25 ans à la Salle de bains, une autre approche de la (dé)localisation
Un contexte local lacunaire
La Salle de bains naît à Lyon en 1999, fondée par trois étudiants en architecture, Lionel Mazelaygue, Gwenaël Morin et Olivier Vadrot. Comme d’autres jeunes passionné·es avant eux, le trio souhaite avant tout se donner les moyens de rencontrer les artistes qu’ils admirent, de diffuser des œuvres au plus près de leur nécessité sans contraintes bureaucratiques ou injonctions politiques. À cette époque, l’institution domine largement la scène artistique locale, avec le Musée d’art contemporain de Lyon et l’Institut d’art contemporain de Villeurbanne, ainsi que de plus modestes centres d’art, lieux intermédiaires et néanmoins institutionnels eux aussi (Espace arts plastiques de Vénissieux, Centre d’Arts Plastiques de Saint-Fons). Depuis 1991, la Biennale de Lyon irrigue la région pendant quatre mois d’émulation artistique mais l’agglomération voit déjà le nombre de ses lieux de diffusion diminuer avec, entre autres, la fermeture du Centre d’art contemporain de Saint-Priest et de la Maison des Expositions de Genas.1
À cette date, les espaces alternatifs à l’institution sont peu nombreux : L’Ollave (née en 1974) déménage cette année-là dans le Vaucluse, L’Attrape-couleurs et Néon n’existent pas encore. D’ancien·nes étudiant·es de l’École des beaux-arts, avides de donner une visibilité aux travaux tout neufs de leurs cercles estudiantins, ouvrent sporadiquement des lieux qui ne perdurent guère. Seules comptent vraiment les historiques BF15 et Galerie Roger Tator, nées elles aussi dans les années quatre-vingt-dix, dont la longévité est comparable à celle de la Salle de bains.
Les trois principales périodes de la Salle de bains vont correspondre peu ou prou à l’aventure d’une direction artistique collective différente, en lien étroit avec un lieu investi et les formats d’exposition qui en découleront.
Salle de bains 1 : les audaces du trio fondateur
Le trio fondateur2 l’inscrit d’emblée dans l’histoire et la dynamique des collectifs que les années quatre-vingt-dix voient se multiplier (duos, trios ou plus), suite au questionnement sur l’auctorialité des décennies précédentes et à la redécouverte des collectifs et artists run spaces des années soixante et soixante-dix. Olivier Vadrot rappelle que le nom de la Salle de bains est un hommage empreint d’autodérision à The Kitchen, artists run space né en 1971 à New York3 : dans l’appartement en rez-de-chaussée sur cour qu’ils investissent, la salle de bain est la seule pièce laissée indemne par les aménagements au fil des expositions.
En raison, peut-être, de leurs études d’architecture, le trio d’origine va proposer une réflexion intuitive sur l’œuvre in-situ, une expérience des œuvres à l’échelle de ce lieu domestique et donc du corps. Les expositions s’avèrent fréquemment immersives, monographiques et sculpturales (Laurent Pariente, Frédéric Rouarch, Thomas Hirschhorn, Sylvie Sepic, Pierre Vadi, Matthew McCaslin…). Comme l’écrit plus tard Vincent Pécoil, même la peinture – en l’occurrence celle de Pae White – passe du « all-over » au « all-around4 ». On se souvient que la dialectique entre l’échelle domestique de l’espace et l’approche spatiale des artistes créait un étrange et stimulant sentiment de familiarité et d’ampleur mêlées. Les années quatre-vingt-dix ont aussi compris la nécessité de soutenir, voire même de susciter, la production des artistes (financièrement et intellectuellement) et la Salle de bains fait preuve d’une ambition de production peu commune au sein de la scène artistique lyonnaise de l’époque.
Dès ses débuts, ces enfants du Consortium de Dijon inscrivent leur programmation à une échelle nationale et internationale, que renforcera l’arrivée de Vincent Pécoil dans l’équipe. Xavier Veilhan, Claude Closky, Pierre Joseph, Mrzyk & Moriceau, Olivier Mosset, Bruno Serralongue…, la grande majorité des artistes exposé·es a durablement marqué l’art contemporain. Ils introduisent des figures internationales alors peu montrées en France et encore moins dans la région lyonnaise (Thomas Hirschhorn, Jonathan Monk, Pae White, Matthew McCaslin, Jeppe Hein ou encore Wade Guyton), mais aussi des démarches plus radicales et marginales à l’époque (Delphine Reist, Gianni Motti). Enfin, ils accordent une place aux artistes qui flirtent peu ou prou avec le design (Delphine Coindet, Plamen Dejanoff), là aussi en accord avec leur formation d’architecte et les futures orientations du travail d’Olivier Vadrot.
