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Tenter de nouvelles pratiques d’imagination, de résistance, de révolte, de réparation, de guérison
entretien avec Alessandra Pomarico

par Sophie Lapalu

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Sophie Lapalu :

Alessandra Pomarico, vous vous présentez comme étant curatrice de « programmes de résidences d’artistes internationaux·ales et multidisciplinaires, en Italie et en Europe, à l’intersection des arts, de la pédagogie, des questions sociales, et de la poétique des relations dans la construction de communautés ». Vous faites partie des fondateur·rice·s de la Free Home University (FHU), un espace d’expérimentation basé en Italie et créé par un groupe d’artistes et de penseur·euse·s en vue de redéfinir l’art et l’éducation. Comment ce projet s’inscrit-il dans votre parcours et vos recherches ?

Alessandra Pomarico :

La FHU se veut tout à la fois un projet et un processus au sein desquels convergent nombre de mes centres d’intérêt, où se rencontrent différentes approches, et un vaste panel d’expériences portées par les personnes participant à cette co-création, à commencer par l’artiste et désormais co-curateur Nikolay Oleynikov, qui a joué un rôle central dans cette initiative. Cette plateforme apporte tout à la fois une formidable continuité aux programmes que j’ai créés précédemment avec des artistes et des musicien·ne·s, mais est aussi une perspective de développement de mes recherches sociologiques autour de la migration, des récits d’appartenance et de déplacement, de ma prédilection pour la construction de « maisons communes », que ce soit chez moi ou dans une institution, et de mon désir d’impliquer différents acteur·rice·s sociaux·ales.

J’ai toujours privilégié les positions marginales, ainsi que les espaces d’expérimentation informels et radicaux. J’ai développé une sorte de méfiance à l’égard du monde de l’art, de l’attitude autoréférentielle et du mécanisme de marchandisation de la création artistique. Dans ma conception, l’art est plus spirituel, relationnel ; il s’agit d’une pratique sociale. C’est un mode de vie et un mode de savoir. Ce que j’apprécie le plus, c’est de convier la sensibilité et les perspectives artistiques dans le quotidien des communautés, activer les processus ancrés dans la réalité des gens, dans le tissu social plutôt que dans des bulles isolées.

J’ai toujours travaillé avec des artistes, et j’ai conscience du potentiel transformateur et de la dimension pédagogique intrinsèque de certaines pratiques, surtout celles qui concernent les sphères sociales et politiques et qui se fondent sur des approches collectives, collaboratives et participatives. Un art qui se veut politique et qui s’articule autour de formes d’attention à l’autre. La rencontre avec Musagetes, une organisation philanthropique canadienne défendant une vision dans laquelle l’art est au centre de la vie des communautés et qui s’est engagée dans un processus approfondi d’apprentissage en tant qu’institution, a contribué à concrétiser le rêve qu’était la création de Free Home University : une communauté d’apprenant·e·s, avec des artistes de différentes générations et des membres de la communauté locale et transnationale. Plus nous faisons ce travail et nous nous relions à d’autres, plus il devient évident qu’il existe un mouvement mondial cherchant à réimaginer l’enseignement supérieur : quantité de personnes à travers le monde qui se réapproprient l’apprentissage, de même que d’autres sphères de la vie, et se réorganisent de façon autonome.

SL :

En France, depuis 2010 notamment et les réformes du processus de Bologne, on observe une forme de sclérose dans l’enseignement supérieur artistique ; ce dernier peine à se contraindre aux normes d’évaluation et aux difficultés structurelles engendrées par la réforme institutionnelle. L’expérimentation se trouve soumise aux normes qui permettent la délivrance des diplômes européens. De plus, une véritable discrimination se met en place suite à l’augmentation des frais d’inscription concernant les étudiant·e·s étranger·ère·s... Est-ce que la FHU est née d’un constat d’échec de l’enseignement supérieur ?

