Archives rêvées, archives fantômes, archives futures
par Angela Blanc, Théodora Domenech, Géraldine Miquelot, de l’association If It’s Good
L’association If It’s Good (IISG) interroge depuis plusieurs années les biais discriminants inhérents à nos jugements esthétiques. Nous partons du constat selon lequel notre regard de professionnel·les de l’art contemporain a été formé à partir d’un corpus d’œuvres d’art majoritairement masculines. Ce biais s’immisce en nous, sans que nous puissions pleinement l’objectiver, donc le mettre à distance. S’en émanciper suppose un travail long de familiarisation avec un corpus d’œuvres plus inclusif.
Nous avons voulu travailler à l’élaboration d’un canon alternatif, à travers la création d’une « archive » ou base de données ayant une sélection d’artistes au moins inversement proportionnelle en termes de représentation de genre. Nous l’avions appelé « Nout ». Notre question était : à quelle condition les outils numériques peuvent aider à transformer le paradigme esthétique genré ? Sont-ils, en l’état actuel, un outil en faveur de la visibilité des artistes fxmmes1 ou bien au contraire jouent-ils contre elles ? Nous sommes parties dans un projet vertigineux, labyrinthique, un travail de sous-sol.
CHERCHER, GARDER, OUBLIER
La mise en place d’une base de données s’est d’abord pensée comme un outil destiné aux professionnel·les. Non pas un substitut aux visites d’ateliers et d’expositions, ni aux relations qui se construisent dans le temps, mais un appui pour la prospection curatoriale.
Ce point de départ nous a rapidement déplacé·es : il ne s’agissait pas seulement de rendre visibles des artistes, mais de comprendre comment on cherche, et surtout ce que l’on garde, ce que l’on oublie. Nous avons mené une série d’échanges avec des curateur·ices de différents genres et nationalités, afin d’observer comment se fabriquent, au quotidien, leurs pratiques d’archivage. Ces discussions ont fait apparaître des pratiques proliférantes – accumulation d’images, listes de noms, documents ouverts puis abandonnés, captures d’écran – rarement organisées, mais étroitement entremêlées aux navigations numériques.
TÂTONNEMENTS : DONNER FORME À L’ARCHIVE
Dans ce contexte, constituer des fiches d’artistes fxmmes à l’échelle internationale a été une première étape. S’inscrire dans ce format impliquait donc d’emblée certaines questions : qui sélectionne ? selon quels critères ? et avec quelles conséquences sur ce qui est rendu visible – ou non ? Nous avons choisi de commencer par répertorier les artistes présenté·es dans les biennales, en nous appuyant sur le travail de sélection déjà opéré par des curateur·ices expérimenté·es.
Des initiatives comme Secondary Archive, archive d’artistes d’Europe centrale2, ou AWARE3 avaient déjà ouvert des voies en ce sens. Comme elles, nous envisagions d’abord la base de données comme un site internet : un outil public, accessible, permettant de rendre visibles des trajectoires minorées et de constituer des ressources consultables au-delà des cercles professionnels.
Ce projet a provoqué des réactions inattendues. L’usage des mots-clés, qui permettaient de naviguer dans la base de données, par exemple, a suscité des résistances. Pour certain·es, classer des artistes à partir de mots-clés semblait impensable, comme si cela revenait à réduire ou figer les œuvres. Il a fallu déconstruire ces préjugés : les mots-clés ne définissent pas, ils orientent. Ils ne disent pas ce qu’est une œuvre, mais proposent des points d’entrée – à l’image des systèmes de classification des bibliothèques.
Mais très vite, une autre limite s’est imposée, plus concrète. Le coût financier nous a amené·es à réorienter notre stratégie. Concevoir un site, structurer une base de données, développer des outils de navigation (voire des systèmes algorithmiques) suppose non seulement des moyens techniques, mais aussi du temps, des compétences spécifiques et une maintenance continue. Il était devenu évident que nous ne nous situions pas à cette échelle.
FAIRE SES PROPRES ARCHIVES
Face à cette impasse, une idée nous a traversé·es : et si, au lieu d’une machine très coûteuse à produire et à faire tourner, on impulsait plutôt chez les professionnel·les une pratique où chacun·e à son niveau crée sa propre archive inclusive ?
