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par Julie Portier

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Les plus censés des économistes le disent, et ce, depuis la fin du XIXe siècle : les sociétés capitalistes évoluent vers une diminution croissante du travail, diminution du temps qui lui sera consacré dans l’activité quotidienne des individus, proportionnelle à la diminution de sa valeur symbolique. En attendant, on n’a jamais donné autant de place au travail dans le débat politique, dans l’actualité des idées et dans notre environnement visuel où l’action de travailler fait l’objet d’une esthétisation suspecte. Le travail s’expose carrément, de manière impudique, dans des bureaux partagés donnant sur la rue ou dans des salons de thé designés pour les co-workers de l’économie créative, comme si travailler était une sorte de lifestyle à la mode tandis que l’oisiveté serait redevenue un trope de has been. Avant même que soit lancée l’idée de ce dossier, aucun des membres du comité de rédaction de La belle revue ne pouvait croiser le sourire d’un intérimaire en quatre par trois sur un panneau publicitaire ou être assailli par d’autres images positives du travail sans y voir le signe d’une névrose collective, et ce, malgré la satisfaction qu’il trouve dans ses multiples activités bénévoles. Ne tournons pas autour du pot : pour nous, cette passion est louche, surtout quand elle s’exprime dans le monde de l’art.

D’abord, les auteurs, artistes et contributeurs de La belle revue savent bien qu’un « travail passion » est affligé des mêmes maux que toute activité professionnelle, à la différence que la souffrance au travail serait rendue tolérable par la passion. Malgré ce lexique éloquent, notre engagement dans l’art a peu à voir avec une vocation religieuse et nous nous obstinons à penser que tout travail mérite salaire, même dans une revue gratuite, pas seulement quand la commande concerne la précarité du travail artistique. Sous ces conditions, Ghislain Amar fait jouer dans son atelier des situations types où quiconque ayant eu une expérience dans le milieu professionnel de l’art reconnaîtra son propre syndrome bipolaire. La partition qui indexe les images en font un répertoire d’émotions prêtes à l’emploi, transposables dans divers contextes où elles sont vouées à se répéter, comme la tragédie classique a ses thèmes invariants. Le texte de Lidwine Prolonge résulte d’un travail de « remédiation » à partir d’entretiens réalisés auprès de travailleurs de l’art ayant vécu des pressions hiérarchiques plus ou moins dissimulées par un cadre amical, clause intégrée, semble-t-il, à tout contrat de travail signé dans une structure culturelle. L’écriture du « déjà entendu » renvoie aussi à une forme dramaturgique et, au-delà de la performance, à un théâtre cathartique qui tente de déjouer l’oppression quotidienne par le mimétisme collectif et plus précisément la répétition des mots des autres.

Joshua Schwebel ausculte des agissements du pouvoir dans le champ de l’art. Ses œuvres opèrent en mettant à jour les dysfonctionnements managériaux et éthiques d’une structure artistique, comme il l’explique à Marie Bechetoille à la lumière d’un exemple français. Dans cet entretien, il pointe sans détour l’hypocrisie qui fait loi dans les institutions pérennisant des formes d’aliénation même quand leur programmation fait démonstration de son intérêt pour l’émancipation des classes laborieuses. L’artiste réclame la sanction définitive de ces abus. C’est salvateur.

Certains lecteurs fidèles se diront peut-être – avec surprise – que La belle revue a un train de retard, car le travail s’est imposé comme thématique et comme motif dans l’art contemporain depuis les années 2000. Plus alarmant est de constater que le monde de l’art n’en a pas fini avec la « problématique du travail » – bien qu’elle ait donné lieu à quantité d’œuvres et d’expositions pour partie ennuyeuses. Les mutations actuelles du travail insufflent de nouvelles expériences curatoriales comme d’intégrer à l’exposition des « tiers-lieux »1 ou autres manifestations contemporaines d’autonomisation, quitte à les réduire à un dispositif spectaculaire aliénant. Cela éveille chez nous une certaine méfiance, car il n’y a pas de moyen plus efficace pour maintenir l’ordre établi que de faire de l’entertainment avec les promesses d’un monde meilleur ; de même, nous doutons de l’usage public par les institutions culturelles hyper hiérarchisées d’une sémantique relative à l’intelligence collective (collégialité, horizontalité). Si des modèles de travail ont pu être renouvelés grâce à des réflexions transversales (entre les domaines de l’entreprise, de l’art, du militantisme), n’est-il pas stupéfiant d’attendre de l’art qu’il nous offre une vision providentielle du travail, alors que le secteur des arts plastiques est le plus en retard sur le plan juridique et la protection sociale ? Ces fantasmes occultent la nécessité de normaliser les cadres de travail dans l’art, où l’urgence est encore de se demander « comment travailler mieux », pour citer le statment en dix points de Fischli & Weiss (How To Work Better, 1991) qui propose ironiquement des solutions pour améliorer l’efficacité et le bien être des travailleurs, dans un langage transposable de la philosophie zen au néolibéralisme2. Le chercheur Barthélémy Bette décrypte la relation complexe qu’entretient la société au travail artistique dans une conversation avec Sophie Lapalu. Y est à nouveau posée la question de l’efficacité critique dont disposent les artistes. Le point de vue qu’offre le texte de Benoît Lamy de La Chapelle sur le motif du bureau dans la création contemporaine, où il observe les manifestations lisses d’une esthétique corporate, est plutôt pessimiste en ce sens, à moins que cette adhérence aux images génériques du nouvel esprit du capitalisme ne présente une stratégie. « 6. Accept change as inevitable. 7. Admit mistakes. 8. say it simple. 9. Be calm. 10. Smile ».

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Julie Portier



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