L’audace et la qualité des réalisations vaut au trio un soutien précoce des collectivités (DRAC en tête). La décentralisation artistique est encore effective et Paris peu pourvue de structures d’art contemporain : critiques, commissaires et amateur·rices se déplacent plus aisément en région et la Salle de bains trouve rapidement son public. La Ville de Lyon les encourage en 2008 à changer de lieu au profit d’un rez-de-chaussée plus grand rue Burdeau, en prise plus directe avec l’espace public. La Ville ambitionne alors de faire de ce quartier une rue Louise Weiss à la lyonnaise, où sont déjà installés, entre autres structures associatives ou privées, Néon, le Bleu du ciel, les galeries José Martinez et Le Réverbère.
Salle de bains 2 : les dessous critiques de l’esthétique pop
Deux jeunes commissaires, Jill Gasparina et Caroline Soyez-Petithomme, sont cooptées pour leur succéder en 2009. La nouvelle Salle de bains offre plus de surface mais sa configuration reste complexe car morcelée en petits espaces dont se jouera le duo curatorial en programmant de plus nombreuses expositions collectives (La Diagonale du vide, Discrétion/ détermination, etc.). Quelle que soit la notoriété des artistes invité·es, la programmation confirme l’orientation internationale en invitant notamment de nombreux artistes suisses (Genêt Mayor, Francis Baudevin, Pierre Vadi, Andreas Dobler, etc.) et anglo-saxon·nes, tels les plus célèbres Jeremy Deller et Allan McCollum mais également de moins connu·es dont on voit alors la première exposition en France (Joanne Tatham et Tom O’Sullivan, Anthea Hamilton, Magali Reus, Sara MacKillop, Lisa Beck, Lucy Skaer, etc.).
Elles réintroduisent le médium pictural en interrogeant les héritages contemporains de l’abstraction géométrique (expositions collectives Tell The Children, Stripe Painting et Comique géométrique, expositions individuelles de Sophia Ajdir ou Genêt Mayor). À cette époque, l’objet culturel sous toutes ses formes est au centre des préoccupations artistiques et les images débutent leur croissance exponentielle. La programmation en questionne les modes de consommation et de circulation, leurs relations aux médias et à l’industrie culturelle (Joanne Tatham & Tom O’Sullivan, Nathaniel Mellors). Là où leurs prédécesseurs peaufinaient « la pertinence du réglage susceptible de placer le spectateur dans un espace mental donné5 », les propositions du duo intègrent maintes références exogènes, populaires et transdisciplinaires (littérature, musique, mode, médias), rétablissant ainsi le lien avec une culture extra-artistique6. L’esthétique globalement pop des expositions parie sur une générosité plastique plus accessible à un public élargi7, ainsi que sur le potentiel critique d’un humour en filigrane relevant plus du wit anglo-saxon8 que de l’impertinence plus potache de leurs prédécesseurs.
Dans une dynamique de démultiplication du partage curatorial, le duo sollicite également la collaboration d’autres commissaires (Paul Bernard, Lionnel Gras, Francis Baudevin). Si l’heure n’est pas encore à revendiquer une parité de genre, le nombre d’artistes femmes croît considérablement et la culture queer pointe (Magali Reus, Anthea Hamilton).
Les problèmes d’étanchéité du bâtiment et l’alternance politique municipale auront raison de l’implantation rue Burdeau, mais aussi du renforcement institutionnel de la Salle de bains, que laissaient espérer jusqu’en 2013 les soutiens conséquents dont elle bénéficiait. De 2013 à 2016, Caroline Soyez-Petithomme va assurer seule la direction artistique d’une structure désormais hors-les-murs, multipliant des expositions d’envergure accueillies par les plus importantes institutions de l’agglomération (IAC de Villeurbanne, Fort du Bruissin de Francheville, Musée gallo-romain, ENSBA de Lyon, etc.). Mais les pouvoirs publics ne concrétisent pas la reconnaissance de cette programmation inédite par l’octroi d’un nouvel espace d’exposition.
