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Entretien avec André Sousa et Mauro Cerqueira, membres de Uma Certa Falta de Coerência

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La belle revue —» Dans quel contexte est apparu Uma Certa Falta de Coerência? 

Uma Certa Falta de Coerência —» Nous avons ouvert Uma Certa Falta de Coerência («Un certain manque de cohérence») début 2008. À l’époque, le centre de Porto était loin d’être une attraction touristique. Le local est une ancienne boutique se trouvant au 77 Rua dos Caldeireiros. Il se divise en cinq pièces qui se succèdent de manière très organique. Les murs ne sont pas droits, leurs revêtements ne sont ni lisses, ni homogènes. Les odeurs et la température correspondent à celles d’une cave dans laquelle quelqu’un aurait essayé de vivre. Ces caractéristiques ont été décisives lorsque nous avons lancé le projet. Nous souhaitions mettre en avant l’état de la ville et lancer un défi aux artistes invités pour voir ce dont ils étaient capables dans de telles conditions.

 À ce moment, de nombreux artists run-spaces venaient de fermer à Porto. Notre ouverture a suivi ces fermetures de manière aussi spontanées. Le nom du projet vient d’un livre de Jimmie Durham où l’on peut trouver le texte «Artists must begin helping themselves».

 Uma Certa Falta de Coerência est un artists run-space, une galerie à but non lucratif, fonctionnant sans soutien financier. Ce projet n’est pas légalement reconnu et n’est enregistré dans aucune archive étatique.

Nous ne sommes pas une association, nous n’avons pas de compte en banque, ni de numéro fiscal. Nous n’avons pas de contrat avec notre propriétaire, ni avec nos collaborateurs. Nous sommes conscients que ce projet existe dans la continuité historique des artists run-spaces, pas seulement à Porto, mais également au niveau international.

 L.B.R. —» Reconnaissez-vous qu’il y ait eu ces dix dernières années, une renaissance du phénomène des «artists run-spaces» (ceci étant loin d’être un nouveau concept) de par le monde occidental? Leurs activités semblent nécessaires pour raviver une scène artistique, et la replacer sur la carte des villes à explorer. Pensez-vous que Porto, surtout connue pour la Fondation Serralves, corresponde à ce type de cas?

 U.C.F.C. —» Il n’y a pas du tout de renaissance. Il y a surtout plus d’informations en circulation, ce qui nous rend plus conscients du nombre d’artists run-spaces (dans leurs différentes formes, échelles, géographies et économies). Il est vrai que certains projets peuvent être hautement influents pour d’autres initiatives. Il est aussi possible qu’il y ait plus d’artists run-spaces de par le monde, mais qu’est ce qui n’augmente pas aujourd’hui? 

Si quelqu’un considère l’initiative de ce type d’espace d’exposition comme un phénomène «cool», une mode ou un moyen d’attirer les projecteurs sur sa zone géographique, il se trompe. Il pourrait y avoir de multiples raisons de vouloir monter un tel projet, de même qu’il existe autant de manière de le diriger que d’attitudes à adopter. Nous croyons que de telles initiatives doivent venir d’un besoin manifeste des membres d’une communauté artistique. Très souvent, tout se passe au sein d’un circuit très fermé, dans lequel les artistes, producteurs et publics sont en réalité les mêmes personnes. Dans ce type de projets, le contexte d’origine compte bien plus que le fait de se placer sur la carte du monde de l’art. La façon dont une scène existe ou se met en veille est ainsi plus compréhensible. 

La présence d’une seule institution sur la carte ne fait pas une scène artistique. Et inversement, les artists run-spaces ne rendent pas l’activité d’une ville plus intéressante. 

Les scènes artistiques doivent être composées de multiples strates et acteurs complémentaires, sans quoi celles-ci courent le risque de sombrer dans la monotonie.

L.B.R. —» Comment décririez-vous la scène de Porto comparée à celle de Lisbonne? 

