Patates
Une fois par semaine, ou deux, je jette les patates qui bourgeonnent sous mon évier. Les mois d’hiver sont rudes. Les moyens réduits me forcent
parfois à une économie culinaire, et lorsque sur mon chemin quotidien du retour, je pense à faire une soupe, j’oublie toujours le nombre de tubercules que j’ai peut-être déjà, et qui sommeille dans le noir
humide.
Petit à petit, les patates encore couvertes de terre, s’accumulent chez moi et font pousser leurs yeux diff0rmes.
D’un air stupide, parfois comique ou nerveux, elles me regardent de leur tête fripée lorsque je les empoigne par le nezzz, pour m’en débarrasser dans le compost tiède de l’immeuble.
Vaincue par la paresse d’aller en racheter des plus fraîches,
abattue par le brouillard d’une journée glauque, leurs boutures ne m’empêchent pas, occasionnellement, de les consommer. Je les tiens pour responsables des nombreuses hallucinations fiévrèeuses qui suivent leur ingestion.
Les rêves et les apparitions que m’infligent les tubercules semblent venir du centre,
du cœur même
du sol, dans lequel
les patates ont été transplantées. Depuis de nombreux siècles, suivant la route de leur propagation marine, dans des terres jaunes, rouges ou blanches, préalablement inconnues de leur peaux sombres américaines,
les patates déploient leurs rhizomes comme de longs doigts noueux. Leurs mains brunes
de plantes immmigrées
poussent et menacent ou prient le ciel, tout comme l’enfer, le feu, le vent et la rivière, sans hiérarchie, sans haut ni bas, sans queue ni tête.
Enterrée sous une double couche de draps, j’écoute l’eau ruisseler dans les tuyaux en cuivre qui l’amènent de la chaudière au gaz, dans la cuisine, au chauffage en fonte
de ma chambre. Le même système s’agite en moi lorsque la solanine opère et que d’épaisses gouttes, comme des larmes, perlent sur l’ensemble de la surface de mon épiderme.
Le déséquilibre de mes humeurs est manifeste.
Ma peau sanglote. Je me sens fragile. Je lâche l’affaire et je me dissous dans l’hallucination collective qui gagne progressivement les cellules qui forment l’ensemble de la paroi de mon intestin. La température de mon corps augmente et je gèle. J’ai froid, je tremble, mais je n’ai plus faim.
Je me laisse guider par la mollesse molletonnée, par ce qui ne relève pas de l’abattement mais qui fait sombrer ma tête dans un inconfort stable et matelassé et qui chatouille le cœur de mes vertèbres
décidément mal alignées.
J’ai les lèvres blanches et l’œil violet. Ma langue pend, j’ai la gorge sèche.
Apparaît alors le fantôme de mon grand-père. Il enlève son chapeau et coiffe les quelques cheveux blancs de son crâne dégarni. Sa chemise amidonnée est i m p e c c a b l e, il la lisse pourtant, comme après un long voyage et range son peigne. Il est sur le point de dire
quelque chose, prend un air sombre puis triste.
Dans ses grandes mains d’agriculteur devenu homme d’affaires
et patriarche d’une grande famille,
il triture son chapeau, l’enroule comme un vieux journal. Il lève le doigt, hésite, et puis se tait.
Le spectre de ma grand-mère rit aux éclats avec bonheur avant même de se manifester. Moi qui, de son vivant, l’ai si peu vue rire, je la reconnais à peine, mais c’est bien ses yeux
vifs couleur cerise
qui m’observent. Ma grand-mère rit, et moi je pleure. J’ai le ventre noué et le corps fiévrèeux. Elle me manque surtout, et je l’aime tant, et derrière la vitre embuée qui sépare ma réalité de la sienne, elle me semble plus que jamais lointaine.
Le deuil est une racine au goût amer, que je rumine comme le plus esseulé des bovidés, avec un mélange de tristesse et de plaisir qui imprègne tout le goût de ma salive.
Des gens meurent et des gens héritent des maisons ou des appartements. Des gens meurent et d’autres récoltent des dettes et des silences. Des gens meurent et tu reçois leurs lèvres, leurs yeux, leurs mains ou leur cafard occulte et réprimé.
Je sais plus trop quand je suis. Je crache par terre, sur le lino de la chambre. Je tourne le dos et ferme les paupières.
Je me réveille le lendemain au soir. L’eau de la douche coule le long de mon dos et dans ma bouche.
J’arrive au Club. Virginia tu feras l’affaire. J’ai besoin de tes mains en moi, de mes mains en toi, et de suer la nuit dernière, la nuit d’avant-hier et celles d’avant encore, et des nuits longues
à venir.
J’ai besoin qu’on m’aime et j’ai besoin de me nuire. Je veux boire la Terre et que mes reins expulsent la substance venimeuse des patates et les douleurs de leurs mains tordues. Je veux boire des fleuves et je veux uriner un fil d’eau jaune sans interruption, jusqu’à ce qu’il devienne noir et épais. Je veux
pisser ce legs mélancolique d’herbe arrachée,
cette existence de membre fantôme qui me sectionne du là
et du maintenant
mais me permet d’exister ailleurs
Aussi,
comme les gouttes de mercure d’un même thermomètre trop chaud ou trop froid qui s’est brisé
Depuis trois ans, les expositions que j’organise (cf. El fantasma de Tennessee, à la galerie Marcelle Alix à Paris) et les textes que j’écris s’intéressent à la question de la mélancolie. Cet affect, causé selon la médecine antique par un déséquilibre des humeurs et une présence trop importante de la bile noire – humeur froide et sèche – est lié aux vécus et récits de migration, à la solitude de nos environnements urbains où les liens se sont effilés, aux luttes de classes, à la discrimination raciale et aux expériences des minorités sexuelles et de genre. Dans nos sociétés contemporaines, la mélancolie est peut-être le spectre hérité de la colonisation et de l’esclavage, du capitalisme et de l’extractivisme, et colle comme une ombre à celles et ceux qui ne savent plus très bien où sont plantées leurs racines.
Sarah Holveck est artiste. Elle réalise des dessins au stylo, au crayon et au feutre sur papier, au trait agité et nerveux. S’inspirant autant de Carol Rama que des motifs d’Edouard Vuillard, ses dessins montrent souvent des scènes d’intérieur où le décor et le mobilier revêtent la même importance que les figures qui les habitent. Les spasmes du stylo explorent la répétition, la citation et la redite, démultiplient les membres et ébranlent les chevelures des personnages, souvent féminins, qui semblent s’exercer à une danse ou à la pratique d’un langage corporel de l’érotique, de la folie et du plaisir.

Sarah Holveck, Snoop, 2023. Papier, stylo, 65 x 95 cm. Courtesy de l’artiste

