Off the Rail : boîte à coulisses

le 19 décembre 2025
dans : La belle revue n°16
rubriques : Vues

À propos de
La fermeture d’Off the Rail (2018-2025), Clermont-Ferrand

Je rencontre Zach Mitlas1 à l’automne 2020, à Off the Rail2 pour l’ouverture de « Jour de pluie », une exposition-rideau de Marguerite Soulier3. Je suis encore étudiant et nous discutons de son arrivée en France quelques années plus tôt, de son travail de peintre mais aussi de ma pratique, de l’école d’art et de ce que je projette ensuite – en somme du caractère imprévisible et intimement relationnel de la plupart des trajectoires d’artistes.

Deux ans plus loin, nous occupons chacun un espace aux Ateliers4 à la Diode5, et je reçois peu après avec plaisir son invitation pour une exposition à Off the Rail, qui se réalisera en octobre 20246.

Nous continuions à nous croiser, même hors des vernissages et tablées amicales puisque j’ai vécu pendant cinq années au n°2 de la rue du Port, Off the Rail au n°44. Je suis passé presque quotidiennement devant la vitrine d’Off the Rail, à la fin d’un footing, en rentrant des courses ou de retour de l’atelier.

On a quelquefois l’envie d’observer son reflet en passant devant une vitrine. Son image défile et se mêle pour un instant à un intérieur qui se dévoile. Ce fut le cas pour moi avec Off the Rail, où j’ai pu voir Zach affairé à repeindre les murs, à installer un conduit électrique, ou simplement deviner sa présence dans l’arrière-boutique à la vue de la porte entrebâillée, en sus des temps de montage avec un·e artiste et des périodes d’exposition.

Je me suis souvent fait la réflexion que nombre de personnes consomment des expositions de cette manière-là. Avec une devanture vitrée dans une des rues commerçantes de Clermont-Ferrand, cela laisse quelques secondes aux personnes en marche active pour entrevoir, dans un travelling horizontal, une pratique artistique qui arrive à la suite des flash tattoo du mois et juste avant les portants bi-faces pour lunettes de soleil.

Off the Rail a été un artist-run space, fondé en 2018 par Zach Mitlas dans un local qu’il loua en premier lieu pour y établir son atelier. Le projet initial consiste à proposer la vitrine de ce local et son rebord comme un lieu d’exposition, le reste de l’espace demeurant l’atelier de Zach. Le format du rideau comme support, tel qu’il a pu exister pendant les trois premières années de la programmation, semble s’imposer naturellement bien qu’il émerge après une discussion avec Bruno Silva7, pour apparaître dès la première exposition avec l’artiste Audrey Galais8. Rideau de perles d’argile, rideau peint, tissé, cousu, brodé, parfois surface de projection vidéo, une autre fois rideau de douche et dessins au feutre… Même si le cadre d’exposition pose une contrainte inhérente, les artistes invité·es s’approprient tour à tour ce terrain vertical qui se révèle être difficilement épuisable.

En septembre 2021, Off the Rail organise un événement hors-les-murs9. « Intersections », une exposition rétrospective de ces années rideaux, réunit onze artistes dans La Chapelle de l’ancien hôpital général, lieu municipal d’expositions à Clermont-Ferrand. Les productions pensées pour le 44 rue du Port sont ici suspendues et reliées par un unique câble. Après cette date, le projet Off the Rail continue et se développe : les invitations s’étendent au local entier10, et une commande de texte est désormais prévue. Alors que cet espace, ni grand ni extensible, ne peut que rarement accueillir plus d’un·e artiste à la fois, la création d’un texte critique ou littéraire pour chaque exposition permet d’impliquer davantage de personnes au projet.

À partir de là et jusqu’en avril 2025, dix-sept artistes vont se saisir de cette ancienne bijouterie avec pignon sur rue investie par Off the Rail. Avec un éclairage programmé lors des temps d’exposition jusqu’au début de la nuit, nombre de propositions garderont en compte le dialogue avec l’espace public qu’instaure cette vitrine ornée de menuiseries vernies. Parmi elles, Tom Castinel11 répondit à cette invitation avec la même vocation inclusive portée par Zach. Son exposition « Par les temps qui soufflent » fit vibrer les vitres en question au son des cornemuses de St Thomas, trio musical convié lors du vernissage à jouer face à la rue, depuis l’espace capitonné par un enchevêtrement de tissus et coussins teints conçus par l’artiste.