U.C.F.C. —» Prenez les scènes de New York et Los Angeles comme exemple, et transposez-les à l’échelle portugaise. Nous ne savons seulement pas laquelle des deux correspond à Porto ou Lisbonne (rires). Ils existent d’importants canaux entre les deux villes et nous ne croyons pas aux cloisonnements des scènes artistiques. C’est une question de réseau. La «scène» d’Uma Certa Falta de Coerência, se chevauche en partie avec les «scènes» de nombreuses autres villes.

 Ceci dit, si l’on compare les productions artistiques et les relations sociales existantes entre les deux villes, on y trouve des barrières et des clivages – politiques et esthétiques, économiques et bureaucratiques. Lisbonne est ensoleillée et claire, Porto est nuageuse et pluvieuse, mais cela ne veut pas dire grand-chose. Ou peut-être que si… Lisbonne est pavée de «calçada portuguesa» (une sorte de pavement en petite mosaïque de pierres) décorés et très glissants. Le principal revêtement de Porto est granitique, une pierre rugueuse qui crée des frottements et use facilement la meilleure semelle de chaussure. Les palais et grandes artères sont également légions à Lisbonne. Il est possible que ces caractéristiques façonnent ceux qui y vivent, et qu’elles déterminent leurs relations.

 L.B.R. —» Quels sont les changements perceptibles à Porto depuis dix ans? En quoi ces derniers affectent votre manière de créer et la manière dont le public perçoit l’art? 

U.C.F.C. —» Tout a changé en dix ans. Après 2001, la ville a connu douze ans de vide culturel pendant lesquels la mairie n’a pas investi dans notre domaine. Le projet du maire suivant, malgré des coupes budgétaires, a contribué à rendre la ville plus attractive au niveau culturel – je rends ici hommage à Paulo Cunha e Silva (1962-2015) son adjoint à la culture.

 L’autre changement de taille est venu de l’extérieur puisque Porto est rapidement devenu une destination phare pour les touristes. Le vieux centre-ville, autrefois vide et déprimant, s’est rempli d’hôtels, guest houses, bars, restaurants et autres boutiques de gourmets, causant la fermeture de nombreux commerces locaux et traditionnels. Certains louent cette nouvelle conjoncture, d’autres la déplorent, et bien que ce changement devait avoir lieu, le parc à thème «Quand Harry Potter rencontre le vin Porto» n’était pas la meilleure solution. La gentrification est en cours et nous y avons participé. Beaucoup de choses ont changé depuis que nous avons ouvert notre espace Rua dos Caldeireiros – le voisinage, les commerces, jusqu’au revêtement des rues. 

Parmi les nombreux touristes, certains ne craignent pas d’entrer dans notre espace bien qu’ils n’aient pas conscience du contexte originel. Ils entrent par curiosité. Nous ne calculons pas le nombre d’entrées mais le nombre de visiteurs ne semble pas avoir changé. Nous n’avons pas osé faire payer l’entrée. Porto est dorénavant considérée comme «cool», et les jeunes gens s’installent à Porto, ou du moins, ne souhaitent plus la quitter à tout prix. Mais la ville est bien plus vaste que son centre et vous pouvez encore trouver des lieux tristes et délaissés vers la périphérie. Tout cela affecte la production artistique, mais de quelle manière… Nous ne pourrons en juger que plus tard. 

L.B.R. —» Qu’est-ce qui vous retient personnellement à Porto en tant qu’artistes? 

U.C.F.C. —» Nous avons le sentiment d’appartenir à Porto, il n’est donc pas question de choix pour nous, et il n’y a dès lors pas besoin de se justifier. Si quelqu’un choisit de vivre dans une ville lambda, personne ne lui demande de justification. Nous trouvons angoissantes les situations dans lesquelles les artistes doivent expliquer leurs choix de vie et leur implantation dans telles ou telles zones géographiques. Souvent, le «pourquoi pas» est plus intéressant que le «pourquoi».





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