À propos des expositions de Marie Losier Kino Volcano au Creux de l’Enfer de Thiers (25/10/24 – 19/01/25) et Hooky Wooky au Transpalette à Bourges (22/02/25 – 31/08/2025).
Comme Marie Losier, qui raconte qu’elle ne dort jamais mieux que dans une salle de cinéma1, je suis calme2 quand je regarde un film. Guillaume Dustan dit aussi que la salle de cinéma est un des rares endroits où l’on peut être calme. On peut penser au film, on peut penser à autre chose, on se repose. Alors quand je suis allée voir les deux expositions de Marie Losier, je suis d’abord entrée dans les salles noires qu’elle y a fabriquées. À Thiers comme à Bourges, elles sont un peu en retrait, on y accède par la bouche ouverte d’un rideau-visage qui renvoie au cinéma d’attraction des premiers temps. D’une sélection à l’autre des courts métrages réalisés depuis 2002 que Marie Losier y présente, ses ami·e·x défilent. Iels sont déguisé·e·x en sirène, comme Genesis P-Orridge et Tony Conrad dans Slap the Gondola! (2010), ou Deborah Chrystal et ses copines dans L’oiseau de nuit (2016). Marie Losier y prend le thé sur le toit d’un immeuble de Long Island avec George Kuchar en robes à volants déjantées dans Eat My Make Up! (2005) et elles sont tout un groupe à sortir en dansant d’une marmite de spaghettis dans Flying Saucey (2006). Comme dans ses longs métrages, on y retrouve les mêmes figures de cette contre-culture devenue mythique, que la réalisatrice a rencontrée à New York où elle a vécu pendant plus de vingt ans et où elle fréquentait le cinéma de Anthology Film Archives et les salles de concert, puis en Europe après son retour en France. Ces films-là, petites fictions souvent muettes, nous parlent d’autant plus d’émancipation des codes, des formats et des genres ; de liberté ; d’amitié ; du plaisir de travailler et de faire des choses ensemble. Comme devant un film de Douglas Sirk ou Blake Edwards, on trouve un peu de réconfort dans les films de Marie Losier. On rit, on pleure, et ça va un peu mieux après.
Mais il faut sortir de la salle de cinéma et comme souvent, d’abord un peu à contrecœur. Pourtant, en parcourant les deux expositions de Marie Losier, je comprends que c’est bien de ça dont parle son travail : de la difficulté qu’elle a de quitter ce nouvel Hollywood bricolé qu’elle s’est construit3, de l’envie de s’y rouler, d’y dormir, d’y manger, d’y travailler, d’y rêver toujours. Ses dessins, ses sculptures sont des manières de parler des films, de ceux qu’elle a vus et qu’elle a aimés, de ceux qu’elle a faits ou qu’elle est en train de faire. Confinée, elle fabrique des caméras en céramique et des bobines en tissu. Elle fait aussi des portraits monotypes de ses ami·e·x qui lui rappellent le travail de la pellicule4, et des photographies, toujours en costume, toujours en groupe, quand elle prend des vacances. Elle construit aussi des sortes de salles individuelles sur le modèle des kinétoscopes pour y montrer ses films courts et des séquences coupées au montage de ses longs métrages. Je ne sais pas si je suis très confortable avec l’idée de regarder un film sans pouvoir voir les autres autour de moi qui me regardent. Mais je comprends l’envie de trouver une place pour ces formes que la salle noire accueille parfois mal.
À travers une approche philosophique, Stanley Cavell décrit l’expérience du cinéma comme une manière de vaincre le scepticisme, une forme d’éducation de soi, de soin par les images. En confiant pour un temps l’action à l’écran, immobile dans l’obscurité, il s’agit de retrouver du sens dans sa propre expérience que ce moment permet d’interroger et de reprendre confiance en l’action une fois sortie de la salle. Notre histoire du cinéma serait alors la somme de « ces images qui comptent pour nous 5», qui nous font un effet et nous mettent en mouvement. Cavell parle ainsi de « la vie des films ».
Le musicien Sing Sing du groupe Arlt qui occupait le rez-de-chaussée du Creux de l’Enfer pendant Kino Volcano dit du travail de Marie Losier que se sont « des films inquiets, des films qui sont menacés ». Et c’est vrai qu’à bien y regarder, il y a souvent au détour d’un plan, une tristesse, une mélancolie, une colère camouflée par un body à paillettes, la peur que le délire s’arrête. Car ces films6 et leurs personnages savent, comme nous, ce qui nous attend dehors.