À ce moment, Géraldine Miquelot démarrait une activité indépendante de formation professionnelle, Art boulot, axée entre autres sur Excel. C’est sorti comme une blague – « Moi, je nous vois bien former les gentes à se faire leur propre base de données… » – et a fini par être un pivot central dans l’évolution de « Nout ». Nous allions donc proposer des ateliers, des workshops, voire de la formation professionnelle : des temps vivants et actifs. En somme, changer de format.
Réorienter l’action de « Nout » sur des ateliers de formation et d’intelligence collective a été à la fois libérateur et logique. Comme Théodora enseignait en école d’art, nous pouvions nous adresser directement aux futur·es professionnel·les, les étudiant·es en école d’art.
PROBLEMATISER LA DISCRIMINATION POSITIVE
Comment alors préserver des critères de jugement esthétique tout en luttant pour détourner les biais sexistes de notre jugement ?
Comment créer des critères de prospection qui ne réduisent pas les artistes à leur identité minoritaire ? En effet, grâce à notre méthodologie rêvée, on aimerait pouvoir découvrir, archiver et retrouver des œuvres d’artistes minorisé·es en cherchant des sujets et des médiums tels que non seulement la fragilité, la domesticité, le travail textile ou l’inégalité des genres, mais aussi la mécanique, le pixel ou encore la monumentalité.
Notre utopie de départ s’est révélée être une étape nécessaire pour une réflexion plus large et intersectionnelle sur les minorités politiques, à la suite des réflexions de Kimberlé Crenshaw4. Outre les inégalités de genre, il était indispensable d’ouvrir le projet à d’autres discriminations à l’œuvre dans le monde de l’art – et dans la société en général : racisme, validisme, classisme…
Et de fait, il allait falloir non seulement travailler sur la prospection des artistes sélectionné·es, mais aussi sur leur étiquetage dans notre base de données idéale, en élargissant le spectre des mots-clefs usuellement accolés aux œuvres dans une collection.
Nous en étions là de nos réflexions, quand l’artiste Benoît Piéron, nous a invité·es à intervenir dans la série de workshops qu’il organisait à la Villa Arson, école d’art de Nice. Cela a été l’occasion de rencontrer les Handi·es Tordu·es5.
Handi·es Tordu·es est une collective d’artistes, auteur·ices et militantx handiqueer, qui travaille à la vulgarisation de concepts trans*crip6 et à la traduction d’écrits anglophones sur Instagram. La collective est portée par Anaïs Ghedini, Œil de Saturne, Nemo Turbant et Marguerite Maréchal. Sur l’année 2025-2026, c’est avec elleux que nous avons conçu une saison de workshop à l’ESAD Valence.
La première étape a été de se familiariser avec différents aspects de la discrimination validiste : la silenciation des expériences handi·es, d’une part, et notre regard sur ces expériences et sur les créations des artistes handi·es, d’autre part. Dans ce but, les Handi·es Tordu·es nous ont proposé un corpus de textes d’artistes et de chercheur·ses handi·es.
ART ET EXPÉRIENCE TRANS*CRIP
Zig Blanquer décrit l’’existence handie en tant qu’elle révèle l’implicite des rapports intimes, et leur validisme. Cette existence nécessite la formulation et l’explicitation des contacts entre corps :
« J’ai toujours été le guide de mon corps auprès des valides. Être contre un corps handi demande au corps valide d’évaluer de nouveaux équilibres, de nouvelles forces, de nouvelles limites de mouvements (dûes à des rétractions musculaires, etc). (…) Ça me demande d’expliciter, de me concentrer, souvent de rassurer, surtout de faire confiance. Ça nous demande de temporiser7 ».
Mia Mingus témoigne, elle, de l’« intimité forcée ». Elle la décrit comme le fait que les personnes en situation de handicap sont « censé‧es confier des informations (très) personnelles à des personnes non handicapées pour pouvoir accéder à des choses fondamentales, [et] englobe aussi l’intimité physique forcée, tout particulièrement pour celleux d’entre nous qui avons besoin d’une aide physique, laquelle nécessite souvent que l’on touche nos corps8 ».
