Introduction

le 11 septembre 2025

Dans « Bagatelles pour un crachat1 », texte signé par Socrata et publié il y a quelques années dans Trou Noir, est discuté le large spectre des valeurs métaphoriques, symboliques ou effectives que l’on peut donner à ce dernier – cracher dans la bouche d’un·e amant·e qui nous l’implorerait, cracher sur un·e ennemi·e dans le but de l’humilier, cracher sur le bitume comme un geste de dissidence face à l’hygiénisme des villes, cracher son venin, cracher enfin ce qu’on a sur le cœur… L’écume qui sort de la bouche ou des poumons s’étend du projectile à l’insulte en passant par la manifestation du syndrome ou du désir. « Ta salive est ma combinaison de plongée dans cet océan de douleur…2 ». 

Je commence par la polysémie du crachat, mais il me semble que chaque liquide corporel a le pouvoir de nous faire osciller entre quelque chose capable de nous dégoûter comme de nous séduire. En décidant de consacrer la rubrique « Thème et variations » de cette année à ces fluides, cinq ans après une pandémie mondiale qui aura sanctionné leur aspect quasi-vénéneux, notre envie était de pouvoir mettre en lumière cette ambivalence ; ce qui nous répugne ou nous terrifie peut aussi être chargé d’érotisme. On se sent parfois trahi·es par notre propre corps – je ruisselle malgré moi, je déborde, je me situe au-delà des délimitations contenues et convenues par une discipline biopolitique de l’organisme. Dis-moi quel fluide tu préfères et je te dirais qui tu es… Il faudrait pouvoir réécrire une théorie des humeurs3 à l’heure où celles-ci se diluent à la pharmacopée capitaliste qui s’infiltre dans nos mucosités, nos veines et nos viscères.

Ana Mendoza Aldana ouvre ce dossier en proposant une fiction qui prolonge ses recherches autour de la mélancolie et de la matérialisation historique de celle-ci dans la bile noire, sécrétion qui proviendrait de la rate. Elle lie la substance à la question du déracinement – amoureux, géographique, mais aussi généalogique ou identitaire. Asa Seresin consacre un portrait au duo d’artistes RM – anciennement connu·es sous le nom Real Madrid – afin d’explorer, en s’appuyant notamment sur la psychanalyse et la théorie queer, les notions de l’anal, du parasite, de la merde et de la mort présentes dans leur travail. Anya Harrison s’intéresse au concept de l’« ucky » inventé par l’artiste Eva Hesse et récemment repris par la théoricienne Lauren Elkin pour désigner une extension de l’« abject » de Julia Kristeva. Elle s’en sert comme prisme pour relire et relier un ensemble d’œuvres dotées d’une aura horrifique, entre pullulation et éviscération. Enfin, Hannah Gregory adapte pour la revue un texte écrit initialement il y a dix ans, au sujet du sang menstruel comme force insurrectionnelle avec laquelle certain·x·es artistes composent – l’inclusive est volontairement employée pour dégenrer le sujet et l’amener au-delà d’une féminité essentialisante, ainsi que le fait l’autrice dans son texte.

Ses mots me font penser à ceux de la poète Ariana Reines, qui a récemment écrit un livre intitulé Wave of Blood dans lequel elle entremêle le sang de ses règles à celui qui coule dans le monde : « Je saigne. Je ne sais pas pourquoi, chaque fois qu’il se passe quelque chose d’important ou de difficile, cela semble être le cas. Trop de sens pour les mots – le reste se déverse hors de mon corps. (…) Alors que j’écris ces mots, j’entends les hélicoptères de la police de New York qui volent en direction et en provenance de NYU, où certain·es professeur·es se sont joint·es à leurs étudiant·es pour protester contre le génocide. C’est étrange d’être assise ici dans le langage et le sang4 ».

S’inscrivant dans une lignée d’écrivain·es pour qui il est viscéral d’écrire avec et à partir du corps, de ses blessures ou de sa puissance, ici, le fluide se fait verbe. Les textes des quatre auteur·rices évoquent la manière dont ces substances aqueuses, liquoreuses ou poisseuses se mettent à suinter, couler ou jaillir sur le monde extérieur. Mais surtout, comment celles-ci, au-delà de répondre uniquement à une logique de fonctionnalité biologique ou d’apparente neutralité du corps masculin blanc, se rendent poreuses aux traumatismes biographiques, historiques et/ou géopolitiques. Il ne nous reste qu’à espérer que les pages de ce dossier puissent à leur tour s’humecter des larmes, de la sueur ou du mucus de ses lecteur·rices. 

  1. Socrata, « Bagatelles pour un crachat », Trou Noir n° 5, 28 mai 2020. Consultable en ligne à l’URL : https://trounoir.org/Bagatelles-pour-un-Crachat
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  2. J’emprunte l’expression à Pipilotti Rist qui a intitulé avec ces mots son exposition de 2016 à la Kunsthaus Zurich. ↩︎
  3. La théorie des humeurs est une croyance médicale qui a perduré de l’Antiquité au XIXème siècle selon laquelle le corps humain serait gouverné par quatre substances essentielles : le sang, la lymphe, la bile jaune et la bile noire. Chaque tempérament humain serait en outre dicté par la prédominance ou le manque de chacune de ces humeurs chez les individus. ↩︎
  4. Ariana Reines, Wave of Blood, Londres, Divided Publishing, 2024, p. 6. ↩︎