Édito

le 11 septembre 2025
rubriques : Édito

« Alcool, Sang, Gratitude, Mémoire, Semence, Chant, Larmes, Temps ». Telle est l’énumération de liquides cités dans le poème d’Anne Carson intitulé La liste de liquides de Dieu, dans lequel elle décrit une scène où Dieu « tenait le livre de vie ouvert à PLAISIR1 ». Cette liste semble appropriée lorsqu’on la lit en lien avec le contenu de ce numéro, non seulement parce que nous avons dédié notre rubrique « Thème et variations » au sujet des fluides corporels, mais aussi parce qu’il semble y avoir une navigation constante à travers les émotions provoquées par les éléments de cette liste : le désespoir et la joie ; la gratitude et l’ingratitude ; la mémoire et l’oubli. Peut-être, plus largement, cette liste ressemble-t-elle à une recette d’un moment d’instabilité, ce qui est, après tout, une expérience humaine commune, ressentie avec toujours plus d’intensité, partout.

Nous ouvrons ainsi la revue avec Alain Guiraudie en conversation avec Lou Ferrand et Martin de La Forest ; une invitation initialement motivée par notre intérêt pour la manière dont il a représenté Clermont-Ferrand dans ses films et ses livres (Viens je t’emmène et Rabalaïre, respectivement), mais aussi pour la dimension politique de son travail. Vient ensuite un portrait de La Salle de bains, espace d’art contemporain à Lyon – un choix évident au moment de penser la thématique des fluides corporels, mais qui coïncide également avec leur 25ème anniversaire. Le texte écrit par Anne Giffon-Selle retrace avec précision les grandes étapes de La Salle de bains, nous rappelant comment ce lieu indépendant a contribué à défendre une vision engagée de l’art, en proposant une programmation rigoureuse malgré la fragilité de son statut. 

L’invitation pour la « Carte blanche » a été confiée cette année à Camille Bernard, qui non seulement vit et travaille à Uzerche, une ville située à l’ouest du vaste territoire de La belle revue, mais dont les œuvres répondent elles aussi au thème de cette année. Deux séries de peintures, reflètent en un certain sens une fluctuation des émotions tout autant qu’elles évoquent le changement des saisons. Les personnages – souvent solitaires – se fondent dans leur environnement et sont emportés par des émotions liquides, de leurs yeux embués jusqu’à leurs ongles brillants, dans des compositions visqueuses qui rappellent la surface ondoyante de l’eau.

Le graphisme de Traduttore, traditore accompagne cette traversée des fluides en imaginant le corps comme une architecture parcourue de circulations – liquides, gazeuses, émotionnelles. Cette réflexion prend forme à travers des collages, des superpositions, des textures mêlées, où l’organique et le technique se répondent. Les titres empruntent leur typographie aux plans d’architecture, tandis que les dessins, réalisés à la main puis retravaillés, s’inspirent autant de la mode que des schémas de construction. Ils apparaissent en pages de garde et en fond du dossier thématique jaune, comme une matérialisation sensible de cette instabilité vécue.

La cartographie de La belle revue se révèle elle aussi instable, comme en témoigne notre rubrique « VUES », dédiée à une sélection de manifestations artistiques ayant eu lieu sur notre territoire entre 2024 et 2025. Elle s’ouvre sur un article consacré à la fermeture des Limbes à Saint-Étienne en 2024, et se clôt sur une exposition accueillie par le Château, Centre d’Art Contemporain et du Patrimoine d’Aubenas, institution qui a ouvert ses portes cette même année. Entre ces deux moments, nous traversons une variété de pratiques, de jeunes artistes ou d’autres plus établi·es, s’ouvrant à d’autres formes de création comme le spectacle vivant. Ce parcours donne à voir la richesse de l’offre culturelle sur notre territoire, tout en soulignant sa précarité.« Piss off », expression anglaise qui joue sur l’image de l’urine pour signifier à quelqu’un·e qu’iel joue avec tes nerfs, aurait aussi bien pu être le titre de la lettre écrite par Estelle Hoy dans notre rubrique « Cherxe ». Elle y dénonce les conditions de travail des auteur·ices d’art, en pointant les tarifs dérisoires, les paiements en retard et l’injustice systémique qui règnent dans notre milieu.

Malgré cette période instable que le monde traverse, nous sommes ravi·es de continuer à soutenir des travailleur·euses de l’art à travers notre activité éditoriale. Dans cette perspective, nous avons pris la décision difficile de suspendre temporairement la traduction de nos articles vers l’anglais publiés sur notre site web, afin de réallouer ces moyens à une plus juste rémunération aux auteur·ices et artistes contribuant à la revue. Ce choix s’inscrit dans notre positionnement pour de meilleures conditions de travail dans le secteur tout en défendant l’accès gratuit à la culture et à l’art contemporain. Nous poursuivons notre engagement avec cette revue librement diffusée, qui œuvre à son échelle pour faire rayonner les scènes artistiques du territoire que l’on appelle Centre-France-Auvergne-Rhône-Alpes – et au-delà.

  1. Anne Carson, « La vérité sur Dieu », dans Verre, Ironie et Dieu, trad. de l’anglais par Claire Malroux, Paris, Éditions Corti, 2004 (New York, New Directions Publishing, 1993-1995), p. 66. ↩︎