Salle de bains 3 : l’espace démultiplié
Un collectif mixte d’artistes, d’historiennes et critiques d’art (Armando Andrade Tudela, Pierre-Olivier Arnaud, Elsa Audouin, Magalie Meunier et Julie Portier) accepte « l’héritage » de la Salle de bains en 2016-2017. La « coquille est vide9 » (ni lieu ni véritable soutien financier) mais iels ne se résolvent pas à jeter aux oubliettes une histoire riche d’engagements, de découvertes et d’amitiés artistiques qui lui ont forgé une place unique dans l’écosystème local. Conscient·es de la nécessité d’un lieu identifiable, iels investissent un petit commerce rue Louis Vittet, en plein centre-ville de Lyon. C’est finalement le duo formé par Pierre-Olivier Arnaud et Julie Portier qui portera la Salle de bains jusqu’à présent.
L’exiguïté du lieu génère de facto une réflexion sur les formats d’exposition et sur l’exposition comme forme artistique et unité de sens. Émerge alors une proposition en trois temps successifs permettant de ne pas clore l’aventure artistique le jour du vernissage, que les artistes déroulent selon le format de leur choix. Certain·es choisissent de décliner leur œuvre sur place : les expositions viennent alors rejouer ou détourner les codes du display commercial (Fabienne Audéoud), ceux de la librairie ou du bureau des archives quand l’œuvre est la matière imprimée (Laëtitia Badaut Haussmann), ceux d’un white cube désorienté par le grand miroir en fond d’espace (deuxième temps de Fiona Mackay, Corentin Canesson), ou encore ceux de l’atelier d’artiste (Matthew Burbidge), de la scène (Cécile Bouffard), etc.10 D’autres déploient divers médiums hors-les-murs (performance, affichage de rue, édition, projection de film, concert, etc.). Le lieu d’exposition ne se suffit plus à lui-même et n’est plus garant d’unité : il déborde en une myriade de gestes et d’événements, créant des situations ou des dispositifs là où l’exigent les œuvres (livres et images d’Erik van der Weijde présentés dans une médiathèque par exemple). Cette dispersion des corpus démarque plus encore la structure du système marchand, d’ailleurs souvent problématisé par les artistes invité·es. Si la réflexion et le geste politiques ne sont jamais manifestes ou sentencieux, la critique des logiques néo-libérales et les crises de société innervent les œuvres et les formats adoptés (par exemple avec les œuvres de Mathis Altmann sur nos relations au travail en plein mouvement social contre la réforme des retraites11).
La circulation fluide entre l’intérieur et l’extérieur du lieu a pour conséquence de multiplier les « relations de voisinage12 » et d’ancrer la structure dans le tissu social et culturel du quartier et de la ville par de nombreuses collaborations avec des associations de minorités, des salles de concert13 ou de spectacle (Sonic, Marché Gare ou Le Lavoir au Public), les cafés alentour qui accrochent les sérigraphies qu’elle édite. Cette alternative aux traditionnelles politiques de médiation prônées par les labels ministériels embrasse plus que jamais une idée du collectif.
Si des budgets de plus en plus contraints ont fragilisé le format en trois temps, la Salle de bains actuelle n’a pas failli à sa « tradition » internationale en cultivant des relations avec les principales places fortes artistiques européennes (Paris, Genève, Berlin, Bruxelles). Les artistes les plus confirmés (Douglas Gordon, John Armleder, Paul Elliman), prêts à expérimenter des formats inédits, alternent avec de plus jeunes (Mathilde Rossello-Rochet, Lucas Erin). Les générations se croisent lors d’intermèdes historiques, telles les photographies de la new-yorkaise Anne Turyn (1979-1981) pour un numéro de TOP STORIES consacrée à Kathy Acker ou encore les vidéos de Carole Roussopoulos sur les luttes des travailleuses du sexe et des homosexuels des années soixante-dix.
Depuis 25 ans, chaque équipe artistique a renouvelé en profondeur une programmation exigeante, grâce à des orientations radicales, une démarche et une écoute curatoriales au plus près des attentes des artistes et des besoins de leurs projets. Malgré des débuts plus fastes, la longévité de l’association – jamais assurée – a essentiellement reposé sur l’engagement de ses acteur·ices (en grande partie bénévoles) persuadé·es de la nécessité de faire perdurer localement un projet artistique tourné vers l’expérimentation. Si la précarité financière, les difficultés logistiques et des approches parfois divergentes ont eu raison de quelques amitiés, la Salle de bains a construit entre les équipes successives une véritable communauté amicale et artistique, encore effective. Elle a su rester cette « anfractuosité créative face au lissage des structures conventionnelles de consommation de l’art14 », face aux nouveaux labels institutionnels qui tendent à formater les lieux de diffusion, à en invisibiliser certains ou à en supprimer d’autres. Tout en consolidant ses modalités d’adresse au public local et en ancrant ses propositions dans des lieux spécifiques, la Salle de bains a toujours refusé d’endosser la mission de diffusion d’une production régionale, préférant la nourrir en désenclavant l’action artistique tout en « relocalisant » des propositions et réflexions inédites, en éveillant parfois chez son public une salutaire désorientation.
