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Aprender Caminando
entretien avec le Groupe de Recherche en Art et Politique

par Pietro Della Giustina

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Fondé par Natalia Arcos et Alessandro Zagato1, le Groupe de recherche en Art et Politique (GIAP) étudie et collabore avec les communautés zapatistes du Chiapas (Mexique) depuis plusieurs années ; et s’interroge sur la naissance et l'évolution du mouvement zapatiste et notamment sur les spécificités de son système d’éducation autonome.

Pietro Della Giustina :

En 2013, vous avez créé ensemble GIAP, un projet collectif basé à San Cristóbal de las Casas (Mexique), qui questionne des concepts relatifs à l’art, à l’esthétique et à l’autonomie par le biais de publications, d’expositions, de présentations et d’activités culturelles. Vous avez également fondé CASA GIAP, un espace de travail et de vie où vous accueillez des universitaires et des chercheur·euse·s intéressé·e·s par le développement de recherches sur le Chiapas. Quels sont les enjeux à l’origine de la création de GIAP, et pourquoi avez-vous décidé d’implanter le projet à San Cristóbal de las Casas ?

GIAP :

GIAP est un collectif indépendant né en 2013 sous l’impulsion de la nouvelle phase politique lancée à l’époque par l’Armée zapatiste de libération nationale (EZLN) au moyen d’initiatives culturelles et politiques2 et de communiqués [intitulés Ellos y Nosotros (« Eux et Nous »)] disponibles sur leur site officiel3. En tant que collectif, nous sommes investi·e·s dans l’art transformateur/engagé – et, en général, dans l’esthétique zapatiste comme élément « organique » de la politique de ce mouvement révolutionnaire.

D’une part, notre expérience rend compte des enjeux pratiques que représente la collaboration avec un mouvement indigène centrant son activité sur le développement de sa propre autonomie, ce qui implique une très forte modération des influences que nous pourrions qualifier d’« externes ». Le zapatisme constitue également un mouvement radicalement collectiviste rejetant tout type d’individualisme et se montrant réticent à accorder de la visibilité aux opinions personnelles de ses militant·e·s (tant qu’elles ne sont pas le résultat d’un processus de discussion collective). D’autre part, notre intérêt politique pour l’art zapatiste et, plus généralement, paysan-indigène, est lié à notre engagement à promouvoir une intellectualité populaire diffuse dans un contexte social comme celui du Chiapas, où les formes d’oppression coloniales et post-coloniales ont limité l’épanouissement du peuple. Ainsi, notre activité vise à soutenir et à amplifier un mouvement artistique/politique en pleine croissance qui, même au-delà du zapatisme, remet en question un modèle d’art contemporain complètement soumis aux logiques du capitalisme mondial. Les principales thématiques de ces enjeux portent sur la décentralisation, c’est-à-dire la construction de dispositifs micro-artistiques/politiques dans des lieux marginalisés, totalement éloignés et exclus des trajectoires de l’art contemporain — comme par exemple une exposition d’art dans un caracol zapatiste (centre politique et institutionnel), ou une galerie d’art dans une petite ville tseltale comme Tenejapa4 —, ainsi que sur la production de nouveaux concepts et de nouvelles esthétiques fondés sur des visions locales du monde rejetant toute forme d’identitarisme et s’inscrivant en opposition avec l’universalisme de l’art contemporain.

PDG :

Depuis le début de GIAP, vous côtoyez les communautés zapatistes de San Cristóbal de las Casas et collaborez avec elles. Vous avez récemment organisé « Un mundo donde quepan muchos mundos », une exposition consacrée à l’art zapatiste à La Havane, et en 2018 vous avez co-édité le livre Los latidos del corazón nunca callan. Poesías y canciones rebeldes zapatistas avec le COTRIC (Colectivo Transdisciplinario de Investigaciones Críticas). Comment avez-vous démarré votre dialogue avec le mouvement zapatiste, et quels liens établissez-vous entre vos activités de recherche, la méthodologie et la fonction éducative de GIAP et celles de ce mouvement ?

