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2016

Liv Schulman : paranoïa épidémique

par Sophie Lapalu

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Organiser un chaos paranoïaque ; voilà ce qui pourrait être le leitmotiv des œuvres de Liv Schulman. Par la répétition d’éléments disparates, par l’instauration d’une sourde étrangeté, par la force de l’humour où pointe parfois le sarcasme, l’artiste tord le sens des mots, des images, des actions. Les personnages de ses fictions (quand ce n’est pas elle-même au sein de performances), tous autant atteints de lalomanie, semblent chercher vainement à réformer la réalité. La pensée se déverse dans des monologues intarissables – aucun garrot ne peut contenir l’hémorragie. Les affirmations et autres verdicts péremptoires s’emparent du jargon économique, empruntent aux théories psychanalytiques comme à celles du complot ou de l’histoire de l’art et déforment avec jouissance les enjeux sémiotiques. Libérée de son récepteur, détachée de son locuteur, délivrée dans des situations inhospitalières, quelle puissance la parole déploie-t-elle ? Permettrait-elle une réorganisation du monde ?

Le film qui fut projeté en novembre 2016 à In extenso, La Desapariciòn, suit l’artiste dans un voyage transfrontalier entre trois villes : Misones (Argentine), Foz de Iguaçu (Brésil) et Ciudad del Este (Paraguay). À chaque étape, Liv Schulman change l’intégralité de l’argent remporté lors du prix Vairoletto (1000 USD), jusqu’à sa totale disparition. Au fur et à mesure, son discours devient moins cohérent, sa pensée se fait inquiète ; elle perd le contrôle. L’artiste œuvre précisément au sein de cette limite où les éléments semblent sur le point de basculer. Ainsi, chaque épisode de la « série de télévision d’art » sur laquelle elle travaille depuis 2011, la bien nommée Control, suit la dérive d’un détective qui soliloque dans des lieux où « le désarroi est repérable partout »1. Travaillant avec des acteurs amateurs, caméra au poing, l’équilibre est fragile – tout peut s’affaisser d’une seconde à l’autre. Ici aussi, dans cette « machine de création de discours »2, les phrases énoncées par ces corps qui errent entre Paris, Buenos Aires, Mar Del Plata, Tel Aviv et Rennes, ne cessent de réclamer une signification. Comme au sein des mécanismes de l’économie libérale, Liv Schulman démontre que les individus sont interchangeables : d’une ville à l’autre, le personnage permute mais reste reconnaissable à son trench gris, son flux de paroles et son rapport particulièrement ambigu aux objets et à l’architecture. Ici aussi les humains sont traités comme des nombres, « des éléments indifférents par eux-mêmes, dont l’intérêt n’est que dans leur rendement objectif et mesurable […] »3. Ils paraissent avoir perdu le sens de leur vie, désespérément seuls. Pour combler cette solitude, ils s’attachent aux moyens que la société marchande met à leur disposition : les besoins pulsionnels se dirigent vers les objets ou l’architecture qui les entoure, qui ne peuvent toutefois satisfaire une sexualité apparemment frustrée. Dans l’épisode V de la saison II, La Resistencia Pirata, le personnage à la libido débordante erre dans un chantier naval avant de caresser son corps sans aucune décence à l’aide de vieux filets de pêche, puis de frotter avec volupté son visage sur les fibres d’un balai brosse. Il affirme : « Le désir est une façon de vivre en esclave, mon cher ami ». Les marchandises ne dissimulent en rien le caractère stérile des relations que nous entretenons avec elles. « La vraie résistance, assène-t-il, c’est la soumission. ». Sous le règne de la concurrence et de l’exploitation de l’homme par l’homme, le corps paraît ne pouvoir être qu’aliéné. Assemblée générale. Les Forces Reproductives, tournée à Lyon, où l’artiste était en résidence au post diplôme de l’ENSBA en 2015, se présente a priori comme une alternative à cette perte de l’individualité : un groupe de personnes, assis en cercle, se réunit pour discuter de l’avenir de l’usine de ballons d’hélium qu’ils ont récupérée. Mais l’on comprend rapidement qu’ils se trouvent coincés dans cette assemblée générale de laquelle ils ne peuvent plus sortir et d’où ne s’échappent que des impasses. « Votons : qui vote pour ne plus jamais assumer sa propre personne et abandonner toute liberté individuelle ou collective ? »

Au fur et à mesure des œuvres, les obsessions de l’artiste deviennent contagieuses ; pour le spectateur, chaque personnage se présente comme un dilemme, chaque mot réclame une nouvelle signification, chaque terme dérange l’association des phénomènes qui dirigeait jusque là nos modes de pensée. Notre jugement s’en trouve totalement altéré. Le doute est permanent, la paranoïa épidémique.