de voir le monde est dominante. Dans la presse, les journalistes et pigistes ne parlent pas des « Wolofs » ou des « Mandingues », mais des « Noirs », ou des « nègres bon teint ». Le terme de « Noir » ne décrit pas une couleur, il décrit une position dans la hiérarchie coloniale. Au sein des « villages exotiques », ce ne sont pas des individus qui sont présentés, mais une catégorie raciale. Être « Noir·e » à l’époque coloniale signifie donc ne pas être considéré·e comme pleinement humain·e, et être assigné·e à une place sociale précise : celle de dominé·e etd’exploité·e. En résumé, « Noir·e », c’est une case coloniale, une étiquette imposée, pas une identité choisie. 

Alors c’est quoi être « Noir·e » en France en 2026 ?

 Aujourd’hui, personne n’est « Noir·e » biologiquement, comme c’était déjà le cas par le passé. Et pourtant, la catégorie sociale existe toujours et elle structure encore la vie de millions de personnes. Être « Noir·e » aujourd’hui, consiste souvent à être perçu·e en premier lieu par sa couleur, à faire l’expérience du racisme structurel hérité de l’esclavage et de la colonisation, et à se battre contre les stéréotypes encore vivants. Mais être « Noir·e » aujourd’hui peut aussi consister à revendiquer une appartenance culturelle, politique ou diasporique, créer des solidarités entre Afrodescendants du monde entier, se réapproprier ce mot que l’histoire a utilisé pour exclure. Toute la complexité de ce terme et de ce qu’il implique réside dans le fait qu’il est une invention coloniale justifiant différentes formes de domination et qu’il est aujourd’hui devenu une identité politique, culturelle et collective, transformée par celles et ceux qu’on a tenté d’écraser7.

Les fantômes du colonialisme dans le présent

Si l’exposition « Auvergne (dé)coloniale » présentée au Lieu-Dit s’est tournée vers le passé – peu glorieux mais bien réel – de la ville de Clermont-Ferrand, c’est justement pour ouvrir un espace de réflexion collective sur les racines du racisme systémique en France, et sur son imbrication dans un système économique et politique né sous l’empire colonial et toujours actif aujourd’hui.

Aucun fantôme ne devrait être relégué trop longtemps à l’oubli. À l’image des ossements de cimetières d’esclaves qui ressurgissent sur les plages de Guadeloupe, ces mémoires refoulées finissent par réapparaître dans le présent et par rappeler, qu’on le veuille ou non, un passé collectif d’asservissement, d’extractivisme et de déshumanisation des peuples non européens.

  1.  Nous la remercions chaleureusement pour son accord et son soutien. 
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  2.  Nous remercions aussi le Fonds iconographique des Archives Départementales du Puy-de-Dôme et le Fonds iconographique de la Bibliothèque Municipale Interuniversitaire de Clermont-Ferrand,  pour les reproductions de qualité des images. 
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  3.  Les cahiers d’Images et Mémoires de Rémi Clignet et Philippe David intitulé Deux « villages sénégalais » de la Belle époque, Dijon 1898 et Clermont-Ferrand 1910 ont été une source précieuse pour récolter des informations concernant le « Village Noir ». 
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  4.  Blanchard, Bancel, Boëtsch, Deroo et Lemaire, Zoo Humains, La découverte, Paris, 2004, p.63-71.
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  5.   « Ils sont de mœurs douces, ce sont de grands enfants ne vivant que pour le plaisir, incapables de songer au lendemain. Ils sont hardis, courageux, de mauvaises têtes mais bons cœurs ». Brochure officielle de l’exposition régionale rédigée par la Direction, 1910.  
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  6. « Il y a bien encore le boucan du village sénégalais mais il tend de plus en plus à s’atténuer. Les nègres se reposent. J’ai assisté hier à leur repas du soir. Ces gaillards-là ont fort bon appétit. Après avoir bien mangé, quelques-uns sont allés déguster un verre de Sun’s Ray dont le coquet pavillon s’élève à la porte de leur village. Bono ! Bono ! ne cessaient-ils de répéter », Article du Moniteur signé F.R. 18 septembre 1910. 
    ↩︎
  7.  Voir entretien du 12 mai 2026 de Seumboy avec Bally Bagayoko, Histoires Crépues, Youtube. 
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