Accueil
Expositions : critiques et entretiens
Focus
Dossiers thématiques
Global Terroir
Lieux et sites ressources du territoire
À propos
La belle revue papier
Newsletter
Appel à projets
fren
2018
2017
2016

Entretien avec Anne Le Troter

par Caroline Engel

Facebook / Twitter


Caroline Engel : Quel est l’objet de ton attention ?

Anne Le Troter : Je collecte des paroles et j’écris. J’ai commencé en enregistrant des pièces en mono : des récits mais avant tout des techniques que j’inventais pour rejouer le monde avec mes propres mots. Ces pièces ont constitué une base de données. Une autre partie de mon travail consiste en l’écriture pure. Dans L’encyclopédie de la matière par exemple, j’ai écrit sur la transformation des matières fondamentales (le bois, le métal, le sable, etc) sans passer par les outils de la connaissance. Cela donne une forme de poésie contemporaine. J’ai également écrit une pièce de théâtre qui met en jeu un langage que mes sœurs et moi avons développé avec une syntaxe trafiquée.

CE : Quel est ta relation à la poésie ?

ALT : Je ne sais pas si je suis poète ni même si je peux faire partie du paysage de la poésie mais c’est le médium d’où j’apprends le plus. J’y ai été sensibilisée à Genève, à force d’entendre des intervenants lire leurs textes, à force d’en lire, d’essayer d’enregistrer moi-aussi, d’écouter la radio et les banques de son du CIPM par exemple, bref en me faisant une discographie.
Je crois aussi être proche de la poésie parce qu’elle utilise des médiums spécifiques depuis longtemps (la pièce sonore, l’oralité, le texte, la lecture, la performance) et qu’à ma mesure, j’explore des pistes propres à la poésie dans mes pièces sonores : le rythme, l’oralité, la parole, la diction, etc.

CE : Qu’est-ce qui fait matière dans les installations que tu proposes ?

ALT : J’agence des « blocs langage » les uns derrière les autres, retravaillant, avec les contraintes de la pièce sonore chaque phrase, sa durée, sa couleur, sa respiration.
Dans mes pièces, le langage est présent et vit sans le corps de celui qui parle. C’est avant tout une identité ressentie et perçue au travers d’une ou de plusieurs voix qui est à l’œuvre et qui opère. Je travaille le son, des questions de rythme. Le langage et la voix travaillée, remaniée sont les matériaux premiers.

CE :En quoi ces matériaux ont-ils besoin d’un espace construit pour exister, pour que la parole ait lieu ?

ALT : Le langage, la parole que je développe sont des éléments produits « sans bouche ».
Je veux dire qu’il n’y a pas d’adresse spécifique, pas de destinataire, pas de dialogue : l’élément dit n’est pas adressé. À la différence du langage de tous les jours qui est lié ontologiquement à la présence d’un corps, mes formes langagières ainsi produites s’extraient de la relation à ce corps.
Je crée les conditions d’écoute pour que la parole opère et soit efficiente. Comme on distribue la parole dans un groupe ou une réunion, les éléments plastiques qui fondent mes dispositifs distribuent la parole dans l’espace et lui permettent de s’ancrer et d’être appréhendée par le spectateur.


CE : Penses-tu les éléments du dispositif, indépendamment de la pièce sonore ? Qu’est-ce qui vient en premier ? Et comment pourrais-tu qualifier, voire définir les lieux que tu produis ? Des espaces de projection du langage ?

ALT : A la BF15, j’ai d’abord conçu le dispositif plastique alors que d’habitude le langage, la pièce sonore préexistent à l’installation. La question primordiale est : qu’est-il possible de faire avec l’espace (de l’exposition) ? Il s’agit toujours d’un rapport de circonstance avec le lieu : le dispositif naît donc in situ.
Il n’y a pas de lien entre les éléments plastiques et le texte. Rien n’est illustratif. Mais ces derniers sont fondamentaux pour que la parole ait lieu, comme tu le disais.
Les éléments du dispositif sont des accroches visuelles : tout dans l’espace permet au spectateur de prendre possession de l’élément principal, la pièce sonore. Les éléments sonores et les objets du dispositif sont indissociables et travaillent ensemble dans l’espace pour permettre à la parole de s’accrocher visuellement.
Je conçois des dispositifs fixes, stables, équilibrés pour que la parole puisse s’ancrer. Le dispositif est fixe, mais ne contraint jamais physiquement le spectateur ; je le sollicite en permanence. Je crée dans mes installations des points de vue sonores et j’attends qu’il bouge et déambule avec les repères que j’ai mis en place au travers des notions comme celle de zoom, de flou et de net.
Et au final, oui, je jette, je projette littéralement du langage dans un espace dédié. Même si je n’utilise pas les mêmes codes, je voudrais solliciter la même attention que celle exigée dans une salle de cinéma.

CE : Où et comment travailles-tu ? Quel est ton rapport à tes espaces de travail ?

ALT : Je me déplace beaucoup entre Paris, Genève, Rome et Saint-Étienne. Je suis stéphanoise, j’y ai fait mes études et ma famille y vit toujours. Les choses sont faciles pour moi dans cette ville.
Il y a beaucoup de gens qui ne demandent qu’à parler, engager une discussion; chose fondamentale pour moi.
Ces rencontres qui s’opèrent constituent une matière pour travailler le langage. En effet, j’ai besoin de vivre les choses pour continuer à les imaginer ou les fantasmer. J’ai besoin d’un point d’ancrage dans le réel et Saint-Étienne incarne ça.

Extrait de la pièce audio Les mitoyennes, 2015, pièce sonore, 13 mins.
Exposition La BF15, Lyon
Commissaire: Perrine Lacroix
En collaboration avec Max Bruckert
Production La BF15
avec le soutien de Pro Helvetia, Fondation Suisse pour la culture en partenariat avec Grame, centre national de création musicale et le Musée d’art contemporain de Lyon
Enquêteurs téléphonique : Sabrina Aït-Medjane, Sirine Berrhmoune, Florent Bick, Odile Bonnefoux, Jeanne Bossy, Thierry El Fezzani, Anaïs Petitjean, Eveline Pan, Hatice Tulan
Percussions corporelles : Jeanne Larrouturou
Improvisations sportives : Antoine Bellini, Sacha Béraud, Lauren Huret, Lou Masduraud, Nicolas Momein
Traduction : Shelly De Vito
Remerciements : Georges Benguigui, Léa Bouttier, Yannick Charlet, Denis Chatelain, Olivier Emeraud et son équipe, Clément Gaillard, Victor Périchon, Philippe Roiron, Noémie Volle, Isaline Vuille

Et la pièce audio Fifi,Riri,loulou, 2011, pièce sonore, 02:16 mins

A lire, le livre d'Anne Le Troter, L'encyclopédie de la matière, 2013, Éditions Héros-Limite




Tags

Caroline Engel Anne Le Troter



«– Précédent
Visite d'atelier Josselin Vidalenc