AP :

En effet, la FHU est un projet né de la réticence à s’adapter à ce système éducatif ou de la résistance à y participer. L’école peut être un lieu d’émancipation et de liberté (le savoir est un pouvoir !), mais elle reste un lieu d’exclusion, d’oppression et de reproduction de relations de pouvoir asymétriques. Un autre mode d’apprentissage est possible, nous pouvons tou·te·s partager ce que nous savons et apprendre les un·e·s des autres afin de continuer à développer nos connaissances sans avoir à nous endetter, et peut-être aussi afin de répondre avec plus de liberté et plus en profondeur à ce que nous avons besoin d’apprendre aujourd’hui, à notre époque et dans notre société. Nous devons identifier les défis auxquels nous sommes confronté·e·s, réfléchir aux façons différentes d’appréhender les problèmes, afin de cesser de les reproduire. Pour que de tels espaces existent véritablement, il est nécessaire de travailler sur un certain nombre d’éléments structurels. J’ai une grande admiration pour celles et ceux qui travaillent depuis l’intérieur du système, car je mesure pleinement les efforts que cela implique, et je sais à quel point il est nécessaire d’essayer de le changer de l’intérieur. Cependant, je crois qu’il est nécessaire aussi de travailler depuis l’extérieur du système, de chercher une alternative radicale, et non plus seulement une réforme, en essayant de construire les fondations de ce qui n’existe pas encore, en sachant que « les outils du maître ne démantèleront jamais la maison du maître », pour reprendre le titre d’un essai d’Audre Lorde. La FHU représente cette tentative̵ ; elle naît d’une analyse et d’une critique profondes des modes de production du savoir et de la façon dont ceux-ci reproduisent structurellement le pouvoir et l’asymétrie. Elle propose une praxis dans laquelle nous sommes personnellement impliqué·e·s et avec laquelle tou·te·s nous advenons à mesure que nous la faisons advenir, plutôt que nous borner simplement à critiquer le fait que les choses entreprises ne suffisent pas. Une praxis dans laquelle nous souhaitons formuler non seulement les « contre », mais aussi mettre en œuvre les « pour ».

D’après mon expérience personnelle, en Italie le système reste très népotiste, la méritocratie n’existe pas, et il s’agit d’un environnement extrêmement patriarcal et misogyne. Mon sentiment est que le travail effectué par les études postcoloniales, le féminisme intersectionnel, les recherches sur les rapports sociaux de race et de genre, la théorie queer et les autres approches décoloniales sont loin d’avoir pénétré ne serait-ce que la surface de la plupart des universités européennes en tant que prisme critique permettant de réfléchir sur la structure de notre système éducatif ainsi que sur son corpus de connaissances.

Aux États-Unis, il faut avoir l’endurance et l’ambition nécessaires à une compétition acharnée, et être prêt·e à intégrer un système très néolibéral. Heureusement, de nos jours, il est possible de parler plus ouvertement de sexisme, de racisme, d’âgisme et de validisme, et les entreprises sont contraintes d’appliquer des politiques « d’égalité des chances », mais le fait est que, dans nos universités, les professeurs hommes, blancs et d’un certain âge restent prédominants et que leurs collègues femmes sont moins payées ou sont ostracisées.

Je pense que notre tâche aujourd’hui, en tant que professeur·e·s et éducateur·rice·s, devrait être de promouvoir un apprentissage différent qui nous prépare à un avenir écologiquement durable et socialement juste. Ce qui, dans un premier temps, implique de réviser et de déconstruire de manière critique les fondements de la production, de la re-production et de la diffusion du savoir. De déconstruire nos discours et nos habitudes, de questionner l’écologie du savoir afin de tenter de décoloniser les structures d’apprentissage par une plus grande diversité épistémologique. Comment pouvons-nous résister au modèle de la marchandisation, de la compétitivité, des structures hiérarchiques et du discours hégémonique de l’institution éducative ? La production du savoir est devenue une marchandise coûteuse, les universités élaborent principalement leurs programmes pour répondre au marché et sont devenues des lieux où se créent des dettes.

Je pense que les réformes et les exigences posées par le processus de Bologne sont aussi un moyen d’aplanir le terrain afin de parvenir à instaurer ce type de système éducatif en Europe. Il y a d’abord l’homologation des programmes, l’évaluation, les notes et les diplômes, de sorte à les rendre plus « exploitables » au niveau mondial, puis vient le processus de privatisation (même au sein des actifs publics).