Enfin, il s’agissait d’interroger l’injonction – pleine de mauvaise foi – selon laquelle l’art doit être « universel » induisant des biais de catégorisation : art, art thérapie…
No Anger, dans « L’invisibilisation des artistes handicapé·e·s », considère la possibilité pour un·e artiste handi·e de se représenter en tant que sujet handi dans ses créations. Cela impose un décentrement des sujets dans l’art qui se veulent universels : les représentations des hommes cisgenres blancs valides. Il s’agit d’envisager une œuvre comme tout aussi légitime si elle aborde les corps autres :
« [Claude Cahun et Monique Wittig] m’ont fait comprendre qu’un corps pouvait construire sa propre légitimité à se regarder et à s’inventer dans l’art. (…) C’est le corps photographiquement réinventé de Claude Cahun, c’est le corps littérairement retravaillé de Monique Wittig, qui m’a appris la fierté d’appartenir à un groupe minorisé et fait prendre conscience que cette expérience minorisée, loin de réduire les horizons et les imaginaires des individus concernés, les démultiplie au contraire9 ».
Les questions soulevées à propos de l’invisibilisation des artistes crip s’expriment en termes voisins de ceux que l’on trouve dans les textes féministes des années 1970 sur lesquels nous travaillions. L’enjeu de connaître ces œuvres d’artistes crip est de sortir son regard du biais validiste autant que d’enrichir son répertoire de références, son vocabulaire, sa capacité à regarder les choses autres.
L’enjeu pour If It’s Good est de continuer la tenue de workshops dans plusieurs écoles afin de poursuivre ce travail, et de réaliser une base de données hybride, protéiforme, expérimentale, qui s’alimenterait progressivement à partir d’une approche intersectionnelle, s’intéressant à une diversité de discriminations. Faire toujours plus de fiches et les glisser dans les failles de nos bibliothèques, mais surtout de nos mémoires collectives. En attendant, on invite à suivre le travail des Handi·es Tordu·es !
- Les terme fxmme et militantx seront utilisés ici comme terme parapluie incluant l’ensemble des identités de genre subissant le sexisme : femmes cis, personnes trans et non-binaires.
↩︎ - Secondary Archive retrace l’histoire de l’art non occidental – principalement d’Europe centrale et orientale – sous l’angle du genre, couvrant la période allant de l’après-guerre à nos jours.
↩︎ - AWARE : Archives of Women Artists, Research & Exhibitions est une association à but non lucratif, co-fondée en 2014. L’association travaille à rendre visibles les artistes femmes et non-binaires du XVIIe au XXIe siècle en produisant et en mettant en ligne sur son site internet, des contenus gratuits sur leurs œuvres.
↩︎ - Kimberlé Williams Crenshaw, « Cartographies des marges : intersectionnalité, politique de l’identité et violences contre les femmes de couleur », traduction : Oristelle Bonis, Cahiers du genre, 2005, n° 39. Cf. Kimberlé Williams Crenshaw, « Mapping the Margins : Intersectionality, Identity Politics and Violence Against Women of Color » in : Martha Albertson Fineman et Roxanne Mykitiuk (dir). The Public Nature of Private Violence, New York, Routledge, 1994, p. 93-118. ↩︎
- https://www.instagram.com/leshandiestordues/
↩︎ - « Le mouvement Crip à l’instar du mouvement Queer se réapproprie le terme stigmatisant. “Crip”signifiant sémantiquement “estropié, boiteux…”. Conscient des erreurs des Disability Studies, le Crip tente de croiser les différentes oppressions (intersectionnalité) » Cf. Les Handi·es Tordu·es, « Crip », in : (Dys)lexique, fanzine, 2023.
↩︎ - Zig Blanquer, Nos existences handies, Nantes, Monstrograph, coll. « Collection Bootleg », 2022.
↩︎ - Mia Mingus, « L’intimité forcée : une norme validiste », traduction : Soline Vennetier [en ligne], Cf. blog : crashroom.ooo/2023/10/02/lintimite-forcee-une-norme-validiste/
↩︎ - No Anger, « L’invisibilisation des artistes handicapé·e·s », Multitudes n° 94, 2024, Éditions Association Multitudes, p. 86-89.
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