Le musicien Sing Sing du groupe Arlt qui occupait le rez-de-chaussée du Creux de l’Enfer pendant Kino Volcano dit du travail de Marie Losier que se sont « des films inquiets, des films qui sont menacés7 ». Et c’est vrai qu’à bien y regarder, il y a souvent au détour d’un plan, une tristesse, une mélancolie, une colère camouflée par un body à paillettes, la peur que le délire s’arrête. Car ces films et leurs personnages savent, comme nous, ce qui nous attend dehors.
Se laisser apaiser par l’expérience du film, accorder de la valeur à ce et à celleux qui comptent pour nous, faire une pause, écouter la fatigue des corps et des esprits dont il est souvent question dans le travail de Marie Losier, pour ressortir plus fort·e·x. Je crois que dans une moindre mesure c’est l’effet que peuvent faire ses films. Ils nous donnent un peu d’espoir et c’est déjà beaucoup.
- Marie Losier en parle dans un entretien avec l’association GNCR, « Rencontre(s) avec Marie Losier, réalisatrice de PEACHES GOES BANANAS », 9 avril 2025, disponible en ligne : https://www.youtube.com/watch?v=L-F_Hgb1vjI ↩︎
- « Un journaliste (à propos des films de Guillaume Dustan) : Regarder dans une salle noire ce serait un film chiant ou un film pas chiant ?
Dustan : Ben ce serait comme un film de Duras. (…) Moi j’adore les films de Duras et ça me fait pas chier. Et les films de Duras, c’est le seul cinéma où tu peux dormir. Tu vois, tu dors, tu te réveilles.
J : C’est pas forcément bon signe.
D : Si c’est vachement bien, parce que ça veut dire que tu es calme, et c’est quand même assez rare ».
Extrait de l’émission de PINK TV, « In bed with Guillaume Dustan », 1999, disponible en ligne : https://www.youtube.com/watch?v=e-obUHgtQ90
↩︎ - Marie Losier dans Constance DeJong, « Entretien avec Marie Losier », Pleased to Meet You, n° 10, avril 2021, p. 8. ↩︎
- C’est de cette manière que Marie Losier en parle dans le making of des expositions de Marie Losier et Arlt au Creux de l’Enfer – automne 2024, disponible en ligne : https://www.youtube.com/watch?v=qW4-sYx3dt0&t=1220s ↩︎
- J’emprunte l’expression à Sandra Laugier, reformulant une citation de Stanley Cavell. Cf. Sandra Laugier, « La cinéphile comme éducation de soi », A Contrario, n°26, 2018, p.106. ↩︎
- Stanley Cavell, Un ton pour la philosophie. Moments d’une autobiographie, traduction Sandra Laugier et Elise Domenach, Paris, Bayard. Cité par Sandra Laugier, « La cinéphile comme éducation de soi », op. cit. p. 96. ↩︎
- Sing Sing, lors d’une projection des films de Marie Losier, Cinéma le Monaco, 18 octobre 2024, making of des expositions de Marie Losier et Arlt au Creux de l’Enfer – automne 2024, op. cit. ↩︎
Exposition « Kino Volcano » de Marie Losier
25 octobre 2024 – 19 janvier 2025
Le Creux de l’Enfer, Thiers
Exposition « Hooky Wooky » de Marie Losier
Une proposition de Julie Crenn
22 février 2025 – 31 août 2025
Transpalette, Antre Peaux, Bourges

Antre Peaux, Transpalette, du 22 février au 31 août 2025.
© Jean-Christophe Lett.

Textile, 280 x 600 cm, détail de l’exposition « Kino Volcano ».
© Vincent Blesbois.

Antre Peaux, Transpalette, du 22 février au 31 août 2025.
© Jean-Christophe Lett

Antre Peaux, Transpalette, du 22 février au 31 août 2025.
© Jean-Christophe Lett

Détail de l’exposition « Kino Volcano ».
© Vincent Blesbois

Antre Peaux, Transpalette, du 22 février au 31 août 2025.
© Jean-Christophe Lett.

Aquarelle et crayon sur papier aquarelle, 57,5 x 82,5 cm.
© Vincent Blesbois.

Antre Peaux, Transpalette, du 22 février au 31 août 2025.
© Jean-Christophe Lett.

Antre Peaux, Transpalette, du 22 février au 31 août 2025.
© Jean-Christophe Lett.

Antre Peaux, Transpalette, du 22 février au 31 août 2025.
© Jean-Christophe Lett.

Antre Peaux, Transpalette, du 22 février au 31 août 2025.
© Jean-Christophe Lett.

Antre Peaux, Transpalette, du 22 février au 31 août 2025.
© Jean-Christophe Lett.

