Édito

le 6 octobre 2026
rubriques : Édito

À l’heure où le secteur culturel traverse une période critique, marquée par d’importantes coupes budgétaires qui menacent l’avenir des travailleur·ses de la culture et fragilisent durablement centres d’art, maisons d’édition, compagnies de théâtre et tant d’autres structures, nous nous interrogeons non seulement sur ce que l’avenir nous réserve, mais aussi sur la manière dont le travail que nous produisons aujourd’hui résonnera demain. Que restera-t-il de nos pratiques ? Qui sera entendu·e ? Quelles voix traverseront le temps ?

C’est sans doute dans ce contexte que nous avons choisi de consacrer la rubrique « Thème et variations » aux archives et aux fantômes, afin d’aborder les enjeux de la visibilisation et de l’absence. Ainsi, la figure du « fantôme » – cet objet qui, dans les bibliothèques, prend la place des livres empruntés sur les rayonnages – est devenue le point de départ de nos invitations aux contributeur·ices, qui s’en sont librement emparé·es. Au-delà de l’image du spectre, le fantôme y apparaît tour à tour comme trace, absence, mémoire ou survivance : les voix de « l’autre côté » explorées par Mélanie Scheiner à travers le travail des artistes Leah Clements, Camille Brée et Alice Bucknell dans son texte « Courants éternels » ; l’obsession d’archiver une vie, abordée avec David Walker, archiviste de l’Easton Foundation chargé du fonds Louise Bourgeois, dans « L’accumulation comme moyen de survie » ; une forme de résistance à la documentation, évoquée par Joel Valabrega à propos du travail de Florence Jung ; les usages de l’archive comme outil de pensée, explorés par Philipp Schwalb autour de l’Atlas Mnémosyne d’Aby Warburg ; les actions d’archivage plus inclusives portées par l’association If It’s Good ; jusqu’aux manières de réactiver les archives coloniales à la lumière du présent avec mariam benbakkar et Seumboy Vrainom:€ pour l’association Histoires Crépues.

Ces variations autour du thème font écho à notre travail éditorial : paraissant une fois par an, La belle revue, et surtout notre rubrique « Vues », assume un regard rétrospectif sur les expositions et l’actualité artistique du territoire que nous couvrons. Cette temporalité reflète notre considération pour l’archive : regarder une exposition une fois achevée peut parfois être plus révélateur que de la saisir dans le feu de l’action. Les contributions réunies dans cette édition témoignent ainsi de la diversité des manifestations artistiques, tout comme des transformations du paysage culturel local – comme la fermeture regrettée, en 2025, du lieu d’exposition clermontois Off the Rail –, du rôle que jouent les archives dans les espaces d’exposition, mais aussi de l’importance de défendre une critique d’art imprimée, capable de prolonger l’existence des expositions bien au-delà de leur fermeture.

Les « Portraits » publiés dans ce numéro dialoguent eux aussi avec ces questions de transmission et de mémoire, ou plus largement avec les récits qui se construisent autour des artistes et des lieux qu’iels habitent et pratiquent. Dans un entretien avec Adélaïde Blanc, les artistes Ambre Lacroix et Yusha LY reviennent sur l’évolution de leurs pratiques artistiques dans le territoire rural qu’iels habitent, tout en évoquant leur engagement dans l’accompagnement des artistes, notamment dans un processus d’archivage. Avec leur maison d’édition Hyphe, iels publient notamment des mémoires de diplôme réalisés par des étudiant·es en école d’art, des textes qui demeurent encore trop souvent invisibles dans les archives institutionnelles. Le texte de Lola Fontanié consacré à somme toute, espace et collectif à Clermont-Ferrand, revient sur un lieu dont l’identité échappe aux définitions arrêtées. « somme toute est un lieu d’art contemporain, mais pas que », disent celleux qui le font vivre. Le texte explore cette difficulté à le qualifier, en retraçant la manière dont le lieu se réinvente au gré des pratiques, des usages et des personnes qui l’animent.

Notre invitation adressée à Sirine Majdi-Vichot pour la « Carte blanche » ouvre une autre réflexion, plus intime, sur les archives familiales. L’artiste y entremêle des photographies et des textes issus de son histoire familiale à ses propres images et écrits, composant un ensemble fragmentaire qui interroge les migrations, les processus d’assimilation et la construction de l’identité. La rubrique « Cher·x·e » prolonge cette dimension personnelle avec une lettre de l’artiste Agathe Chevallier, dans laquelle le récit d’une perte intime rejoint une réflexion plus large sur l’engagement politique.

Les invitations qui composent ce numéro sont le fruit du travail d’un comité éditorial récemment renouvelé. À mes côtés, se sont réuni·es Manue Bureau, coordinatrice des projets d’In extenso, les co-président·es du bureau de l’association Nino Spanu, artiste, et Liza Maignan, curatrice, ainsi que trois travailleuses de l’art des différents territoires réunis au sein de la revue : la curatrice Adélaïde Blanc, l’artiste Iroise Doublet et l’artiste Émilie Launay.

Bonne lecture