GIAP :

La collaboration avec le mouvement zapatiste ou la participation à des événements collectifs organisés par ses membres sont soumis principalement à des « appels à candidature » qu’il·elle·s lancent pour des activités comme les festivals artistiques, les forums scientifiques, les rencontres de femmes, les forums de théorie critique, etc. Pour le développement de projets spécifiques, la procédure habituelle consiste à prendre contact avec l’un de leurs Conseils de bon gouvernement (« Juntas de buen gobierno ») présents dans chacun des caracoles et de soumettre une proposition. C’est plus ou moins la façon dont nous avons procédé pour les deux initiatives mentionnées ci-dessus. Pour l’exposition, nous avons emprunté des œuvres d’art au mouvement, et nous avons donc travaillé en relation avec une personne chargée de la communication et de la coordination de la logistique. Nous avons eu des retours pendant tout le processus, mais nous avons été libres de mener à bien notre projet grâce aux accords et à une confiance mutuelle établis au fil du temps5. Avant toute chose, ce mouvement souhaite éviter qu’une personne ou un groupe externe ne donne l’impression de les « représenter » ou d’agir en leur nom. Comme nous l’avons expliqué précédemment, cette représentation ne se produit pas avec les membres de l’EZLN, puisque chaque communication officielle, intervention, position, etc. est le résultat d’un processus de consultation interne. Ainsi, dans chacune de nos productions en rapport avec l’EZLN, notre travail ne parle jamais en leur nom. Dans nos collaborations, nous nous efforçons, par l’utilisation d’espaces et de médias hétérogènes, de donner plus de visibilité à des processus ou des idées qui ont déjà été initiés par le mouvement lui-même.

PDG :

L’Armée zapatiste de libération nationale (EZLN) a été fondée en 1983. Un groupe de six personnes, originaires de différents endroits du Mexique, s'est installé dans la forêt Lacandone, pour entamer un dialogue avec les populations indigènes de la région dans le but de lancer un mouvement révolutionnaire. Le 1er janvier 1994, l’EZLN a officiellement déclaré la guerre à l’État mexicain en occupant par la force sept municipalités de l’État du Chiapas. L’État fédéral a répondu par une contre-offensive violente et massive qui a entraîné des morts, aussi bien au sein de l’EZLN que dans les rangs de l’armée fédérale. Comment l’idéologie révolutionnaire marxiste et castro-guevariste a-t-elle convergé avec les cosmologies des peuples indigènes ? À votre avis, quelles sont les principales tendances ayant contribué au développement de l’identité zapatiste, la faisant passer d’un mouvement reposant principalement sur une armée révolutionnaire à une société politique autonome visant à la pacification et à la création d’un système alternatif ?

GIAP :

D’après notre analyse, parmi les mouvements révolutionnaires contemporains, le zapatisme se distingue par sa capacité singulière à articuler le discours et la pratique politique avec une esthétique particulièrement développée. Cette inclination se manifeste tant dans l’être/paraître du mouvement – y compris de son armée, fréquemment présentée comme un outil performatif et communicationnel –, que dans sa production artistique. Dans des publications précédentes, nous avons souligné comment cette capacité s’est construite de façon « organique » dans le mouvement lui-même, et pas seulement comme un accessoire ou une caractéristique purement instrumentale6. Une des raisons historiques de cette articulation est liée à la « rencontre des cosmologies » qui marque l’évolution du zapatisme depuis ses origines. Nous faisons référence à la rencontre par les révolutionnaires arrivé·e·s dans la forêt Lacandone en 1983 avec des formes ancestrales de résistance, d’organisation et de connaissance des groupes indigènes habitant cette région. Cette rencontre a constitué un véritable événement, un bouleversement puissant des plans originaux, ainsi que l’ouverture de possibilités sans précédent autour desquelles une nouvelle subjectivité politique, sociale, idéologique – y compris une nouvelle esthétique – a commencé à prendre forme et à s’exprimer. C’était – et c’est toujours – un processus dynamique et multiforme ne pouvant être réduit à un élément spécifique, avec des implications holistiques sur le développement du mouvement. Ce chevauchement culturel pourrait être analysé à partir des communiqués zapatistes, vaste corpus de littérature rompant véritablement avec les normes antérieures du discours politique. Le vocabulaire du mouvement est lui aussi révélateur. Pensez par exemple à l’idée de « gouverner en obéissant » (« mandar obedeciendo »), un oxymore reflétant la nature ambivalente du pouvoir, que les zapatistes appliquent de façon stricte à la gestion de leurs structures gouvernementales autonomes. « Gouverner en obéissant » est un principe qui ne peut être coopté et appliqué aux structures hiérarchiques/bureaucratiques. En outre, il confronte sans cesse les efforts d’organisation collective du mouvement aux questions d’horizontalité et d’égalité.

