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Entretien avec Pierre Béchon à propos de «TARS Gallery» et «Taigers»

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La belle revue : Voilà maintenant deux ans que tu t'es installé à Bangkok pour y ouvrir TARS gallery. Quelles-en sont les spécificités? Pourquoi ouvrir une galerie dans cette ville?

Pierre Béchon : TARS Gallery a ouvert exactement le 28 Novembre 2015 à Bangkok dans le quartier de Sukhumvit. TARS signifie The Artist Run Space. Cela suppose la présence d’un artiste, mais ici ce n’est pas le cas, je garde simplement la notion de flexibilité qu’induit un ARS. Cela peut être un laboratoire, un lieu de production, un lieu d’exposition, de résidence et un lieu social. Je suis arrivé à Bangkok trois semaines après une expérience frustrante à New York. J’avais besoin de jungle urbaine pour me sentir exister ou pour tout simplement « faire ». Le choix de Bangkok a débuté par une invitation. Depuis mon arrivée, j'ai fait le choix de rester un certain temps et de laisser une trace, ce qui m’a conduit à créer la galerie.

LBR : Tu es également en charge d'un programme nommé "TAIGERS" qui se concentre sur la scène émergente et les jeunes artistes récemment diplômés de Thaïlande. Peux-tu nous préciser la teneur de ce projet?

PB : TAIGERS est un programme que j’ai créé avec Pokchat Worasub (une photographe thaïlandaise) qui faisait écho à la situation d’un jeune diplômé en art en France, à savoir le besoin rapide de « rentrer dans l’action » pour justifier la valeur de son « apprentissage/approfondissement » d’une pratique artistique. Ce passage d’étudiant à « … » (pas encore artiste, il faut d’abord l’avoir justifié) s'apparente à un sas/passage difficile à franchir ; trop jeune pour les résidences et pas assez expérimenté pour les galeries. Peu de choses se passent mise à part une recherche d’argent pour pouvoir s’auto-produire, ce qui complique les possibilités de production et celles de rentrer dans un rythme artistique professionnel (travail alimentaire, manque de temps et fatigue entrainant une impossibilité de produire). TAIGERS cherche donc à « guider » ou du moins « accompagner » une sélection de jeunes diplômés par le biais d’une production, exposition et discussion, pour éventuellement faciliter cette phase, ce passage.

LBR : Ce type d'initiative était-elle, selon toi, vraiment nécessaire pour la scène artistique de Bangkok?

PB : Oui, il n'existe aucun fonds public ou soutien de la part des écoles après le diplôme. Ils ne peuvent avoir recours qu'à des fonds privés. Concernant la question de la « nécessité », il y a évidemment plus important, n’oublions pas que nous vivons sous une dictature militaire. Je n'ai pas ouvert de nouvel espace, TAIGERS est une plateforme mobile qui s'invite dans d'autres espaces/galeries pour favoriser le partage des réseaux, augmenter la visibilité pour ces jeunes artistes et surtout requestionner la scénographie en fonction de chaque lieu. Durant les phases préparatoires de l'exposition, je tente au maximum de pousser les jeunes artistes à prendre part au commissariat pour stimuler leur regard sur des aspects qu'ils n’auraient pas jugés importants (le dialogue entre les œuvres par exemple).

LBR : A l'échelle internationale, à l'exception d'une poignée d'artistes formés à l'étranger, Bangkok n'est pas connue pour sa scène d'art contemporain. En tant qu'étranger très impliqué dans cette scène, quelle serait ton explication sur la question?

PB : L’impossibilité de s’affirmer comme scène internationale est causée en premier lieu par une trop forte pression politique qui contrôle toutes les strates éducatives, dans lesquelles l’art est surtout, et encore beaucoup, utilisé comme une arme de propagande culturelle (portraits de la famille royale, iconographie bouddhiste, etc…). L’art contemporain, au sens où nous l'entendons, existe mais les acteurs manquent, de même que les investisseurs (publics ou privés) et les gens s'y investissant. S'il y a peu d’argent, il y a peu de vente et donc peu de chances de vivre de sa pratique. En outre, ces pratiques contemporaines prennent souvent la forme de questions (formelles, intellectuelles et politiques par exemple) et dans ces cas, questionner une forme de pouvoir culturel établi revient à commettre un suicide d’une certaine manière. Ajoutons à cela les questions des « jaunes » (royalistes) et des « rouges » (pro Thaksin, ancien premier ministre) qui s’immiscent derrière les profils des artistes et les fonds qui leurs parviennent, et l'on se retrouve dans un paysage culturel/politique extrêmement complexe et délicat, bien que fort stimulant. Finalement, ceux qui veulent vraiment pousser leur pratique artistique à un niveau international choisissent l’exil.

