Shits and Giggles : sur le travail de RM

le 11 septembre 2025

Shits and Giggles1 : sur le travail de RM
L’association de la mort avec l’anus, bien qu’on ne puisse pas dire qu’elle soit tout à fait universelle, est certainement l’une des caractéristiques constantes de la culture humaine à travers les époques et les lieux. Jennifer Nash qualifie les « idéologies anales » du capitalisme racial occidental contemporain de « spatialité, gaspillage, toxicité et saleté2 ». Tout ce que notre culture désavoue est métaphoriquement expulsé par l’anus, le principal étant peut-être l’inévitabilité de notre propre mort. 

La négativité liant la mort à l’anus est toutefois propre à des cultures semblables à la nôtre, qui ont comme caractéristique d’être hautement phobiques de la mort. Les civilisations indigènes précoloniales des Andes, telles que les cultures Moche, Lambayeque et Chimú, considéraient le sexe anal comme une voie d’accès au monde souterrain des mort·es – ce que l’on célébrait plutôt que condamnait. En réveillant les habitant·es du monde souterrain par l’activité anale, les vivant·es s’assuraient que les mort·es fertiliseraient bien la Terre, un élément crucial du cycle des fluides dans lequel le sexe était considéré comme jouant un rôle essentiel. 

Reprenant l’association de l’analité et de la mort, l’essai canonique de Leo Bersani Le rectum est-il une tombe ? (1987) est l’un des premiers exemples de ce qui est devenu par la suite la signature de la théorie queer : « Embrasser, au moins provisoirement, une représentation homophobe de l’homosexualité3 ». Au plus fort de la crise du sida, Bersani a défendu l’idée que la sexualité gay – et l’anus lui-même – seraient des lieux d’abjection, d’antisocialité et d’oubli. L’essai s’ouvre sur une citation du Dr Opendra Narayan, célèbre chercheur scientifique et expert de la transmission du VIH chez les animaux : « Un homme qui va et vient d’anus en anus en une seule nuit agit comme un moustique transférant des cellules infectées sur son pénis. Lorsque cette pratique se poursuit pendant un an, et que l’homme a trois mille rapports sexuels, on peut aisément comprendre l’épidémie massive qui sévit actuellement4 ». 

Le collectif d’artistes RM (anciennement Real Madrid) s’intéresse depuis longtemps à ce fauteur de troubles, ce moustique figuratif (ou littéral) qui souille l’illusion de l’intégrité corporelle. Certaines versions de lui sont apparues au fil de leurs œuvres sous la forme d’un cupidon dodu avec une seringue en guise de flèche, d’une punaise de lit sur un jeu sur ressort pour enfants ou d’une présence fantomatique évoquée par une moustiquaire. Partout où son aiguille effilée et pénétrante se plante, nos prétentions à l’individualité sont mises à mal.

À l’image du virus ou de la punaise de lit, le moustique est un parasite, une figure qui relie l’attention que RM porte au sexe, à la pathologie et à la dissolution des périmètres corporels d’une part à l’investissement du duo dans l’imitation, la satire et le burlesque d’autre part. Les parasites peuvent incarner quelque chose d’apocalyptique ou de simplement agaçant, mais promettent toujours une certaine forme de transformation. La théoricienne des médias Anna Watkins Fisher décrit « l’art de la résistance parasitaire » comme constitué d’œuvres qui « soulèvent des questions nécessaires et difficiles à propos de la signification et de la valeur de la résistance, et la possibilité même de la critique, dans un moment d’appropriation et de financiarisation omniprésentes, caractérisées par des consolidations extrêmes du capital et des relations au pouvoir de plus en plus enchevêtrées et dépendantes5 ». Le parasitisme est issu de l’entremêlement sur la scène des années 1990 de l’activisme contre le sida et de la culture, mais il témoigne d’une attitude plus cynique à l’égard de la possibilité d’une action autonome. 