SL :

Comment fonctionnent les sessions de la FHU ? Comment choisissez-vous les personnes invitées ? Qui sont les participant·e·s et comment impliquez-vous les personnes locales ?

AP :

Nous invitons des artistes qui correspondent à un thème particulier ou qui apportent une approche spécifique, la plupart du temps des collectifs ou quelques artistes de premier plan, de sorte à élaborer des sessions sous l’angle de pratiques multiples. Nous traitons les enjeux les plus prégnants localement, dans le contexte spécifique de notre région, liés à des problématiques globales, car tout est enchevêtré dans notre monde globalisé et numérisé. Le « groupe d’études » est généralement composé d’un ratio de personnes locales (que nous aidons à identifier) et de participant·e·s nationaux·ales ou internationaux·ales suggéré·e·s par les artistes dirigeant l’étude ou d’autres proches collaborateur·rice·s, voire des participant·e·s. Nous ne procédons pas par appels ouverts, car nous trouvons problématique l’idée d’évaluer ou de refuser quelqu’un. En outre, nous avons une collaboration bien établie avec des agriculteur·rice·s biologiques, des jeunes lgbtqi+, des demandeur·euse·s d’asile et les ONG qui les soutiennent. Des personnes issues de ces communautés participent désormais pleinement au travail en proposant activement des orientations à suivre. Nous travaillons autour de leur capacité à agir, et nous écoutons leurs besoins. Nous évitons cette opposition professeur·e/élève, car nous croyons que nous apprenons tou·te·s les un·e·s des autres, tout le temps et partout, ce qui implique aussi d’inventer un nouveau langage pour définir nos pratiques. Il existe naturellement une « tension pédagogique » qui se manifeste à la fois de façon formelle (par la recherche artistique, les lectures, parfois même les conférences), mais surtout informelle, par le biais de conversations, de sorties d’études, de visites aux membres de la communauté et par la vie en commun.

Ce dernier aspect est véritablement au cœur de nos pédagogies : bien que temporairement, nous partageons une maison, et nous ne séparons pas la vie des études ou du travail en commun. La vie collective est très intense, avec du travail répétitif (ménage, cuisine, courses, achat de légumes auprès des producteur·rice·s que nous soutenons). Elle vise à induire, du moins nous l’espérons, une identification en tant que co-créateur·rice·s élaborant collectivement notre processus, ainsi qu’une intimité permettant d’aller plus en profondeur, de partager des récits et de déconstruire les schémas de patriarcat, de race, de privilège de classe ou de genre, de refuser l’anxiété « d’être hyperproductif·ive·s » et de lâcher prise sur le contrôle ou les attentes. Nous nous efforçons de mettre en œuvre l’horizontalité, ou du moins des dimensions non verticales du pouvoir, d’expérimenter des façons de faire circuler l’autorité entre nous tou·te·s. Nous cherchons à créer un sens du commun, de la rencontre et de l’action commune.

Ce n’est pas toujours facile, car nous sommes habitué·e·s à des espaces et des temps très privatisés, à des relations verticales, à des habitudes intériorisées qui nous font valoriser les résultats plus que les processus, ou qui nous poussent à attendre que l’on nous dise quoi faire, au risque de nous sentir perdu·e·s si nous ne maîtrisons pas le calendrier ou ce que l’on attend de nous. Rien que de très compréhensible, dans la mesure où c’est ainsi que la socialisation s’est opérée. Nous essayons de renverser ces schémas et nous encourageons les participant·e·s à se montrer ouvert·e·s à l’inattendu et à l’émergent, seuls lieux où quelque chose de véritablement nouveau peut surgir. Nous tentons d’exercer notre capacité d’adaptation et d’improvisation, ainsi que notre boussole interne afin de naviguer au cœur de situations nouvelles. Un certain effort est nécessaire pour équilibrer attention au collectif et attention à soi, parvenir à une structure souple mais néanmoins fonctionnelle, combiner productivité et réflexivité, être capable d’exprimer et d’écouter, prendre et donner de l’espace et reconnaître nos limites. L’apprentissage est douloureux (autant qu’il est joyeux et libérateur), et c’est précisément dans ces moments difficiles que l’on se développe, que l’on se transforme, et que l’on s’améliore le plus. Comme le formule Audre Lorde, « le processus d’apprentissage est une chose que l’on peut littéralement fomenter à la manière d’une émeute. Alors peut-être, avec un peu de chance, il atteint son but, ou se poursuit… ».

