« le ravissement du débord »

le 4 juillet 2026
dans : La belle revue n°16
rubriques : Vues

À propos de « Water Pipes »

exposition personnelle de Roni Burger-Leenhardt 

À La BF15, Lyon

en partenariat avec Moly-Sabata

12 juin — 25 juillet 2026 

par Noémie Pacaud

C’est sous la chaleur caniculaire que se découvre le travail de Roni Burger-Leenhardt (RBL) à l’occasion de sa première exposition personnelle à La BF15. Et c’est, quelques mois plus tôt, pendant une période de pluies torrentielles, que l’artiste a produit la plupart des pièces de l’exposition lors d’une résidence à Moly-Sabata. Depuis la fenêtre de l’atelier, l’artiste pouvait observer les flux agités du Rhône prêt à surgir de son lit. Si la violence des affections climatiques que nous vivons ne constitue pas un sujet du travail de RBL, son attention aux environnements qu’elle traverse et aux formes de la nature invite sans aucun doute à observer les sédiments que ces conditions déposent jusque dans ses œuvres.

Le motif de l’eau est discrètement présent dans l’exposition. Il est cependant moins un sujet qu’une énergie, un vecteur. Le titre de l’exposition, emprunté à un poème de Gertrude Stein, insiste un peu plus : « Water Pipe », au singulier, peut se traduire, en français, par un conduit ou une conduite d’eau. Le terme désigne ainsi l’objet – un tuyau, une canalisation, une gouttière – mais suggère déjà l’action de sa fonction. Conduire l’eau. Guider le fluide. Contenir le courant. Le débordement et la retenue – voilà, par analogie, le double mouvement qui anime l’exposition.

Par-là, RBL tente de saisir des motifs vivants. Elle les cadre sans jamais complètement les contenir. Ainsi, certaines photographies sont prises de sorte que le sujet devient un paysage-matière. Le Rhône comme un océan. Le mouvement des eaux tumultueuses absorbe le regard d’autant plus que l’absence visible de rives dans le champ suggère bien une immensité au-delà du cadre. L’attention précise, lors du travail de tirage, aux nuances profondes de gris parvient à faire persister le mouvement dans l’image fixe. Les apparitions claires-obscures dans les photographies sont autant d’indices que les phénomènes lumineux – parce qu’ils révèlent des bouts de monde autrement imperceptibles – sont souvent les déclencheurs de la prise de vue.

De même qu’en photographie, RBL travaille ses sculptures comme des formes mouvantes, tandis qu’elles se négocient au contact des corps qui les observent et se meuvent autour. Certaines œuvres, d’une fragilité manifeste, sont le résultat de premières expérimentations avec le grès ou la cire d’abeille. L’odeur sucrée de la cire réchauffée dans l’espace trahit sensiblement la technique à l’œuvre. Alors, Enveloppes (2026) suggère qu’il est toujours question de couches dans le travail de RBL  : les motifs, les gestes, les matériaux, les souvenirs, les couleurs s’accumulent jusqu’à former une seule matière dense qui ne révèlera jamais immédiatement les sédiments et les intentions qui la composent. Au verso de cet épiderme aqueux, comme une mue tendue, la soie est traversée par la lumière là où les pigments ne se sont pas fixés. D’aucuns ne sauraient reconnaître sans en être avisé·es que cette pièce réactive le motif lumineux que l’artiste a su percevoir à la surface d’un panneau de signalisation ajouré de trous de balles, lors de ses balades le long du Rhône.

RBL aime à suggérer des évocations par des déplacements subtils et des « ruptures de correspondances1 ». Ainsi, les morceaux de gouttières de Moly-Sabata (We said water wasn’t lost, 2026) que l’artiste a reproduits en céramique sont ici exposés à l’horizontale. Depuis leur position de travail – à la verticale –, les corps sont alors mis au repos. Moulés avec deux types de terre aux carnations tranchées, ceux-ci se joignent alors que leur contradiction – humidité et sécheresse – les rend co-dépendantes pour parvenir à maintenir la forme. Aussi, lorsque le papier argentique noir et blanc rencontre l’acier (Tulipa clusiana, 2026), ou que le grès et le verre fusionnent avec le fer (Plugged into my ear, 2022-26), les tensions et les résistances qui travaillent la matière deviennent les agents d’une émulsion révélatrice de la vitalité des corps à l’œuvre. Par-là, c’est aussi une profonde sensualité qui s’exprime, surgissant notamment à l’apparition des dessins à l’encre colorée (Vases, 2026), tranchant dans le paysage aux nuances de gris, de beige et de bleu de l’exposition. RBL utilise ici un papier d’édition qui ne boit pas l’eau. Alors, lorsqu’elle dessine, le trait suinte, ruisselle sans savoir où il terminera sa course. Les tracés débordent le geste et font surgir des formes équivoques – peut-être des corps, des langues, des bouches, des insectes. À rebours de la retenue pudique des photographies en noir et blanc, les dessins en couleur affirment ici une expressivité plus libre et charnelle.

Les ambivalences maintiennent l’équilibre fragile sur lequel se situe le travail de Roni Burger-Leenhardt – guider sans assécher, contenir sans interrompre, désirer sans étouffer. Par-là, il convient aussi de noter qu’en convoquant Gertrude Stein dans le sillage de « Water Pipes », l’artiste semble affirmer une méthode – celle de laisser circuler ce qui cherche à prendre forme. Des eaux de pluie, du Rhône et de la Saône, les fluides trouvent toujours des points de fuite et de bifurcation. De même, par les voies dérivées du courant de conscience, les ambiguïtés apparaissent nécessaires pour recueillir la beauté trouble du monde qui se figure en douceur chez RBL, murmurant sans extravagance une attention à ce qui frictionne, qui bout, qui vibre à l’intérieur.

publié sur labellerevue.org en juin 2026

  1.  « LES RUPTURES DE CORRESPONDANCES / permettent des interstices / la spirale / comme un tesson dans le caniveau / qui tinte / emporté / par l’eau ». Roni Burger-Leenhardt, Mise en alerte, Éditions Hourra, 2025, p. 19.
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