« Le parasitisme répond à une économie politique contemporaine dans laquelle les acteur·rices les moins puissant·es sont de plus en plus contraint·es et rendu·es dépendant·es par les termes de leur relation avec les acteur·rices les plus puissant·es6 », observe Fisher. « Une chose peut-elle être encore considérée comme en résistance si elle est complice des conditions structurelles qu’elle remet en question ? La résistance peut-elle être pensée à partir d’une position qui n’est pas autonome mais intégrée7 ? ». « Intégrée » est un terme qui résonne particulièrement dans la pratique de RM, comme en témoigne de manière littérale l’exposition « Bloodsuckers » présentée au Swiss Institute de New York en 2022 ; celle-ci abordait le cauchemar d’une infestation de punaises de lit, parasites connus pour être les plus impactants sur une échelle psychologique. Coucher avec l’ennemi·e est déjà suffisamment néfaste, mais les punaises de lit présentent en plus le problème d’être souvent trop petites pour être directement perçues par l’œil. Il faut attendre le signe révélateur des traces de votre propre sang pour réaliser, à votre insu, que vous en avez été l’hôte. La récente exposition muséale de RM, « Anus Horribilis », au LOK du Kunstmuseum de Saint-Gall, s’est ensuite éloignée des parasites à proprement parler pour s’intéresser à deux personnages apparentés : Fly Person (« Personne mouche ») et son voisin – et ennemi – Shit Man (« Homme merde »). Une clôture faite de seringues, les pointes des aiguilles tournées vers le haut, sépare les territoires de ce duo symbiotique de sculptures en cuivre, qui se jaugent l’une et l’autre dans l’espace d’exposition. 

Qui pourrait ressentir de l’amour pour ces deux-là ? Seulement l’un·e et l’autre. Shit Man, avec ses bourrelets façon Michelin, empreintes des contractions du sphincter anal qui le poussent vers l’extérieur ; Fly Person, avec ses vêtements bizarres – comme si iel avait été fourré·e dans un abat-jour – et son drôle de museau, légèrement voûté et craintif derrière d’énormes lunettes sphériques. 

La clôture n’est pas la seule frontière qui divise ce monde. Plus loin, un écran rond de dentelle noire, sorte d’anus géant sur roues, évoque à la fois les tentatives maladroites d’intimité que l’on retrouve dans les dispositifs médicaux et le « voile » qui, selon les spiritualistes, sépare ce monde de l’au-delà. Les fêtes traditionnelles d’automne, comme la Samain celtique (à l’origine d’Halloween) ou le Día de Los Muertos mexicain, célèbrent « le dépouillement du voile » – idée selon laquelle, à cette période de l’année, la frontière entre le royaume des mortel·les et le monde des mort·es est particulièrement poreuse. En faisant de ce voile un paravent médical portable, RM crée une analogie avec un dépouillement bien plus commun : l’errance de la mort entre les murs d’un hôpital. 

« Anus Horribilis » est en grande partie consacrée aux aspects comiquement banals de la vie et de la mort. Un graphique accroché au mur affiche la « régularité des selles » sous la forme d’un arc-en-ciel rempli de points de données. On pourrait penser qu’il s’agit de la trajectoire de vie d’une personne, ou de moyennes issues de la population générale – jusqu’à ce que l’on tourne la tête pour se rendre compte que l’axe Y indique les « probabilités de provoquer le rire ». 

La pratique de RM utilise l’humour comme outil et appréhende la comédie en tant que sujet conceptuel. Leur exposition de 2023 à Auto Italia (Londres), « A Story Backwards », explorait la tradition italienne de la commedia dell’arte à travers des matériaux contemporains : feux de circulation, passoires, moustiquaires. L’exposition tenait à nous rappeler que la comédie émerge du quotidien – l’une des directives principales du burlesque consistant simplement à mettre en évidence le vertige de la vie de tous les jours. 

