Se connaître, se reconnaître, se lier. Les Sororales · Résider en adelphité, un festival féministe en Creuse

le 17 décembre 2025
dans : La belle revue n°16
rubriques : Vues

À propos de
Les Sororales · Résider en adelphité
avec Léane Alestra, Adèle Haenel, Caro Geryl, Meryem Alqamar, Margot Mahoudeau, Rosalind D’Almeida, Louisa Yousfi
La Métive, Moutier d’Ahun
29 septembre – 03 octobre 2025 

Les Sororales · Résider en adelphité est un festival féministe qui se déroule en Creuse, chaque première semaine d’octobre. C’est avant tout un espace de rencontres et de discussion : une invitation faite à tous·tes celleux qui se questionnent et questionnent notre monde.

Le festival est imaginé par La Métive, une résidence de recherche et de création qui propose des espaces où loger, ainsi que des ateliers et un café associatif où se rencontrer, réfléchir, créer. C’est un lieu qui articule donc un lien profond entre l’intérieur et l’extérieur, entre le public et l’intime. Depuis trois ans, début octobre, salarié·es et bénévoles se mobilisent pour proposer cinq jours consacrés à la lutte collective contre les violences sexistes et sexuelles (VSS) et toute forme de discrimination. Cette lutte est ouverte à tous·tes : il n’est pas question ici de genre mais d’alliance, et iels sont nombreux·ses, plus de 250 qui ont participé cette année aux ateliers et aux rencontres. 

Car Les Sororales, ce sont deux gestes inséparables : celui de la rencontre – chaque soir, avec le public, et celui de la formation – pour un groupe de personnes choisies sur candidature. Ces deux propositions se rejoignent vers un but commun  : interroger les dérives de nos sociétés, celles qui se jouent au grand jour et celles qui ont lieu en silence, celles dont on s’indigne et celles que l’on tait. S’informer, comprendre, tisser ensemble des contre-récits, ouvrir un autre horizon que celui de la résignation et de la défaite.    

Ces rencontres sont essentielles pour continuer à faire exister ces voix, ces récits, ces lieux qui, ne nous y trompons pas, sont en danger : à la Métive, ce sont les coupes budgétaires ciblant le festival et certain·es de ses invité·es qui donnent clairement le ton de la censure. Face à l’intimidation, à la volonté de réduire au silence ce qui questionne et déborde, il faut alors, plus que jamais, se connaître et se reconnaître : tisser un réseau d’alliance, tant qu’il en est encore temps, pour opposer à la peur nos rencontres vivantes, nos futurs encore imprédictibles.

C’est cette énergie grave et lucide que je retiendrai de la rencontre avec Léane Alestra, lorsqu’elle a présenté, le premier soir du festival, Les Vigilantes. Dans ce livre qui explore les motivations des femmes adhérant aux idéologies réactionnaires, elle analyse le détournement des luttes féministes à des fins identitaires. Cette présentation a provoqué une longue discussion sur les pistes possibles pour contourner cette logique de repli : le délicat usage de l’humour et de la dérision en territoire rural où, hors de l’anonymat des grandes villes, personne ne peut être réduit à une idéologie, auquel est préférée une inlassable attention à l’autre, malgré la tentation du découragement. 

C’est cette même gravité qui m’a émue, chez Meryem Alqamar, celle qu’elle met à questionner les identités que l’on nous assigne, celles dont on hérite, celles que l’on se découvre. Le troisième soir, elle a fait la lecture de son roman Insolation, où elle redit les violences et les silences de l’enfance, ce qu’en énonçant, on brise, comme une malédiction qui se défait. Sans nier le poids des non-dits, elle a ouvert, ce soir, un espace de respiration et, par la poésie, dessiné un chemin d’émancipation. 

Cette respiration, ce souffle a parcouru le festival jusqu’à la dernière rencontre, avec Louisa Yousfi. En revenant sur le concept de domestication raciste, elle a rappelé l’assignation à l’intégration qui oblige les personnes issues de l’immigration post-coloniale à effectuer un tri entre ce qui est considéré comme légitime ou barbare, au point souvent de ne plus pouvoir se dire, s’écrire. Et parce que raconter le monde est aussi une bataille, elle a lu un extrait de son livre à paraître où elle puise dans ce qui reste indompté, dans cette « barbarie intime » pour réinventer une mythologie puissante et émancipatrice. 

Et les rencontres se poursuivent et prolongent cette semaine, par l’énergie dont on s’est rechargée, les références dont on se nourrira, les groupes de paroles aussi, initiés par celles et ceux qui ont participé au festival et qui tissent les débuts d’une alliance féministe en Creuse. Car Les Sororales permettent, ensemble, de comprendre la systémicité des violences et de lutter contre l’isolement, celui qui fragmente les colères et fait naître le découragement. Et c’est de tout ce qui est partagé, les histoires, les rires, les silences, les repas, que se construit un espace respirable, celui qui permet de reprendre son souffle, de reprendre la lutte, de ne jamais renoncer à faire de nos existences des actes politiques.  

Toutes les rencontres sont à réécouter sur le site de Radio Pays de Guéret :

https://www.radiopaysdegueret.fr/les-sororales-2024