En songeant à la relation de l’EZLN avec l’État mexicain et au développement d’une attitude fondamentalement pacifique et non belligérante de l’EZLN, il serait possible d’affirmer que la rupture des Accords de San Andrés a constitué un événement crucial, et le développement pratique et théorique de « l’autonomie » une tendance essentielle.

Après le soulèvement et la guerre de 1994, plusieurs tentatives de dialogue ont eu lieu entre le gouvernement mexicain – alors dirigé par le président Ernesto Zedillo – et l’EZLN7, à commencer par le processus de 1995 qui s’est déroulé à San Andrés Larráinzar, ville indigène tsotsil proche de San Cristóbal de Las Casas. Les discussions ont porté sur quatre grandes thématiques : les droits et la culture indigènes, la démocratie et la justice, le bien-être et le développement, et les droits des femmes. Cependant, la seule commission à fonctionner correctement a été la première et, à l’issue de ce débat, les deux parties ont signé en février 1996 les « Accords de San Andrés sur les droits et la culture indigènes » accordant l’autonomie, la reconnaissance et des droits aux populations indigènes du Mexique.

Par la suite, ces accords ont été ignorés par le gouvernement fédéral, et les échanges entre les deux parties ont été brusquement interrompus. Le gouvernement fédéral mexicain a trahi les accords en élaborant et en présentant un projet de loi qui modifiait substantiellement les grands principes approuvés à San Andrés. Dès lors, l’EZLN a refusé de signer la proposition, affirmant qu’elle faisait passer les indigènes pour des personnes non civilisées et non intéressées par le dialogue. Le gouvernement a alors lancé une campagne médiatique contre l’EZLN, donnant l’impulsion à une guerre anti-insurrectionnelle qui a culminé avec le massacre d’Acteal, où quarante-cinq indigènes, principalement des femmes et des enfants, ont été massacré·e·s par les paramilitaires à Acteal (Chenaló). La rupture était alors consommée, et les zapatistes ont commencé à développer de façon autonome chaque sphère de leur existence collective, parmi lesquelles le travail, la justice, la santé, l’éducation.

PDG :

Après l’échec des accords de San Andrés en 1996, les communautés zapatistes ont commencé à mener des expérimentations sur l’éducation, considérant celle-ci comme une étape cruciale vers l’autonomie. De 1996 à 2003, le mouvement a lancé plusieurs projets pédagogiques, tels que l’Éducation primaire autonome zapatiste (EPAZ), l’Organisation de la nouvelle éducation indigène autonome (ONEAI), l’Éducation secondaire autonome zapatiste (ESAZ), ainsi que d’autres initiatives collaboratives comme les Schools for Chiapas (Écoles pour le Chiapas), dans le but de promouvoir financièrement l’éducation et la formation des enseignant·e·s zapatistes. Comment ce système éducatif est-il structuré ? Comment cette approche alternative à celle en place dans le pays contribue-t-elle, d’une part, à la décolonisation de la société zapatiste et, d’autre part, à la construction d’une émancipation culturelle des peuples indigènes ?

GIAP :

L’éducation zapatiste est marquée par les idées d’autonomie indigène, de relations horizontales, d’égalité des sexes, de résistance, de démocratisation de la gestion du système scolaire et des relations de travail. Elle développe des contenus en rapport avec les identités sociales, ethniques et politiques des élèves. Il ne s’agit pas d’un modèle statique ou d’un ensemble de méthodes et d’outils acquis ; au contraire, ces derniers sont en constante évolution et construction. Les connaissances et les exigences/besoins/stratégies d’apprentissage font l’objet de discussions collectives au sein des assemblées communautaires et municipales. Les relations dans la classe sont horizontales et participatives. Ce système éducatif met en œuvre une approche théorico-pratique combinant l’école et le travail, ainsi que la participation à des processus organisationnels collectifs.