« L’angoisse de la mort est la première cause du rire », affirme le médecin et écrivain Neil Elgee, en proposant l’idée selon laquelle seuls les animaux conscients de leur propre mort auraient une raison de rire8. Elgee s’inscrit dans la lignée d’Ernest Becker, qui considérait l’angoisse de la mort comme le principal moteur de tous les comportements humains, et qui fut connu pour avoir critiqué l’importance excessive que Freud accordait à la sexualité tout en prêtant une attention relative à la mort. Une telle critique s’aligne sur le mépris palpable de Freud pour l’analité, qui, selon, lui, provoquerait une aversion naturelle chez tout adulte sexuellement « normal ». 

Dans L’interprétation du rêve, Freud décrit un rêve dans lequel il se trouve dans des toilettes extérieures « à ciel ouvert », entourées d’une sorte de jardin de sculptures faites à partir de la merde d’autrui : « de petits tas d’excréments de toutes les tailles et de tous les degrés de fraîcheur9 ». Il rêve de diriger un rayon laser d’urine sur cet assemblage et de le nettoyer, d’aseptiser la scène. Pour Freud, il s’agit d’un récit héroïque sur le pouvoir purificateur de son propre génie. En découvrant l’« étiologie infantile de la névrose », il avait le sentiment d’avoir « préservé [s]es propres enfants de la maladie10 ». Le fait que ce sauvetage ait pris la forme d’un balayage phallique de la matière anale peut être interprété comme une preuve supplémentaire du mépris de Freud pour tout ce que la sexualité gay est censée représenter : la maladie, l’abjection, la mort. 

Pourtant, même si Freud « rêvait d’échapper à l’anus », pour reprendre les termes de Lee Edelman, il a été forcé de reconnaître que l’anus n’était (littéralement) jamais très loin derrière son objet de prédilection, les organes génitaux.11 « Anal et génital, aussi fréquemment Freud les emploie lui-même comme antithèses, ne peuvent jamais désigner à proprement parler une simple opposition12 », observe Edelman. 

Peut-être pouvons-nous imaginer la relation entre anal et génital – en termes freudiens, la mort et la vie – comme une sorte de relation entre Shit Man et Fly Person, des frères ennemix plutôt que de véritables adversaires. Dans la mesure où une opposition serait en jeu, c’en est une symbiotique. Il n’y a pas de vie sans mort. Ou – pour reprendre les dernières réflexions de Freud sur son rêve de pisse –, pas de joie, pas de rire, sans « le musée des excréments humains13 ».

  1. « De merde et d’humour ». ↩︎
  2. Jennifer C. Nash, « Black Anality », GLQ , vol. 20 n° 4, 2014, p. 439. ↩︎
  3. Leo Bersani, Le rectum est-il une tombe ?, trad. de l’américain par Guy Le Gaufey, Paris, Cahiers de l’Unebévue, E.P.E.L (Éditions et publications de l’École lacanienne), 1998. ↩︎
  4. Ibid. ↩︎
  5. Anna Watkins Fisher, The Play in the System: The Art of Parasitical Resistance, Duke University Press, 2020, p. 5. ↩︎
  6.  Ibid., p. 6. ↩︎
  7. Ibid., p. 5. ↩︎
  8. Neil Elgee, « Laughing at Death », The Psychoanalytic Review, vol. 90 n° 4, 2003, p. 475. ↩︎
  9. Sigmund Freud, L’interprétation du rêve, Quadrige, Presses Universitaires de France, 2010, p. 447. ↩︎
  10. Ibid., p. 447-448. ↩︎
  11. Lee Edelman, « Piss Elegant: Freud, Hitchcock, and the Micturating Penis », GLQ n° 2, 1995, p. 149. ↩︎
  12. Ibid., p. 151. ↩︎
  13. Sigmund Freud, op. cit., p. 448. L’expression exacte que Freud utilise est : « Ainsi même le musée des excréments humains est susceptible d’une interprétation réconfortante ». ↩︎