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À propos de la Städelschule de Francfort
entretien avec Anders Dickson

par Benoît Lamy de La Chapelle

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La mise en place du processus de Bologne en 2010, visant à harmoniser les systèmes de qualification de l’enseignement supérieur au niveau européen, a profondément modifié le fonctionnement des écoles d’art, affectant leur autonomie comme la spécificité de ce type d’enseignement. Au cœur des débats qui agitent la pédagogie depuis cette réforme, la Hochschule für Bildende Künste-Städelschule de Francfort, dite la « Städelschule », apparaît régulièrement comme l’école libre ayant conservé un enseignement artistique digne de ce nom, suite à son refus d’appliquer les directives européennes : pas de frais d’inscription, pas de programme, pas de contrôle continu ou d’obligations académiques en général. Chaque étudiant·e dispose de son propre atelier et profite de l’enseignement de professeur·e·s ou intervenant·e·s de renommée internationale. Elle jouit par conséquent d’une réputation mondiale qui relève désormais du mythe. La belle revue s’entretient avec Anders Dickson (USA, 1988), artiste et ancien étudiant de la Städelschule, afin qu’il nous fasse part de son expérience.

Benoît Lamy de La Chapelle :

En tant qu’américain étudiant depuis un certain temps en Allemagne, quelles sont les raisons qui t’ont amené à poursuivre tes études à la Städelschule ?

Anders Dickson :

J’étudiais en Allemagne depuis 2009. Au départ, j’avais le statut d’étudiant étranger au sein du département de philosophie de l’université de Fribourg, puis j’ai commencé le programme d’arts visuels de la Staatliche Akademie der Bildenden Künste de Karlsruhe en 2010. J’y suis resté quatre ans. C’est durant cette période que j’ai entendu parler de la Städelschule. De toute évidence, il planait un mythe intéressant autour de cette école et, depuis Karlsruhe, j’ai eu connaissance de sa réputation pour lancer des carrières d’artistes et réunir d’excellent·e·s artistes-professeur·e·s. J’ai apprécié mes études à Karlsruhe, c’est une plus petite ville, moins connue, dans laquelle il est possible d’expérimenter et de développer des idées. Je sentais finalement que j’y avais passé trop de temps, qu’elle ne m’apportait pas les ressources et l’inspiration que je cherchais. Partir à Francfort semblait alors évident ; sa configuration internationale était un avantage et je ne souhaitais pas m’éloigner de mon ancienne école. C’est finalement ma rencontre avec Monika Baer1 qui m’a convaincu d’aller à Francfort. En outre, et parce que j’étais étudiant étranger en Allemagne, je souhaitais aussi établir des contacts avec des artistes venant d’autres pays. Avec le recul, je me rends compte que mon choix de partir à Francfort découlait également d’un besoin de rétablir le lien et de me reconnecter avec les États-Unis.

BLdLC :

La Städelschule est souvent présentée comme l’école idéale, avec des enseignant·e·s de grande qualité et des périodes d’étude sur mesure. Selon ton expérience, qu’est-ce qui y rend les études si particulières et différentes des autres écoles européennes ?

AD :

