Lettre de la part de toustes les Auteur·rices d’Art
Cher·x·e _______________,
J’ai faim, et je suis très en retard sur mon loyer. Le propriétaire n’arrête pas de m’appeler. Peut-être que je pourrais le rappeler et lui dire que j’ai été tuée, ou quelque chose du genre. Mon enfant a besoin de médicaments et de chaussures, et mon visa est sur le point de m’être retiré car je ne peux même pas prouver que je travaille vraiment. Pourtant, c’est le cas ; je travaille dur et longtemps, et je le fais avec le plus grand dévouement et le plus grand respect possible pour les artistes à propos desquel·les j’écris, comme iels le méritent. Voyez-vous, le problème avec ces foutus services d’immigration, c’est qu’ils aiment avoir la preuve que vous n’êtes pas – et ne serez jamais – un fardeau financier pour l’État, et que vous êtes couvert·es à 100% par la sécurité sociale. La chose un peu absurde à propos de ces régimes de visa supervisés de manière fasciste, c’est que pour pouvoir garder un toit et un approvisionnement en nourriture, tu as en quelque sorte besoin de ton salaire. C’est un petit bordel. Yabba-dabba-doooooooo.
L’habitude qu’a le monde de l’art de payer les factures des critiques d’art avec sept, huit, ou encore douze mois de retard, si ce n’est jamais, est répréhensible. Lorsque vous passez commande à un·e auteur·rice, vous payez pour (ou plutôt, ne payez pas) leur temps et l’expertise dont ce·tte dernier·ère a besoin pour écrire le texte ; incluant des années et années d’études coûteuses, de masters et de programmes de doctorat qui ne vous mènent nulle part. Le moment de l’impression arrive, et tous les essais pour lesquels vous avez travaillé pendant des mois sont publiés simultanément, donnant l’illusion que l’élaboration des textes et de leur argumentaire n’est qu’un simple jeu d’enfant sur ordinateur le temps de quelques heures, un après-midi d’été, un verre de Campari à la main. Tout ça ne pourrait être plus éloigné de la vérité… à l’exception du Campari. Les textes prennent des jours, des semaines de recherche, de brainstorming d’idées, de pitch, de pitch révisé, de premiers jets, de septièmes jets, de corrections, de neuvièmes jets. Les essais prennent des semaines, et généralement des mois, d’ailleurs. Je ne pense pas que les gens le sachent.
Les Auteur·rices d’Art se lèvent à l’aube, vérifient leur coiffure, vérifient leur prêt étudiant, vérifient leur solde bancaire, puis partent vérifier qu’il reste de la place dans un établissement psychiatrique. Même sur un brancard métallique, nous poursuivrons quand même de rédiger votre essai, annotant des textes théoriques, étudiant le travail de l’artiste, voyageant pour visiter l’exposition, visitant l’exposition, faisant des recherche sur chaque exposition de l’artiste et sa biographie, examinant les regards d’autres critiques. En général, nous nous immisçons dans leur vie presque jusqu’au point d’obtenir une ordonnance restrictive. Puis, nous faisons appel à tous nos neurones les plus pathétiques, épuisés et surdiplômés afin de rédiger un article qui réponde à la fois aux critères de la galerie et de la revue – qui, heureusement, sont toujours à peu près les mêmes : un article digne du prix Pulitzer en 600 mots. Mais ce n’est pas grave. Nous sommes ici pour travailler dans les conditions les plus exigeantes et délirantes qui soient, et nous le ferons sans le moindre cheveu décoiffé.
Il s’avère que même en ayant touché le fond, il est possible de creuser encore. Une fois l’effet des antipsychotiques dissipé, les Auteur·rices d’Art, depuis leur brancard ou leur bassin de lit hospitalier, se souviennent de la possibilité de « rétractation », c’est-à-dire de la commande d’un travail ensuite annulé. (Bande-son de Dracula). Heureusement, la rétractation a eu lieu avant qu’iels aient commencé à écrire l’essai, avant que leur emploi du temps ne se soit libéré pour travailler exclusivement sur le sujet, et avant qu’iels ne refusent d’autres propositions pour s’occuper au mieux du texte… oh, attendez. Ne me dites pas de méditer. Je déteste qu’on me dise quand respirer.
Une amie à moi, critique très réputée, a un jour demandé une petite prolongation de deadline, traversant des événements personnels incroyablement tragiques. Après avoir piqué une crise de colère, l’Éditeur·rice a délicatement répondu : « Je ne paierai même pas un centime par page pour votre travail ! ». C’est-à-dire le même tarif que d’habitude, c’est bien ça ?
Je n’en peux plus de voir notre travail dévalorisé, de courir après 200 euros pendant seize mois, et que les galeries commerciales communiquent à la vitesse de la putain de lumière quand elles veulent un texte, avant de disparaître une fois qu’il s’agit de le payer. Sur le peu que nous gagnons grâce à une commande, nous avons encore à déduire de nos honoraires les livres consultés, parfois des frais de déplacement et la garde des enfants. Pendant ce temps, votre commission sur les ventes d’œuvres s’élève à des centaines de milliers, parfois même des millions.
Où sont nos principes ? Où est notre identité lorsque nous ne pouvons traiter les travailleur·euses du bas de l’échelle avec respect – voire même compassion –, que nous exploitons leurs efforts et leur dévouement pour les sous-payer, souvent au point d’être complètement dans le rouge ? Je suis trop vieille pour ça. Et d’ailleurs, c’est complètement illégal.
Nous avons trop peur de nous exprimer par crainte de représailles, par peur de perdre des opportunités de travail dont nous avons désespérément besoin, de perdre la faveur des institutions et notre carrière. Bien sûr, il ne s’agit pas ici de l’une des plus grandes injustices des temps modernes. C’est à peine si l’on peut parler d’un accident de parcours dans l’ordre des choses injustes. Mais pour autant, la vérité mérite d’être énoncée et représentée sans crainte. Quelqu’un·e a un jour dit qu’on ne muselait pas un bœuf. Il me semble que c’était Dieu.
Qui sommes-nous dans le monde de l’art lorsque nous pensons acceptable d’imposer des conditions de travail intenables et des habitudes qui défoncent le plancton lumineux dans une immense angoisse mentale et financière (nous avons une réalité matérielle à prendre en compte, hein !), tout en passant notre vie à épouser et vendre des valeurs éthiques ?
Nous ne sommes pas compliqué·es : pourriez-vous juste nous payer ?
Avec beaucoup d’amour,
Estelle Hoy

