« T’es sûr qu’on est en vie ? »
À propos de EXTRA LIFE de Gisèle Vienne
je dois commencer par le milieu, ou par un moment, in media res, dans la chose, parce que c’est comme ça, le souvenir, le rêve, le trauma : rapté, on est raptés, pas prévenux, pas consenti, pas prêtes. Perséphone est enlevée par Hadès et devient reine des enfers, malgré elle, on peut devenir alien à soi-même (je googlise, je trouve : comment savoir si on est un extraterrestre ?). non, sur le plateau je remonte le fil, mon souvenir de la pièce, un peu flou maintenant, je recommence : on commence par un récit, autrement mythologique, indices SF : voici deux visages ambigus dans l’habitacle, une conversation puzzle (nuit forte, il semble), une émission radio – un homme raconte son abduction par des ovnis, et qui pour être dupe, la sale humanité ? –, rires entendus qui façonnent l’espace, la voiture, postée à l’arrêt, bord cadre (jardin), comme vaisseau, comme surplombant un vide, le trou falaise immense de la scène, dépliée dans le noir, si souvent métaphorique. « T’es sûr qu’on est en vie ? » la parole est littérale, elle, ne contient aucun secret, juste des chips et des hoodies, et des silhouettes, en découpe, fin de nuit (et c’est logique, la frontière de l’aube, c’est une histoire de fin, de finir, pour mieux re-commencer, un surplus de vie, une vie bonus, une vie peut-être enfin bonne). le scénario, éclair : « après une fête, une sœur et son frère, adultes, se retrouvent », Clara et Felix se retrouvent (l’autre, miroir, soi) « 20 ans après un drame » : l’inceste1. personnage, lui aussi : cette poupée à taille d’enfant, sur le siège arrière, terrifiante (terrifiée), grotesque, à qui les sur-vivantx s’adressent (inaudiblement, gibberish émotionnel). c’est Jerk2 qui s’invite, c’est toutes les marionnettes cruelles de la metteuse en scène qui hantent, c’est, ici, l’oncle et l’enfance et la honte, qu’on ne sait pas démêler, qui colonisent (Alien 1, 2 et 3) le corps. alors qui, et comment, (se) sauver ? les films d’horreur le savent, le parasite et l’hôte symbiosent, et pour se défendre, il faut mourir plusieurs fois. dans cette phrase il y a la mort et il y a la répétition, c’est l’équation Gisèle Vienne. plus le désir bizarre, situation étrange : c’est compliqué. elle cherche – et j’entends –, comment on raconte la violence, une violence, avec quelles formes, esthétiques aussi ? elle veut nous faire expérimenter, en deux heures, la distorsion du réel – bousculée sur scène jusque dans son mentir vrai par la réalité (Haenel contre Ruggia3, mobilisation contre les violences sexuelles, littérature repolitisant l’enfance qui se libère, de Neige Sinno à Tal Piterbraut-Merx). tout sauf ridules sur un lac (mais pierres qui coulent, ou qui lévitent, oui). elle tente de nous faire sentir une certaine « archéologie de la perception4 » (perception, cette aventure structurée par les rapports de pouvoir), sa densité, sa complexité. mémoire, fantasmes, vœux. passé, recomposé, présent, ambigu, futur, antérieur. sur scène les comédienx se collettent les boucles du temps. au ralenti. au ralenti. au ralenti. le slow motion, autre signature du théâtre de Gisèle Vienne, si fascinant dans la rave épique épiphanique de Crowd5, si épuisant ici. les gestes, étirés comme jamais, répétés, revécus, revisités, millimètre performatif, nous imposent, et la collision, ou la rencontre, comme on refait le match, se passeraient peut-être bien de spectateurices (brûlot d’impatience). l’effet de surprise triangulé ne suffit pas à nous distraire. je m’explique : de l’autre côté, face au frèresœur, un troisième corps arpente le plateau et s’offre l’éternité pour rejoindre les deux autres. sous la capuche adolescente, invitée à l’identité peu sûre, on imagine : la fille magnifique (croisée plus tôt sur le dancefloor) sur laquelle crushe la sœur, un double, trouble bis, le jeu de la conscience, qui parfois se déguise et nous parle dans le sommeil ou dans une stase (ecsta) hallucinée. l’absence de réponses creuse adroitement les états dissociatifs, la pensée en lambeaux, la lucidité qui veut reprendre possession (reclaim) de la narration. cette lutte se livre sous nos yeux, sous une nuée XXL de lasers, verts, jaunes, rouges (je ne sais plus) (si) rouges, rayons à déjouer, qui oppressent, peut-être mortels. l’Ombre esquive, cède, se cogne. transe nerveuse. contre cette perte du sens, des sens, telle une vigie (panoptique), la quadrature des lights, tirs qui passent la scène au crible, voudraient organiser (la cage) (ou) le chaos, on dirait. mais au Club Matrix, on est surtout piégéx dans le jeu vidéo. (Zelda, es-tu là ? vite, la pilule rouge, désenchantement nécessaire, pour la libération, quitter la matrice, le drame, les