Il est possible de considérer qu’un premier projet d’éducation autonome zapatiste a démarré dans la clandestinité dès 1983, répondant à une nécessité d’alphabétisation des membres initiaux·ales de l’EZLN. En fait, de nombreux·ses paysan·ne·s indigènes qui avaient rejoint l’organisation n’étaient pas scolarisé·e·s, certain·e·s étaient illettré·e·s et ne parlaient pas espagnol. En outre, il convient de remarquer que l’armée zapatiste clandestine a produit certaines des principales formes d’institutionnalité que le mouvement a ensuite développées, y compris la première clinique autonome qui répondait aux besoins et nécessités militaires.

Le projet éducatif consiste par ailleurs à relier les connaissances ancestrales aux formes de pensée contemporaines. Il vise ainsi à préparer les jeunes générations à s’engager pleinement dans la vie autonome et l’autogestion du mouvement. Bien qu’il n’y ait pas d’idéologie spécifique forgeant la pédagogie autonome, les idées anticapitalistes et décoloniales constituent cependant, selon nous, des points de départ essentiels pour comprendre l’éducation zapatiste, qui n’est pas soumise aux logiques et aux contenus du marché. Au contraire, les jeunes sont éduqué·e·s pour servir leurs communautés et pour être des acteur·rice·s actif·ive·s du plus vaste projet révolutionnaire du mouvement. L’histoire est enseignée du point de vue des colonisé·e·s et non de celui des colonisateur·rice·s. L’un des principaux objectifs de l’éducation zapatiste est la reproduction du mouvement lui-même – en tenant compte du fait que les personnes nées après 1994 n’ont pas eu d’expérience directe du soulèvement armé et de sa planification –, mais aussi la mise en évidence la condition d’oppression que les indigènes ont endurée.

Le système éducatif comprend l’école primaire et secondaire (jusqu’à environ dix-huit ans). Ensuite, les étudiant·e·s peuvent se professionnaliser en tant qu’éducateur·rice·s, promoteur·rice·s de santé, communicateur·rice·s, etc., au sein des institutions autonomes du mouvement. À côté d’initiatives comme les festivals artistiques et scientifiques, les zapatistes prévoient de créer une université autonome, qui n’existe pas encore. Il s’agit là d’un développement majeur, puisque les membres de l’EZLN ne sont pas autorisé·e·s à fréquenter les institutions publiques/gouvernementales – à moins qu’il·elle·s ne quittent le mouvement. De nombreux·ses jeunes zapatistes manifestent des besoins éducatifs qui vont au-delà du lycée et auxquels le mouvement tente actuellement de répondre. Dès lors, selon nous, l’éducation zapatiste, par sa nature décoloniale et résistante, se doit nécessairement de prendre en considération les profondes transformations générationnelles traversant le mouvement. Y compris celles liées à l’expansion des télécommunications et à la disponibilité d’Internet, grâce auxquelles les habitant·e·s des zones rurales sont aujourd’hui exposé·e·s à des contenus et des imaginaires allant bien au-delà de leur réalité.

PDG :

Paulo Freire, dans une conversation sur l’éducation indigène, affirme qu’« il n’y a pas de pratique pédagogique qui ne commence par le contexte culturel et historique concret du groupe avec lequel nous avons travaillé8 », soulignant l’importance des connaissances originales dans la conception du système éducatif, son administration et la formation des enseignant·e·s. Existe-t-il une coordination générale du système éducatif zapatiste ? Comment les communautés autonomes affectent-elles la formation des promoteur·rice·s éducatif·ive·s, la conception et l’évaluation du programme éducatif ?

GIAP :