À ce stade, nous avons acquis une certaine expérience nous permettant de discerner ce qui fonctionne le mieux et ce qui aide le processus, par exemple la valeur ajoutée par le fait d’inclure la sagesse du corps, c’est-à-dire des pratiques somatiques qui nous aident à ne pas être toujours seulement dans nos « têtes » ou dans un espace discursif et rationalisé. Les dérivatifs sont aussi très importants, comme par exemple passer du temps dans la nature, se ressourcer, se promener, explorer par le biais de nos sens ; nous employons des outils de recherche conviviaux, ainsi qu’une méthodologie de recherche en action : passer du temps avec les habitant·e·s, apprendre d’eux·elles, participer et contribuer à leurs initiatives. Nous visons et espérons une approche de type coalition pour la définition et l’élaboration de l’enquête, par le biais d’un partage des différents aspects de la vie et d’un approfondissement de la connaissance de la situation et des luttes de nos communautés locales.

L’apprentissage collectif et celui de la collectivité acquièrent une urgence particulière à mesure que nous assistons à la segmentation de chaque sphère de la vie, à une atomisation individualiste de l’être humain, à la transformation de l’espace et du temps partagés en médias virtuels dits « sociaux ». L’enseignement du XXIe siècle devra s’emparer de ces questionnements, nous vivons un changement anthropologique spectaculaire dans notre rapport aux autres et à la planète. Apprendre à être pleinement présent·e, à être dans l’instant présent, est devenu un véritable défi.

SL :

Durant l’été 2019, trois sessions ont été organisées par la FHU. En juin, l’activiste féministe Silvia Federici et la Plateforme féministe de Recherche sur les Violences contre les Femmes ont échangé autour des théories de Federici sur le capitalisme patriarcal et la violence systémique (The Time is Now. A time for the bodies. A time for care and reproduction of life) ; en juillet, le collectif Chto Delat a produit un film avec un groupe de réfugié·e·s, d’artistes et de militant·e·s (People of Flour, Salt, and Water) ; en août, l’artiste Babi Badalov a imaginé un workshop de peinture murale avec des travailleur·euse·s sociaux·ales (Refugees Welcome. Refugees Will Come). Pouvez-vous décrire le travail réalisé en commun ?

AP :

La session avec Silvia Federici s’est déroulée à Parme, d’où cette activiste est originaire, et, à bien des égards, cette session a vraiment eu tout à la fois des allures de retour au pays et de fêtes des anciennes… Nous étions un groupe de dix femmes de différents lieux et âges, impliquées de façons diverses, par notre vie et notre travail, dans ce prisme du féminisme, en résonance avec le travail de Silvia. Silvia travaillait à l’écriture d’un nouveau livre sur le corps, dont elle nous envoyait les chapitres pour lecture. Nous en parlions ensuite avec elle. Le matin, nous proposions chacune tour à tour un atelier, par exemple sur une approche somatique, la vidéo avec une caméra Super 8, l’art des mandalas, une séance de massage ou encore un atelier du rire. Nous regardions des documents sur l’art, nous cuisinions ensemble, il y avait énormément de partage entre nous sur nos familles, notre travail, notre parcours, notre organisation personnelle. Silvia nous a fait visiter la ville, ce qui nous a donné l’opportunité d’échanger sur son histoire politique. Nous avons été accueillies dans un bâtiment squatté, un centre social géré par des étudiant·e·s et des familles migrantes, et nous avons été conviées à leurs réunions afin d’y présenter notre travail. Ces participations étaient très importantes pour nous, car nous y échangions autour de différentes formes de luttes et de résistance politiques, autour de la solidarité et de la mise en commun, de ce qui aurait besoin d’être mis en œuvre pour réimpulser la vie au sein des communautés, de sorte que la session s’est transformée en véritable opportunité pour nous de prendre conscience de nos propres modes de reproduction sociale. Cela a été tout à la fois magique et vecteur d’autonomisation, ainsi qu’une formidable occasion d’échanger sur nos expériences, en équilibrant approche intellectuelle et savoir plus incarné, émotionnel, empathique et féministe.