regarder crever à nos pieds.) la douleur n’a pas de temporalité, on dirait. jusqu’à épuisement. alors on continue. on s’approche, on se calfeutre dans la red car, on s’en extrait, on avance, on revient sur ses pas, on sort s’en sortir, tout de même bonheurs intermittents, éclatés au sol, anticipés, un semblant de plage, parenthèse bue, soleil rougi (encore) noirci, des bribes de mots, un dessin animé, sale, l’enfant miniature, traîné partout, et puis des pleurs, beaucoup, le lamento, l’eau désarmante. malaise. qui me touche. si 2024 et son monde abîmé m’ont enseigné une vérité, douloureusement, c’est qu’il nous faut apprendre à mieux faire le DEUIL, comme un RITUEL COLLECTIF, ensemble, comme une pratique pour augmenter nos vies, toutes les vies, consent care communityis a verb. rapté par cette urgence, la scène de mes pensées, je ne tiens plus. je m’accroche. à presque rien. à cette phrase-ci, quand le langage s’est partout effacé, pour la préparer, la circlure : « aimer quelqu’un c’est juste l’aider à devenir une version plus sensible de lui-même ». à embrasser sa vulnérabilité ? rien ne peut annuler l’abomination, mais on peut tomber à nouveau amoureuxse de soi-même. le final ne finit pas, horizon ouvert du cinéma, mais c’est tout ce qui brille, boule disco. peut-être que la vérité d’EXTRA LIFE est ailleurs, peut-être que je sublime, peut-être que je projette. roulé dans l’ennui qui vague, entre deux images qui me rattrapent, si je dois faire flèche ou feu de ce qui m’est donné je dirais qu’il s’agit d’honorer nos émotions, toutes les parts de nous, les kings et les kongs, écrire (mon-s-trer) aussi depuis les moches, les extra terrestres (c’est-à dire très très terrestres, très très humaines), les exclues du grand marché de la raison, de la mesure, fais bonne figure, avale le monstre (la montre) monstrueux. dans la gueule du spaceship qui a abrité tout du long l’intimité intranquille, la radio fait ressac : la musique (fumée omniprésente, oubliée, sauf ce fanion-ci, très simple, parce que le plus simple) reconduit les cellules. et les comédienx dansent, encore, une fête accouche d’une autre fête, iels s’accrochent (est-ce qu’on est ensemble, vraiment ?), à un tube chéri aimé6. voilà, iels dansent, et en dansant iels semblent, follement, traverser. et qu’est-ce qu’on peut souhaiter de mieux (à soi, aux autres, aux vécus toujours ou brutalement minorisés) que de devenir un corps en puissance, enfin empuissancé ?
- l’inceste était déjà le nœud de sa pièce précédente, L’Étang (2020), adaptation façon cauchemar éveillé et distant du texte de Robert Walser. ↩︎
- Jerk (2008) : solo pour un marionnettiste, interprété par Jonathan Capdevielle, d’après une nouvelle de Dennis Cooper ; cette pièce de Gisèle Vienne est une reconstitution imaginaire des crimes perpétrés par le serial killer américain Dean Corll, qui, aidé de deux adolescents, tua plus d’une vingtaine de garçons au Texas dans les années 1970. ↩︎
- Haenel contre Ruggia : le 3 février, l’actrice Adèle Haenel – qui joue la sœur dans EXTRA LIFE –, a remporté son procès contre le réalisateur Christophe Ruggia, condamné pour l’avoir agressée sexuellement quand elle était mineure ; Neige Sinno, Triste Tigre, P.O.L., 2023 ; Politiser l’enfance, dir. Vincent Romagny, Burn-Août, 2023, https://editionsburnaout.fr/media/Politiser-l-enfance_ouvrage_collectif.pdf. ↩︎
- « archéologie de la perception » : emprunt à Gisèle Vienne, décrivant son travail et les intentions du spectacle, https://www.g-v.fr/fr/shows/extra-life/ ; sur la perception de la violence : la metteure en scène et la philosophe Elsa Dorlin (Se défendre. Une philosophie de la violence, La Découverte, 2017) ont entamé une réflexion commune, qui a donné lieu à une série d’entretiens, produits par le Centre National de la Danse, https://www.cnd.fr/fr/page/4150-entretien-avec-elsa-dorlin-par-gisele-vienne. ↩︎
- Crowd (2017) : pièce hypnotique pour quinze danseureuses, devenue un classique du répertoire de la chorégraphe, et méditation sensorielle-émotionnelle sur l’amour et la violence, sous forme de rave cathartique – habitée par la techno de Detroit. ↩︎
- e teenage « Starfall », du groupe américain Salem : Stars gonna fall every night / I’ve seen that senseless look in your eyes / And I know we’ve only just met / But I don’t want to see you cry / Nothing I could do would change you / And I tried to stay like a fool / So I’ll be leaving you in the night / ‘Cause I have no answers for you. ↩︎
EXTRA LIFE de Gisèle Vienne
Créé en collaboration avec et interprété par Adèle Haenel, Theo Livesey & Katia Petrowick
Production DACM / Compagnie Gisèle Vienne
Joué à La Comédie de Clermont-Ferrand – scène nationale les mercredi 27 et jeudi 28 novembre 2024