Le système éducatif est lié à d’autres formes d’institutionnalités autonomes, et il dépend directement des Conseils de bon gouvernement, les principales institutions politiques (civiles) du mouvement. Il s’agit d’un système à la fois centralisé (nécessairement dépendant du mouvement) et hétérogène qui adapte les contenus et les orientations pédagogiques aux spécificités des différentes régions et communautés qui composent la géographie physique et sociale zapatiste. Parmi ces spécificités figurent notamment les nombreuses langues9 (mayas et non mayas) parlées dans chaque région, qui correspondent à des particularités culturelles – y compris le fait que certaines régions sont plus religieuses que d’autres. Ces spécificités sont réellement multiples : différences de climat, de pratiques agricoles, situation géographique (près d’une ville ou dans une zone rurale très isolée) ; tous ces éléments nécessitent des approches éducatives distinctes. Les promoteur·rice·s de l’éducation sont majoritairement des enseignant·e·s formé·e·s par d’autres promoteur·rice·s « senior » – le terme « promoteur·rice » est employé en raison de sa connotation plus horizontale et pour rompre avec la conception unilatérale et traditionnelle de l’éducateur·rice comme « enseignant·e ». Les systèmes éducatifs autonomes disposent de personnalités chargées de suivre et d’évaluer l’activité de chaque promoteur·rice en organisant des rencontres avec les élèves et leurs familles. Le choix de soumettre les fonctions éducatives autonomes à un contrôle communautaire et municipal (autonome) contribue à forger une toute nouvelle figure de l’enseignant·e – une figure dotée d’un fort engagement personnel avec la communauté et le mouvement et qui remet en question la normativité de la politique éducative nationale.

De ce point de vue, il est possible d’affirmer que l’approche éducative des zapatistes tend vers l’horizontalité. Il est certain qu’elle se fonde sur des pratiques hétérogènes, notamment des « conférences » traditionnelles, des discussions collectives, des observations et des expériences fondées sur la pratique.

Comme toute autre institution autonome, l’éducation est bilingue et suit les sept principes zapatistes du « gouverner en obéissant » qui orientent la conduite sociale et politique :

1 – Obéir et non commander/Obedecer y no mandar

2 – Représenter et non supplanter/Representar y no suplantar

3 – Partir d’en bas et ne pas chercher à s’élever/Bajar y no subir

4 – Servir et non se servir/Servir y no servirse

5 – Convaincre et non vaincre/Convencer y no vencer

6 – Construire et non détruire/Construir y no destruir

7 – Proposer et non imposer/Proponer y no imponer

PDG :

La dualité entre l’organisation militaire et la société civile est un aspect crucial du zapatisme. Comment cela affecte-t-il l’éducation ? Comment les nouvelles générations de zapatistes peuvent-elles continuer à choisir de devenir des membres civil·e·s de la communauté plutôt que des combattant·e·s ?

GIAP :

L’EZLN a toujours consulté sa base avant de se mobiliser – même la décision de déclarer la guerre à l’État mexicain en 1994 a été le résultat d’un processus de consultation. L’idée de « gouverner en obéissant » n’est pas seulement une métaphore. Elle se concrétise dans la façon de faire les choses. Néanmoins, il faut considérer que la guerre n’est pas seulement un « détail » dans la vie quotidienne d’une communauté, mais qu’elle en détermine tous les aspects. Il en va de même pour la résistance et pour la nécessité de réagir aux attaques des groupes paramilitaires, aux provocations, à la contre-insurrection, etc. Dans un contexte d’extrême pauvreté et de conflit, les zapatistes ont réussi à constituer leurs propres institutions de société civile, qui représentent le cœur de leur projet d’autonomie. Au sein de l’EZLN, il existe différentes modalités d’implication pour les combattant·e·s : « miliciano » (milicien), qui est une sorte de soldat réserviste, le plus souvent paysan·ne dans sa communauté. Les milicien·ne·s participent aux appels ou aux opérations militaires lorsqu’on leur demande de le faire. Les « insurgentes » (insurgés) forment la composante professionnelle de l’EZLN. Il s’agit d’un groupe plus restreint employé à plein temps dans l’armée.

PDG :

En 2012, le mouvement a organisé la « Marche du silence », une performance urbaine collective avec près de quarante-cinq mille zapatistes qui ont occupé pacifiquement les municipalités dont il·elle·s avaient pris le contrôle en 1994. Cet acte hautement coordonné a mis en évidence une réémergence publique du mouvement avec l’objectif de montrer les progrès de leur autonomie. La même année, l’EZLN a lancé un nouveau programme pédagogique intitulé « la Liberté selon les zapatistes » invitant des universitaires, des militant·e·s et des sympathisant·e·s du monde entier à rejoindre les communautés pour une période donnée. Vous avez tou·te·s les deux participé au programme en passant une semaine dans une communauté. Pour quelle raison le mouvement a-t-il décidé d'accueillir des personnes extérieures après une si longue période de repli ? À quel type d’activités avez-vous participé pendant votre formation ?