Le groupe Chto Delat (six membres, plus deux filles des membres) nous a rejoint·e·s pour la deuxième fois à Castiglione d’Otranto, un petit village du Sud où nous avons organisé nombre de nos sessions depuis 2014, lorsque nous nous sommes associé·e·s à Casa delle Agriculture, un étonnant groupe d’activistes et d’agriculteur·rice·s ayant réussi à créer une communauté solide autour de la protection de la biodiversité, de la souveraineté alimentaire, ainsi que des causes sociales et environnementales. L’idée était d’expérimenter l’ensemble des pédagogies conçues par Chto Delat (il·elle·s disposent depuis 2013 d’une plateforme d’apprentissage dénommée School of Engaged Art) et d’utiliser la vidéo comme outil d’analyse, d’exploration et d’apprentissage. Le groupe était composé d’activistes, de jeunes demandeur·euse·s d’asile et d’artistes internationaux·ales. Nous avons partagé lieux de vie et récits, à commencer par les récits du sous-commandant Marcos traduits dans plusieurs langues mais surtout transposés à nos propres contextes. Ces traductions ne sont jamais seulement littérales, elles sont transculturelles et témoignent d’une recherche de nos propres compréhension et vérités, somme d’interprétations tout à la fois collectives et différentes. La première semaine a été consacrée au processus intense de rencontre ; nous avons abondamment échangé autour de nos conceptions et positions et partagé par le biais de nombreuses approches : corps et mouvement, jeux théâtraux, exercices de respiration avec Nina Gasteva la chorégraphe du groupe, nous avons chanté et exploré des sons, des comptines et des berceuses de différentes origines ; nous avons assisté à des séances « d’information politique », sortes de mise à jour des situations des pays dont sont originaires les participant·e·s du groupe (Gambie, Congo, Italie, Royaume-Uni, Russie, Nigeria, Iraq/Kurdistan) ; nous avons confectionné des pâtes fraîches, que nous avons tout d’abord eu plaisir à cuisiner et à manger, avant d’utiliser plus tard la pâte pour faire naître d’étranges créatures, personnages de notre récit ; nous avons dessiné un paysage qui deviendrait plus tard « notre mère patrie », nos communs avec ses rivières, montagnes, semences et forêts. Nous avons appris à connaître le zapatisme avec un activiste qui avait fait partie des « caravanes » de soutien aux indigènes du Chiapas lors de la première insurrection de 1994. Tout le monde était fasciné par le courage et les stratégies des zapatistes et nous avons débattu de leurs lois et de leurs revendications. Chacun·e a réagi à partir de sa perspective et de son expérience personnelles. Inévitablement, nous avons parlé de déplacement, de dépossession, de colonialisme, d’appropriation des terres, de racisme, de formes d’oppression, capitalisme y compris. La deuxième semaine, nous avons démarré notre film d’apprentissage intitulé People of Flour, Salt and Water – c’est un récit de guerre, d’invasion et finalement de résolution qui a émergé à partir de nos séances d’improvisation et d’exercices guidés. Le film est un montage de moments de vie commune, il rend compte de notre processus créatif, de la création et de l’histoire, et comprend aussi quelques entretiens. La première édition du film sera présentée en Italie lors d’une série d’ateliers au cours desquels les artistes pourront échanger avec les participant·e·s et recueillir les retours du public. Chto Delat retravaillera les éditions suivantes ainsi que les nouvelles versions – une façon de prolonger le film en tant que processus d’apprentissage se poursuivant sous forme de débat dialectique avec le public impliqué, ce qui a pour effet de renverser la passivité habituelle du public qui d’ordinaire reçoit le film comme un objet définitif et finalisé. En parallèle, nous préparons une publication intitulée When the Roots Start Moving. Chto Delat and Free Home University between displacement and belonging.