Je pense que cela correspond à ce que j’ai décrit plus haut d’une certaine manière. Selon moi, l’école mettait à disposition un environnement bien spécifique donnant l’opportunité à beaucoup d’étudiant·e·s internationaux·ales de s’y rendre. Chaque enseignant·e parle anglais et la majorité des cours – sinon tous – sont également donnés en anglais. Comme le montre l’usage, l’école permet de rencontrer de nombreux·ses artistes qui viennent y travailler en tant qu’enseignant·e·s, intervenant·e·s ou conférencier·ère·s. Le corps étudiant était lui aussi très divers : on y trouvait des étudiant·e·s tout juste sorti·e·s du lycée, mais aussi d’autres déjà diplômé·e·s d’écoles d’art. C’est ainsi que l’expérience, les connaissances et l’énergie des étudiant·e·s étaient très variables et, grâce à cela, je pense que chacun·e pouvait profiter des un·e·s et des autres. J’y suis resté de 2014 à 2016, ce qui correspond à sa période de transition du statut d’école privée à celui d’école publique. Il lui fallait donc se soumettre à certaines directives de l’État mais je pense que, malgré cela, l’école pouvait encore maintenir ses particularismes, à savoir l’absence d’examens ou la dispense pour les enseignant·e·s de parler allemand. Lors de mon passage, l’importance et la réputation des dix années passées se faisaient encore sentir : de nombreuses anecdotes d’ancien·ne·s étudiant·e·s, d’enseignant·e·s et de rencontres répandaient chez nous cette part de fun propre à l’école. Pour un·e étudiant·e de la Städelschule, il est possible d’accéder aux ateliers 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7, quel que soit son rythme de travail, chacun·e pouvait vraiment être à l’école n’importe quand, nous avions souvent l’impression d’être dans une cabane alors que le reste de la ville aurait été l’aire de jeu. En fin de compte, j’ai été très influencé, ainsi que très touché par le nombre d’étudiant·e·s et d’enseignant·e·s brillant·e·s autour de moi pendant cette période. Nous nous rencontrions régulièrement dans nos classes pour des réflexions critiques, des groupes de lecture ou tout simplement pour poursuivre et approfondir des discussions entre nous.

BLdLC :

Comment qualifierais-tu sa pédagogie ? Vers quoi est-elle orientée ? Comment se passent les cours et quels sont les échanges avec les professeur·e·s ?

AD :

Il est difficile de définir une méthode globale spécifique à l’école. Il serait plus correct d’observer les méthodologies propres à chacun·e des professeur·e·s. En ce qui me concerne, j’ai eu la chance de suivre les cours d’Amy Sillman et Monika Baer qui enseignent chacune à leur manière. On peut dire grosso modo que chaque classe se structurait à partir des visites régulières des professeur·e·s à l’école. Lors de leur présence, il était possible d’organiser des discussions individuelles ou collectives à propos du travail de chacun·e (critiques individuelles ou collectives). Par ailleurs, les professeur·e·s organisaient des groupes de lecture ou des rassemblements avec leurs classes, afin d’encourager le travail en communauté, des modes de discours allant au-delà du simple partage d’ateliers. Avec Monika, nous lisions des livres et nous retrouvions périodiquement lors de groupes de lecture pour en discuter les derniers chapitres (comme avec Retour à Reims de Didier Eribon par exemple). Nous avions, de même, des sessions de lecture avec Amy, mais elle nous encourageait aussi à écrire et dessiner. Il arrivait donc qu’elle nous donne des devoirs qui, la plupart du temps, nous engageaient à écrire sur notre travail ou celui des autres. Mais cela se passait différemment dans d’autres classes ; je me souviens d’un ami, étudiant de Michael Krebber, me disant qu’ils ne critiquaient jamais les travaux des un·e·s et des autres durant ses cours, et que Michael organisait continuellement des groupes de lecture, s’entretenait avec ses étudiant·e·s dans la « mensa » ou en dehors de l’école en soirée. Nous passions aussi beaucoup de temps hors de l’école avec nos professeur·e·s ; nous allions voir des films, dîner, dans des bars… Et quand nous en avions la chance, nous partions ensemble en voyage. Il s’agit là d’un aspect agréable du système scolaire allemand en général. Occasionnellement, nous disposions de bourses pour nous rendre en voyage scolaire à des biennales ou d’autres endroits. Aussi, ces types de rapports avec les professeur·e·s avaient l’avantage de défaire certaines structures de pouvoir ou hiérarchiques et de fluidifier nos relations. Nous avions plutôt l’impression d’avoir affaire à des mentor·e·s desquel·le·s nous nous sentions proches et avec lesquel·le·s nous nous sentions personnellement impliqué·e·s vis-à-vis de leur propre engagement avec l’école.

