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Visite d'atelier Josselin Vidalenc

par Benoît Lamy de La Chapelle

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La première fois que je pris connaissance du travail de Josselin Vidalenc, je ne connaissais rien de lui. Sans oser pénétrer l'espace des "Ateliers"1 lui étant réservé, je fus néanmoins  attiré par la présence d'un coquillage sur une table où se dressaient également des assiettes. Ce dernier ne s'y trouve plus le jour de ma rencontre avec l’artiste… Je suis tout d’abord curieux de comprendre pourquoi tant de sculptures garnissent son atelier alors que j’ai découvert entre temps que Josselin pratiquait exclusivement la performance. Il était, durant ses études, mu par un besoin compulsif de mettre son corps en mouvement pour interagir avec des objets qu'il considère comme aussi vivants que lui. Des performances étranges et respectueuses des choses, celles-ci ne se réduisant pas à des accessoires. Car il est avant tout question d'animisme dans sa pratique.

Josselin me fait part de son souhait de stopper sa pratique performative pour se consacrer à la "sculpture". La performance aura été pour lui un moyen plus qu'une fin, une étape nécessaire pour sentir que les objets n'ont pas besoin d'un organisme externe pour les animer. Elle serait selon lui inutile dès lors que la sculpture se trouve déjà pénétrée du geste, et la temporalité déjà inscrite dans l'œuvre. À travers ses pièces et installations, Josselin laisse dorénavant les objets suivre leur propre existence.

Notre échange se porte un moment sur la couleur, déjà très présente dans ses performances. Il en est d'abord question dans une série de peintures réalisées à la bombe, m'évoquant un amas nuageux. De petits cartons d'emballage, type supermarché, dépliés et aplanis sont ainsi peints, présentant une étrange texture. Curieusement, Josselin me les présente comme des peaux : de packaging et de peinture, nous passons alors à l'épiderme et aux tissus organiques, un retour au corps. Ce constant va et vient entre le corps et ce qui l'entoure agit tel un fil rouge dans sa démarche. Le corps n'est d'ailleurs pas nécessairement celui de l'artiste mais aussi celui du visiteur, comme dans son installation La Chambre d'amis (2015) présentée récemment au Musée d’art moderne et contemporain de Saint-Etienne2. Cet environnement de barres métalliques, jointes à l’aide de moulages de verres en plastique colorés, peut ainsi se moduler à l'infini, bien qu’il ne s’agisse pas d’une stricte modulation minimaliste. Adoptant la spirale plutôt que la grille, Josselin situe sa pratique dans les traces d'artistes dissidents du minimalisme orthodoxe, tels que Paul Teck ou Eva Esse et sa sérialité est entachée d’une présence organique, faisant sienne son absence de pureté originelle, de même que sa liaison avec l'objet banal et jetable. Je l’interroge sur le concept de « chambre d'amis » : cette dernière correspond-elle à une zone intime et privée portant la trace des maîtres de maison (et donc l’antithèse d’un espace d'exposition), ou s'agit-il d'un espace restant volontairement neutre, de manière à ce que les personnes de passage puissent s'y sentir à leur aise, ne serait-ce qu’un moment? De même que le regardeur peut faire l'œuvre, le visiteur peut-il s’approprier l’espace d’exposition, le temps de la visite? Peut-on se mouvoir sereinement dans un intimidant white cube grâce à l’effet produit par des objets dans un certain ordre assemblés? La démarche de Josselin souligne qu'il ne devrait pas y avoir de distance entre le corps de chair et l'objet, qu'une sorte de fusion a forcément lieu. Il souhaite laisser se générer une phénoménologie de l'imaginaire, en se laissant orchestrer par les objets, comme l'artiste ou le performeur aurait pu les orchestrer. Il faut selon lui laisser aux choses le temps d'être autre chose, sans pour autant se faire l'acteur de ce changement.

Nous nous tournons ensuite vers une série d'assiettes blanches percées d'orifices intitulées Yyeeuuxx (2016), pendues aux murs telles des amulettes. Ces trous noirs béants au cœur d'une blancheur immaculée ne sont pourtant pas là pour signifier des yeux. Il ne s’agit pas non plus de pastiches de masques africains. Nous échangeons alors sur le pillage de certains artistes modernes dans les cultures extra-européennes. Josselin ne s’en défend pas, il le reconnait même dans sa pratique. Mais l'animisme l’inspire plus que tout aspect formaliste et c'est précisément là qu’il entre en symbiose avec ces cultures, de même qu’à travers les écrits de Michel Leiris ou d'Italo Calvino. Nos échanges sont d'ailleurs maintes fois ponctués de références littéraires, de citations, bien consignées dans ses carnets de travail.

À la fin de notre entretien, le coquillage réapparait, non pas physiquement (du moins pas encore), mais via une nouvelle d'Italo Calvino intitulée "La spirale"3 que Josselin me résume brièvement comme étant le récit autobiographique d'un mollusque, se construisant à partir de sensations produites par le milieu marin, l’effet des vagues sur cet organisme qui se forme au cours du temps, laissant apparaître la spirale de son enveloppe calcaire colorée... Il réapparaît finalement dans les mains de l'artiste. Ce coquillage circule ainsi, sans que rien ne semble présager lequel de sa réplique en résine ou lui-même sera ajouté à l'œuvre. Son aptitude à l'autoproduction résume bien ce que Josselin attend de ses œuvres, qu'elles révèlent leur autonomie tout en dépassant l'inertie dans laquelle notre perception voudrait les enfermer.




Notes

  1. Note 1 : Collectif d’artistes de Clermont-Ferrand : http://www.lesateliers.cc
  2. Note 2 : Local Line 18, Musée d’art moderne et contemporain de Saint-Etienne, 5 septembre-15 novembre 2015.
  3. Note 3 : Italo Calvino, Cosmicomic. Récits anciens et nouveaux, Gallimard, 1965-2013




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