Bien que incarné et activé par Zach12 – et sa générosité propre à toute personne qui décide de s’investir dans un artistrun space jusqu’à l’épuisement13, car cette fatigue est après tout commune au fonctionnement de structures autogérées, dont l’activité n’est guère viable économiquement et dont le soutien est aujourd’hui plus que jamais fragilisé14, qui pourtant s’implantent et croient aux marges d’un système s’annonçant implacable – Off the Rail est aussi le fruit d’une communauté clermontoise élargie, né et nourri par des discussions et contributions diverses, sollicitées comme spontanées15. De 2018 à 2025, ce sont 42 artistes que Zach aura invité dans les murs d’Off the Rail, dont une grande partie relève de la scène artistique environnante, au sein d’une programmation majoritairement féminine – 28 artistes femmes.

Off the Rail, hors des rails, semble ainsi nommer avec justesse cette échappée au fil du paysage vitré de la rue du Port ces huit dernières années, pour toute personne descendant ou remontant cette rue aux pavés gris, bleus et roses.

  1.  Artiste américain, fondateur de Off the Rail. ↩︎
  2. Off the Rail a été un programme d’invitations lancées à des artistes par Zac​h​ Mitlas dans la vitrine du ​​44 rue du ​P​ort de 2018 à 2025. ↩︎
  3. Artiste française, cofondatrice de somme toute, association créée en 2018 par 13 diplômé·es de l’École Supérieure d’art de Clermont Métropole. Aujourd’hui, somme toute est composée de 12 membres bénévoles, se définissant comme tous·tes plus ou moins travailleur·euses de l’art. ↩︎
  4. Créée en 2013, l’association Les Ateliers est un collectif de 10 artistes. Elle propose des espaces individuels de travail, fonctionnant sur la mutualisation d’outils, d’idées et de savoir-faire. ↩︎
  5. Espace municipal dans le quartier de La Pardieu à Clermont-Ferrand, réunissant six structures culturelles. ↩︎
  6. « Rumeurs (soft and eerie) », du 3 octobre au 24 novembre 2024, accompagné par « Screen memories », un texte de Mélanie Scheiner. ↩︎
  7.  Artiste portugais, cofondateur et membre de Les Ateliers, co-coordinateur de Artistes en résidence et cofondateur de home alonE.
    ↩︎
  8.  Artiste française, cofondatrice et membre du collectif Les Ateliers. « Sans titre (flottant) », mars 2018.
    ↩︎
  9.  Off the Rail reçoit pour cela le soutien de la Ville de Clermont-Ferrand, du Département du Puy-de-Dôme, de l’Ecole Supérieure d’art de Clermont Métropole et de la DRAC Auvergne-Rhône-Alpes.
    ↩︎
  10.  À partir de 2022, Zach dispose d’un espace de travail à Les Ateliers. Ce soutien lui permet de déménager son atelier et de pouvoir ainsi considérer le local du 44 rue du Port comme un lieu d’exposition à part entière.
    ↩︎
  11.  Artiste français, membre de Les Ateliers et coordinateur de La Tôlerie, espace municipal d’art contemporain à Clermont-Ferrand.
    ↩︎
  12.  Zach aura su s’entourer ponctuellement de bénévoles mais l’impossibilité de proposer une contrepartie, due à un manque de moyens financiers, le poussera à continuer d’assurer la majorité des missions seul, lui-même bénévole.
    ↩︎
  13.  Ici, Zach explique cette lassitude à la fois par un manque de soutiens publics même après plusieurs années d’activité, et par un désarroi face au glissement de reconnaissance d’une position d’artiste à quelqu’un qui « gère un lieu », contraint de minimiser sa pratique artistique afin de maintenir l’activité d’Off the Rail – qui est en réalité une conséquence de la première cause.
    ↩︎
  14.  Off the Rail a reçu le soutien de la DRAC à partir de 2019, et pendant une année du Département du Puy-de-Dôme – avant de cesser suite aux changements administratifs imposants de constituer des dossiers mensuels. Dans tous les cas, les aides reçues par Off the Rail ont toujours été fléchées sur la programmation de l’association, sans jamais en soutenir le fonctionnement.
    ↩︎
  15.  À l’issue d’un échange fortuit lors de son passage devant l’atelier de Zach en 2017, Benoît Lamy de la Chapelle – directeur artistique de In extenso de 2016 à 2018 –– le quitte avec cette question ouverte : et pourquoi pas faire des expositions dans ton atelier ?
    ↩︎