LBR : La galerie participait dernièrement à Art Stage Singapore, une foire d'art contemporain regroupant les pays d'Asie du sud-est. En France, un project-space qui participe à une foire commerciale a généralement quelque chose de suspect (même si les choses évoluent très rapidement avec des foires comme Paris Internationale ou Material Art Fair). Existe-t-il en Asie un rapport décomplexé à la marchandisation de l'art? L'esprit du project-space, indépendant du marché de l'art, s'y conçoit-il de manière différente?

PB : N'exagérons rien, une foire représente un grand marché certes, mais il y a aussi un rapport à la production et à la visibilité qui est gigantesque. Nous avons été invités à participer au Forum et non aux stands traditionnels. Il s’agit d’une partie de la foire, comme dans d’autres, où des projets sont produits pour l'occasion, comme dans un musée. Lorsqu'on dit en France « un project-space c’est... », cela résume assez bien une des raisons pour lesquelles je suis parti, ce manque éventuel de questionnement/requestionnement des formes pour en générer des nouvelles (hybrides, des prototypes, des proto-formes) au risque de perdre un confort établi. Plus sérieusement, une foire d'art contemporain c'est un marché, certes, mais si l’on reprend les points de la question précédente, à propos des acteurs financiers de Bangkok (collectionneurs), il faut aller chercher une forme de financement permettant d'abord de payer les factures, puis de produire des expositions et ensuite d'avoir un financement permettant la complète autonomie de ma programmation/production et surtout une autonomie politique sans avoir de compte à rendre (les project-space ou les lieux d’art en France, par exemple, marchant grâce à des fonds publics et autres subventions, ont souvent des comptes à rendre, il me semble). En toute sincérité, nous ne cherchons pas à faire fortune, nous cherchons à être autonomes. Et si participer à une foire peut permettre d'accéder à cette autonomie, alors allons-y!

LBR : De par les œuvres et expositions montrées à TARS gallery, le dialogue franco-thaïlandais semble important pour toi. Les artistes thaïlandais te paraissent-ils sensibles à cette confrontation avec des démarches artistiques plus occidentales ?

PB : Le dialogue franco-thaïlandais est une manière d’offrir une fenêtre de possibles entre deux pays aux cultures tellement différentes, sous la forme d’expositions, résidences ou tout simplement par des dialogues. Mes choix artistiques sont souvent liés à une expérience personnelle et non spéculative. Et les démarches « plus occidentales », avec la génération des Millénials et même les Y, n'ont pas de secret pour les thaïlandais très connectés à Facebook et Instagram, beaucoup plus qu'ailleurs dans le monde : ils ont déjà tout vu. La ville de Bangkok ressemble aussi bien à New York, Londres, Hong Kong qu'à Paris, elle est un aspirateur culturel, bien que coiffé d'une casquette militaire.

LBR : Comment, de ton point de vue, qualifierais-tu la pratique de l'art actuellement en Thaïlande? Qu'est-ce qui en fait sa richesse? Quels artistes t’intéressent plus particulièrement?

PB : La scène thaïlandaise m’intéresse pour son rapport à la production, constamment requestionné et remis en forme en fonction des changements politiques (la Thaïlande a quand même connu seize ou dix-huit coups d’État depuis les années trente, il me semble). Avec les derniers événements, à savoir le dernier coup d’État et surtout la mort récente du roi, la situation est bouillonnante et cela a quelque chose de fascinant. D'un point de vue plus formel, plus plastique, ce côté «aspirateur culturel» génère des pratiques et des artistes hybrides, pleins de contrastes et riches en contenu (dont les sens sont souvent cachés afin d'éviter des problèmes d'ordre politique).




www.tarsgallery.com

TAIGERS
https://www.facebook.com/Taigers-553910844781704/


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