BLdLC :

Dans son essai présentant le travail de l’artiste Jana Euler (également une ancienne étudiante de cette école), la critique d’art Isabelle Graw insiste sur la part importante du réseau dans la construction des carrières artistiques de nos jours2. Est-ce vrai qu’il faut être introduit·e par un·e enseignant·e afin d’être accepté·e dans cette école et qu’un subtil travail de réseau doit être réalisé en amont pour multiplier ses chances ?

AD :

L’école accueille des étudiant·e·s de la même manière que n’importe quelle autre école d’art, selon la procédure standard du dépôt de dossier d’inscription, suivie d’un entretien et d’un test pratique. Il est toutefois possible, ou du moins il l’était, si vous en aviez la chance, de rencontrer un·e enseignant·e en amont pour vous aider à vous orienter et voir si l’école peut vous convenir. Naturellement, beaucoup d’étudiant·e·s connaissent déjà quelqu’un de l’école comme un·e enseignant·e, ce qui permet d’avoir une rencontre privilégiée avec l’un·e d’eux·elles ou de passer un peu de temps avec ses étudiant·e·s. J’avais la chance d’avoir un ami étudiant à l’école, mais aussi d’avoir été présenté à un des enseignant·e·s par le biais d’un de mes ancien·ne·s professeur·e·s de Karlsruhe. J’ai donc pu m’y rendre et présenter mon portfolio. Régulièrement, les prétendant·e·s tentaient de participer aux rencontres de classes ou d’obtenir quelques minutes d’entretien. Lorsque j’y terminais mes études, leur politique changeait, les enseignant·e·s avaient décidé de mettre un terme à cette pratique pour procéder aux rencontres une fois la période d’inscription passée. J’ai trouvé que l’idée était bonne puisque cette pratique était discriminante pour ceux·elles n’ayant pas suffisamment de réseau ou ne pouvant pas, pour tout un tas de raisons, rencontrer les étudiant·e·s et les enseignant·e·s en personne. C’était plutôt amusant de voir des étudiant·e·s venir du Japon ou de New York juste une semaine, pour essayer de rencontrer nos enseignant·e·s, dans le but d’accéder aux classes et d’établir des liens. Quoi qu’il en soit, tout ce processus d’intégration et le temps passé là-bas m’ont beaucoup appris. J’entretenais une vision du monde de l’art très romantique, plutôt idéaliste, et prendre conscience de la manière dont le travail de réseau permettait à certain·e·s de tourner la situation à leur avantage m’a permis de me défaire de mes illusions. J’ai réalisé la façon dont les choses fonctionnent. Le travail de réseau n’est pas plus important dans le monde de l’art qu’ailleurs, n’est-ce pas ? Il va de soi que connaître quelqu’un de bien placé pouvant rendre service est plutôt bienvenu. Il est néanmoins assez écœurant d’assister à ce que certain·e·s sont prêt·e·s à faire pour s’attirer les faveurs des bonnes personnes.

BLdLC :

À quels types de contraintes les étudiant·e·s peuvent-il·elle·s être confronté·e·s dans cet établissement ? Y est-on toujours aussi libre ?

AD :