GIAP :

« L’École de la liberté » est l’une des initiatives que les zapatistes ont organisées dans la séquence inaugurée par la « Marche du silence » et dont le but principal était de souligner la construction de l’autonomie par le bas, par les bases du mouvement. Entre décembre 2012 et février 2013, l’EZLN a publié une série très dense de communiqués dans lesquels était notamment annoncée l’organisation d’un programme pédagogique, intitulé « La liberté selon les zapatistes », ouvert au public. Depuis août 2013, cette initiative a attiré des centaines d’invité·e·s, de militant·e·s et de sympathisant·e·s du Mexique et du monde entier dans les communautés autonomes du Chiapas. Le premier niveau de la « Escuelita » consistait à vivre et à partager la vie quotidienne d’une famille de paysan·ne·s indigènes affiliée à l’EZLN. Le devoir assigné était d’essayer de comprendre et de réfléchir à l’idée de « liberté » que le mouvement mettait en pratique, du point de vue de ses militant·e·s. Cette expérience éducative unique suit l’une des principales lignes conceptuelles proposées depuis la « Marche du silence », à savoir mettre l’accent sur les véritables colonnes porteuses du projet zapatiste, les « bases de soutien ». Il s’agit de groupes et de communautés zapatistes anonymes qui, par leur effort quotidien et leur mode de vie, ont développé une société antagoniste indépendante, à distance de l’État mexicain. Les livres, produits collectivement par l'EZLN pour cet événement et distribués à chacun·e des participant·e·s, offrent un aperçu des principales lignes de développement de la politique, notamment Gouvernement autonome (2 volumes), Résistance autonome et Participation des femmes au gouvernement autonome.

PDG :

« Dans la forme artistique, dans la forme de l’art des compañeros zapatistes, il·elle·s pratiquaient leur résistance et leur rébellion, leur gouvernement autonome [...], leur système éducatif autonome, leurs stations de radio autonomes, leurs sept principes de « gouverner en obéissant » dans leur nouveau système de gouvernement autonome, leur démocratie en tant que communautés [...] Tout cela sera la base sur laquelle se formeront les nouvelles générations de jeunes femmes et de jeunes hommes, la fondation de l’avenir zapatiste10 .» Quel est le rôle de l’art dans le système éducatif et sa fonction dans le développement plus général du mouvement ? Qu’est-ce qui alimente le langage visuel et l’imaginaire zapatistes ?

GIAP : Bien que le mouvement zapatiste contemporain soit, au niveau international, connu pour le soulèvement armé de 1994, sa trajectoire est marquée par une répudiation précoce de la guerre et le changement d’orientation vers la construction d’un mode de vie collectif et indépendant, égalitaire et libre, qu’il·elle·s définissent comme « autonomie ». Dans une interview de 2001, le sous-commandant Marcos a affirmé que « l’objectif de l’EZLN [était] de perdre son E », c’est-à-dire « Ejercito », la dimension militaire – « c’est une armée qui veut disparaître » a-t-il soutenu. En effet, au cours des vingt-cinq dernières années, les zapatistes ont transformé la guerre révolutionnaire en un processus politique inventif et essentiellement pacifique. Non seulement les zapatistes ont développé leurs systèmes d’éducation, de santé et de justice indépendants, mais ils ont également accordé une place de plus en plus importante à la créativité et à l’art populaires.

La production artistique du zapatisme, au-delà du dualisme esthétique/politique caractérisant ce mouvement, est marquée par de forts enjeux épistémologiques. Ceux-ci apparaissent à différents niveaux, invitant les spectateur·rice·s des arts visuels, scéniques, poétiques et musicaux zapatistes à interpréter leur production de manière radicalement différente, voire à renoncer à leurs attentes en matière de lecture critique. De plus, l’art se présente comme un moyen de résister à la cooptation commerciale. La théorie qui l’intègre et la praxis curatoriale qui l’organise ne facilitent pas « l’hygiénisation » institutionnelle/fonctionnelle de ces arts en rébellion. Se situant dans la ligne avant-gardiste de l’esthétique de la libération, l’art zapatiste propose une approche collective, anonyme, autodidacte, pédagogique, sporadique et spontanée. Dotées d’une identité forte, incarnées par des symboles et des icônes très reconnaissables, les œuvres d’art zapatistes ne répondent pas aux paramètres de l’histoire de l’art occidental ni aux tendances spectaculaires de l’art contemporain. C’est ici que réside l’un des principaux défis pour les théoricien·ne·s de l’art abordant ce mouvement. En tant que construction symbolique d’une confédération d’autonomies de paysan·ne·s indigènes en résistance contre le capitalisme, l’art zapatiste recourt constamment à l’axe thématique passé-futur pour mettre en évidence l’oppression du colonialisme, la contre-insurrection et le processus de libération.