L’autrice remercie chaleureusement Pierre-Olivier Arnaud, Jill Gasparina, Julie Portier, Caroline Soyez-Petithomme et Olivier Vadrot pour la richesse des entretiens qu’iels lui ont accordés.
- Le marché de l’art est historiquement peu présent à Lyon même si des galeries comme celles de Georges Verney-Carron, Domi Nostrae, Olivier Houg nourrissent l’écosystème local à divers titres.
↩︎ - Quitté en 2001 par Gwenaël Morin au profit des aventures théâtrales qu’on lui connaît aujourd’hui et rejoint par Vincent Pécoil en 2002.
↩︎ - O. Vadrot cité in Julie Portier, « Ce qui a changé », La Salle de bains 2013-2024, 2024, p. 37. Je renvoie à ce texte de J. Portier pour une synthèse de l’histoire de la Salle de bains. ↩︎
- Vincent Pécoil, « Pae White, Ohms and Amps », La Salle de bains depuis 1999, 2013, p. 56.
↩︎ - Jean-Marc Poinsot à propos de la notion d’in-situ, in Quand l’œuvre a lieu, l’art exposé et ses récits autorisés, Genève, Mamco, Villeurbanne, IAC, 1999, p. 86. ↩︎
- Caroline Soyez-Petithomme rappelle l’influence à l’époque de la théorie de la longue traîne (long tail) de Chris Anderson sur la possibilité, grâce à Internet, de multiplier les objets ou niches portés à notre attention aux dépens de « hits » et best-sellers, et au profit d’un certain nivellement. Entretien avec l’autrice, 17 avril 2025. ↩︎
- Jill Gasparina, entretien avec l’autrice, 15 avril 2025. ↩︎
- Caroline Soyez-Petithomme, ibid. ↩︎
- Julie Portier, entretien avec l’autrice, 17 mars 2025. ↩︎
- On peut comparer cette typologie à celle établie par Brian O’Doherty quand il analyse ce que fait l’art à la galerie, en particulier dans « Le contexte comme contenu » et « La galerie comme geste », White Cube, l’espace de la galerie et son idéologie, jrp/ringier, Zürich, 2008, pp. 95-143. ↩︎
- Pierre-Olivier Arnaud, entretien avec l’autrice, 17 mars 2025. ↩︎
- Julie Portier lors de la rencontre avec l’espace artistique Treize organisée par la Salle de bains, 20 décembre 2024. ↩︎
- Il faudrait à ce propos pouvoir développer les relations que la Salle de bains a toujours entretenues avec la musique, électro pour la première équipe avec l’arrivée des graphistes Olivier Huiz et Claire Moreux, rock pour les autres, en invitant de nombreux·ses artistes musicien·nes.
↩︎ - Émeline Eudes, « L’art de faire commun », Artist-run-spaces around and about, ESAD Reims, 2012-2017. Article en ligne : https://esad-reims.fr/artist-run-spaces-around-and-about-2012-2015-2017-a-la-fondation-dentreprise-ricard-le-22-octobre-2018/
↩︎

Thomas Hirschhorn, « La maison commune », 2001, vue de l’exposition à la Salle de bains (rue Saint-Jean). Photo : © La Salle de bains

Pae White, « Ohms and Amps », 2004, vue d’exposition, la Salle de bains (rue Saint-Jean). Photo : André Morin / © la Salle de bains

« Tell the children », avec Ian Anüll, John Armleder, Lisa Beck, Claudia Comte, Stéphane Dafflon, Philippe
Decrauzat, Christian Floquet, Jacob Kassay, Richard Kirwan, Flora Klein, Emil Michael Klein, Stéphane Kropf,
Jean-Luc Manz, Olivier Mosset, Mai-Thu Perret, John Tremblay, Dan Walsh, co-cur. Francis Baudevin, 2012,
vue de l’exposition à la Salle de bains. Photo : Aurélie Leplatre / © La Salle de bains

Fabienne Audéoud, « Le bien », salle 1, 2016, la Salle de bains (rue Louis Vitet). Photo : © La Salle de bains


Mathis Altmann, « Gibber », salle 3, 2023, la Salle de bains (rue Louis Vitet). Photo : © Jesus Alberto Benitez