Avec Babi Badalov, artiste et réfugié originaire d’Azerbaïdjan, la session s’est articulée autour des thématiques du déplacement, du refuge, de la violence systémique des frontières, ainsi que de la construction de l’illégalité et des régimes de terreur. Son expérience personnelle a ouvert une réflexion intime sur le caractère jetable de certains corps, la mobilité limitée des êtres humains comparée au commerce illimité des marchandises, ainsi que sur les multiples traumas auxquels sont confrontés les demandeur·euse·s d’asile et les nouveaux·elles arrivant·e·s, y compris un traumatisme de nature linguistique. Nous avons pris acte et reconnu les conditions dans lesquelles, à l’heure actuelle, les personnes déplacées sont forcées de vivre presque partout en Europe, alors que de nouvelles idéologies racistes, fascistes et xénophobes se diffusent et se voient légitimées par des gouvernements de droite, et la façon dont nous en devenons complices si nous ne réagissons pas ou ne nous mobilisons pas contre par le biais d’actions civiques. En Italie, quand Salvini est devenu ministre de l’Intérieur, le gouvernement a voté des mesures anti-immigration et d’expulsion qui sont toujours en vigueur quand bien même un nouveau gouvernement a été formé. La situation de réfugié·e, que partage plus de la moitié de notre groupe de la FHU, a été analysée comme situation d’oppression, mais aussi comme état en devenir de résistance et d’autonomie, condition de sortie induisant et forgeant à la fois mise en mouvement et transformation. Partager l’espace et les récits, organiser des débats publics ardus contre les privilèges et la stigmatisation, réfléchir sur notre propre déshumanisation, autant d’actions qui s’avéraient importantes dans un village où la moitié de la population soutient ces politiques restrictives et exprime des fixations identitaires ; le chômage fait naître une colère à l’égard de celles et ceux identifié·e·s comme « les autres ».

En suivant l’approche de Babi, sa vision politique et sa pratique artistique – une poésie visuelle dans laquelle le langage s’étire afin d’ouvrir de multiples significations et références –, le groupe en est arrivé à créer une peinture murale collective intitulée Refugees Welcome. Refugees Will Come, et a participé à l’exposition « Pane no Frontiere » (« Pain sans frontières ») apportant dessins, pancartes et drapeaux sur lesquels s’affichaient des slogans, fabriqués avec du tissu recyclé, des draps et des vieux t-shirts. Nous avons également lancé une campagne de solidarité en faveur des réfugié·e·s en détresse et créé à cette occasion une série limitée de t-shirts avec des œuvres d’artistes, que nous avons vendue afin de collecter de l’argent pour ces réfugié·e·s dans le besoin.

SL :

« Personne n’éduque autrui, personne ne s’éduque seul, les hommes s’éduquent ensemble par l’intermédiaire du monde » (Paulo Freire, La Pédagogie des opprimés, 1974). Vous revendiquez-vous des méthodes de l’éducation populaire, soit l’éducation du peuple, par le peuple, pour le peuple ?

AP :

Je suis éducatrice, j’étais très jeune quand j’ai commencé à travailler dans l’éducation nationale et publique italienne, où pendant de nombreuses années, j’ai enseigné l’histoire et la littérature italienne, principalement dans des lycées professionnels et dans des zones défavorisées, auprès d’élèves issu·e·s de la classe ouvrière. Il me fallait sans cesse aménager et ajuster les programmes à leur vie, afin de leur montrer comment l’histoire ou la littérature pouvait changer notre compréhension du monde et notre façon d’y agir.

Ces années ont été difficiles, c’était une période très frustrante, par la rigidité des programmes, le système d’évaluation, la bureaucratie, mais aussi très gratifiante, car un changement positif se produisait chaque fois qu’il était possible de faire de la place à la relation et d’introduire moins de rigidité et plus de souplesse dans la pédagogie. J’ai énormément appris avec mes élèves de lycée, notamment à remettre en question des hypothèses méthodologiques ainsi que la structure oppressive sur laquelle se fonde l’école (y compris sur le plan architectural). Nous nous trouvons véritablement à un point de non-retour, aussi est-il crucial d’inclure et de soutenir les jeunes générations auxquelles l’avenir a été volé. En cette ère de crises sociales, économiques et écologiques, je me demande, en tant qu’éducatrice, ce que nous devons apprendre et désapprendre, et comment, pour survivre à l’anthropocène, produire un changement et se dégager des paradigmes actuels, afin de résister et de s’épanouir en tant qu’êtres humains. Je crois que l’éducation est le lieu où cette « révolution » peut advenir.