L’importance de l’art est due au fait que, pour les zapatistes, la construction d’une configuration sociale radicalement différente passe aussi par la production de nouvelles esthétiques et fonctions par rapport à celles imposées par les pouvoirs étatiques et corporatifs.

Dans l’analyse de l’EZLN, l’art est ainsi envisagé comme un champ heuristique, imaginatif et productif inséparable du parcours collectif d’émancipation. Les expressions artistiques ont la propriété de dépasser le contexte historique social, les cultures, les complexités et, en général, les matérialités dans lesquelles elles se manifestent. Comme l’affirme le philosophe Alain Badiou11, l’art n’entretient pas une relation « homologique » avec le « réel de l’Histoire ». Il a plutôt une « valeur transhistorique et prophétique ». C’est-à-dire que la préfiguration des futurs lui est intrinsèque.

Notes


  1. Chercheuse et curatrice chilienne basée au Mexique, Natalia Arcos est titulaire d’une licence en théorie et en histoire de l’art de l’université du Chili, ainsi que d’une maîtrise en art contemporain de l’université Paris-Sorbonne (Paris IV). Elle a organisé des expositions en Espagne, en France, au Chili, en Argentine et en Italie, et a travaillé comme directrice de la programmation d’ARTV, chaîne de télévision chilienne spécialisée dans l’art et la culture.
    L’un des représentant·e·s régionaux·ales pour l’Amérique latine du programme « Artists at Risk Connection » de PEN America, Alessandro Zagato est titulaire d’un doctorat en sociologie de l’université de Maynooth, en Irlande. Il a travaillé comme chercheur pour le projet du Conseil européen de la recherche intitulé « Egalitarianism: Forms, Processes, Comparisons » à l’université de Bergen, en Norvège. Il est l’auteur de After the Pink Tide. Corporate State Formation and New Egalitarianisms in Latin America (Berghahn Books, 2020) et de The Event of Charlie Hebdo: Imaginaries of Freedom and Control (Berghahn Books, 2015), entre autres publications.
  2. Voir par exemple Alessandro Zagato et Natalia Arcos, « El Festival « Comparte por la Humanidad ». Estéticas y Poéticas de la Rebeldía en el Movimiento Zapatista ». Revista Páginas Vol. 9, n° 21, 2017
    revistapaginas.unr.edu.ar
  3. Voir le site de l’EZLN :
    enlacezapatista.ezln.org.mx
  4. Cette galerie est Xojobal sit-elawil
    facebook.com/xojobalsitelawil
  5. Site web créé pour l’exposition d’art zapatiste « Un mundo donde quepan muchos mundos » (« Un monde où plusieurs mondes se ressemblent »)
    artezapatistaencuba.webnode.mx
  6. Alessandro Zagato et Natalia Arcos, op. cit.
  7. Ces négociations étaient une demande explicite de la société civile mexicaine qui, pendant la guerre de 1994, s’est massivement manifestée en faveur d’un processus de paix.
  8. Paulo Freire, « Un diálogo con Paulo Freire sobre educación indígena », in Emanuele Amódio, Educación, escuelas y culturas indígenas de América Latina, Tome I, Ediciones Abya-Yala, 1989, p. 143.
  9. Il y a sept langues principales parlées dans les territoires zapatistes : le tseltal, le tsotsil, le tojolabal, le ch’ol, le zoque, le mame et l’espagnol.
  10. Subcomandante Insurgente Moisés, « L’art qui n’est ni vu ni entendu », Mexique, 29 juillet 2016
    www.enlacezapatista.ezln.org.mx
  11. Alain Badiou, « L’autonomie du processus esthétique » (1965) in Radical Philosophy n° 178, p. 30-39
    documents.tips







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entretien avec Alessandra Pomarico