Cela a bien sûr été toute une histoire pour s’habituer à l’école. Sa réputation est bien connue, et pas seulement les nombreuses anecdotes à propos des ancien·e·s étudiant·e·s ou des enseignant·e·s, mais aussi parfois les intenses ou malfaisantes relations entre étudiant·e·s. Je pense qu’une part importante de l’identité de l’école repose sur la « mensa » en tant que lieu de rencontres et de partages d’idées entre les étudiant·e·s, et même de lieu de détente. Je ne peux pas vraiment dire que je correspondais à son esprit ou que je me sois particulièrement bien intégré. Ma position était plutôt marginale mais c’est certainement parce que mon atelier se trouvait tout au bout de l’école, au dernier étage, là où personne n’allait jamais, à l’exception de ceux·elles qui nous rendaient visite. J’ai donc pu ressentir une certaine pression au début. J’avais l’impression de devoir prouver ma légitimité ou de devoir correspondre à un style particulier, quelque chose qui me mettait mal à l’aise dans l’environnement de la Städelschule. Avec le recul, il n’y avait pas vraiment de « contraintes » qui auraient pu nous empêcher de travailler. Le problème venait davantage de ma manière de me sentir à l’aise ou non. Honnêtement, les 24 heures d’ouverture des espaces de travail étaient formidables pour passer de longs moments à l’atelier et travailler sur mes pièces. Comme dans de nombreuses écoles, il faut noter à quel point l’éducation se faisait beaucoup en dehors des ateliers, au travers des sorties dans les bars ou des vernissages, afin de déchiffrer certains codes. L’école comprenait plusieurs scènes, Daimler ou Dürer Strasse étant deux bâtiments séparés dans la ville, chacun produisant ses discours, ses styles et dans lesquels chacune des classes générait son identité propre. Pour répondre plus précisément à ta question, son aspect contraignant venait du regard que portait le monde extérieur sur l’école et des attentes vis-à-vis des artistes qui en sortaient. Les « rundgang », à savoir les ouvertures d’ateliers d’hiver, attiraient toujours beaucoup plus de visiteur·euse·s que mon école précédente. Je dirais que les moments de préparation pour ces derniers étaient de loin les plus intenses, bien que drôles en même temps. Les élèves préparant leurs accrochages étaient vraiment très stressé·e·s. Peut-être que la pression extérieure n’était pas si forte mais je la ressentais avec intensité.

BLdLC :

J’ai lu que l’école avait rencontré ces dernières années des difficultés budgétaires, ne bénéficiait pas de bons ateliers, ni de bons équipements pour les étudiant·e·s, etc.3. Ce qui représente de grosses lacunes pour une école d’art… Ne serait-il pas plus juste de la qualifier de post-diplôme ? Ou, comme me l’a glissé récemment un autre ancien étudiant, de « programme de résidence » ? Tout cela pris en compte, est-il encore possible de qualifier la Städelschule d’école d’art et dès lors, d’exemple à suivre pour les autres écoles ? Est-on vraiment dans la même catégorie ?

AD :

Je ne saurais me prononcer à propos des pertes budgétaires. Lorsque j’y étais, les divers ateliers existaient et fonctionnaient, bien qu’étant provisoires et réduits au minimum. Je ne les utilisais pas vraiment sauf de temps en temps, pour souder ou imprimer quelque chose dans la salle informatique. Et je serais d’accord pour la considérer comme un post-diplôme ou une résidence, cela ne fait pas de doute. Ceci dit, je pense qu’une mutation est en cours, maintenant que l’école semble avoir limité le nombre d’étudiant·e·s invité·e·s pour des temps courts et qu’elle contrôle le nombre de semestres autorisés. Par conséquent, la moyenne d’âge des étudiant·e·s est moins élevée qu’avant et il·elle·s restent sur de plus longues périodes, pas seulement pour un rapide semestre. La Städelschule me paraissait toujours être un avant-poste pour les étudiant·e·s étranger·ère·s souhaitant venir en Europe ou en Allemagne, une sorte de tremplin, pour le dire autrement. Mais alors que l’école est entrée dans une phase de reconfiguration afin de se construire une véritable image d’école conventionnelle, le temps seul pourra nous dire ce qu’elle va devenir.

J’imagine que c’est déjà bien assez difficile d’étiqueter une école d’art en tant qu’institution et d’évaluer quelles sont les qualités requises pour être considérée comme telle, de mesurer ses valeurs ou de savoir à partir de quoi juger les travaux, etc.

Cette école m’a véritablement permis de prendre conscience de la scène artistique et m’a préparé à y entrer. Elle m’a permis de me débarrasser de mes illusions romantiques, de m’exposer aux codes d’inclusion et d’exclusion, au marché et par-dessus tout, elle m’a appris à compter sur mes pairs et ma communauté. Sans ce réseau, on se retrouve vite à travailler dans son coin, pour soi-même dans son atelier. Avec ses ambiguïtés, la Städelschule est une école aux multiples facettes, mûre pour extraire d’elle ce dont on a besoin.







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