Freire, avec La Pédagogie des opprimés, ainsi qu’Illich, à qui l’on doit Une Société sans école, sont tous deux des penseurs visionnaires dont les idées résonnent encore à notre époque. Nous tirons aussi les enseignements des nombreux exemples de communautés de pratiques, ainsi que des plateformes d’apprentissage mises en œuvre par des artistes qui se multiplient de façon intéressante à notre époque. De notre point de vue, les processus d’apprentissage émancipateurs, ceux qui se centrent sur la vie, la liberté et la justice, constituent également des processus de guérison et de régénération. Même si le système éducatif, tel qu’il s’est conçu historiquement, peut être un instrument d’oppression et d’asservissement, les processus d’apprentissage, en revanche, s’inscrivent dans un cheminement de développement personnel et de transformation collective. Comme le formule Henry Giroux, cela implique aussi de « rejeter les modes d’éducation éloignés des préoccupations politiques ou sociales, et qui se sont détournés de l’histoire et des questions de préjudice et d’injustice ».

SL :

La FHU se réfère à Joseph Beuys, à la Free International University, lieu organisationnel de recherche, de travail et de communication créé en 1971 afin de réfléchir à l’avenir de la société, y compris l’économie politique, mais également à sa vision de « sculpture sociale ». La FHU fait se croiser artistes, activistes, militant·e·s, réfugié·e·s. Pourquoi l’art y tient-il une place importante ? Pensez-vous qu’il offre des outils pour la pensée politique ?

AP :

Les artistes et les créateur·rice·s culturel·le·s sont impliqué·e·s dans tous les aspects des conditions, matérielles comme immatérielles, affectant les communautés ; aussi, pour moi, l’art est également une façon de nous situer nous-mêmes et de prendre parti. D’où parlons-nous ? Où nous situons-nous ? Les réflexions artistiques ont toute leur utilité dans l’analyse du niveau macro, mais aussi pour opérer au niveau micro, voire nano, dans les fissures du système, dans les relations entre les personnes, les objets, les lieux, les histoires, entre l’humain et le non-humain.

Beuys, un artiste qui, en son temps, a subverti et élargi ce qui était conçu comme art, fait assurément partie de nos références, dans la mesure où notre objet d’étude est la recherche artistique dans le domaine social. L’art est un outil servant à questionner, mais aussi à mobiliser notre énergie collective, à susciter des réflexions et à relier les gens ; en outre, par sa dimension politique, il est aussi un instrument pour repenser et réimaginer la politique.

Comme le formulaient les féministes, la sphère personnelle est politique ; de mon point de vue, nous sommes sans cesse confronté·e·s dans notre quotidien à des choix politiques, même quand ces décisions portent sur ce que nous mangeons et comment nous consommons. Nous ne pouvons pas uniquement reléguer les questions politiques aux périodes électorales, a fortiori alors que les « démocraties » représentatives actuelles sont devenues si insuffisantes et si exclusives.

Le processus esthétique n’est pas le seul à être politique : pour ma part, je considère la pédagogie comme de la politique. Une pédagogie de l’harmonisation, de l’enchevêtrement, afin de se relier de nouveau les un·e·s aux autres dans un « bien-être multi-espèces », comme le qualifierait Donna Haraway : retisser, depuis et par-delà nos différences, à partir d’une polyphonie de positions et avec une farouche humilité, sur le terrain, avec les éléments humains, non-humains et autres qu’humains, en s’essayant à de nouvelles pratiques en matière d’imagination, de résistance, de révolte, de réparation, de guérison. En prenant appui sur la capacité de réponse et la responsabilisation afin de restaurer les écosystèmes locaux partout dans le monde, ainsi que des zones autonomes de production culturelle.







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