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Entretien avec Po B. K. Lomami

par Marie Bechetoille

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Po B. K. Lomami est programmatrice, coordinatrice de projets socioartistiques, performeuse, écrivaine, musicienne, créatrice de zine et activiste congodescendante (RDC) de Belgique. Son engagement anticolonial, afroféministe et anticapitaliste relie actions militantes et formes artistiques notamment performatives. À travers le prisme de son parcours d’activiste, elle partage sa vision critique du milieu de l’art, les paradoxes de ces institutions dans leurs discours, programmations et organisations, face aux enjeux concrets des luttes émancipatrices, mais elle donne aussi à voir les potentialités de l’art de développer des compréhensions et des langages communs.

Marie Bechetoille : Ton parcours commence avec diverses expériences au sein d’associations LGBTQI+ et de santé sexuelle en Belgique. En parallèle de ton engagement activiste, tu as commencé à travailler au sein d’événements et d’institutions artistiques et culturelles comme la Maison de la création à Bruxelles ou 49 Nord 6 Est – FRAC Lorraine. Actuellement, tu es coordinatrice administrative de La Centrale – Galerie Powerhouse à Montréal, un centre d’artistes autogéré féministe. Comment as-tu progressivement évolué vers des milieux et des pratiques artistiques ?

Po B. K. Lomami : Ce n’était pas du tout prévu. J’ai été pendant une grande partie de mon enfance et de mon adolescence à l’académie de musique de Mons où j’ai grandi, mais le conservatoire n’était pas une option. Je me suis retrouvée à l’Université de Namur pour des études d’ingénieur de gestion en 2007. J’y ai commencé mon activisme queer et féministe, qui s’est concrétisé en 2012 lorsque j’ai co-créé les CHEFF1, une fédération étudiante LGBTQI+. Au sein de mon cursus universitaire en Belgique, il n’y avait pas de programme d’études de genre ou postcoloniales. C’est pour cette raison que je suis allée en Erasmus à Tampere en Finlande, et ça m’a donné un incroyable espace de développement académique, politique et personnel… J’ai été encadrée par le département de gender studies et Vattu2, une association étudiante où j’ai rencontré des féministes queer, trans, punk, écologistes, anticapitalistes… Le hasard d’Erasmus m’a fait rencontrer Laura Nsafou, Mrs Roots3, devenue auteure afroféministe4. On a collaboré ensemble ensuite comme avec le blog Au bout des lèvres5. De retour en Belgique, je me suis aussi engagée en santé sexuelle et après un stage je suis rentrée en immersion professionnelle à Sida’sos6. J’étais à plus que plein temps avec souvent des heures supplémentaires, dans des mauvaises conditions et pour un salaire ridicule, ce qui m’a complètement vidée. Mais cela a été une porte d’entrée pour faire partie des tables de concertation du Plan National de Lutte contre le VIH 2014- 2019 et des rencontres européennes d’IGLYO, ILGA et ONUSIDA. Cette expérience faisait suite à des années de surcharge de travail physique, intellectuel et émotionnel non rémunéré tel que peut être l’activisme ; j’ai fait un burn out. Durant toutes ces années, j’explorais des stratégies de lobbying, le développement de discours, la recherche de propositions au sujet de parcours non considérés. J’étais quasi toujours la seule personne noire, avec tout ce que ça implique en termes d’invisibilisation, de tokenization (« noir·e alibi »), de gaslighting (« manipulation »), etc. J’étais loin du monde de l’art et je n’avais rien fait qui y soit lié à ce moment-là à part quelques textes, mon engagement dans la mobilisation contre le projet Exhibit B en 20147 et ma participation au documentaire Ouvrir la voix, d’Amandine Gay8, qui m’avait identifiée en tant qu’afroféministe belge via mon ancien blog9 et les réseaux sociaux. Un événement a défini mes priorités militantes et changé mon rapport à l’art. Le 8 mars 2015, je m’étais retrouvée dans une marche non mixte organisée par des groupes féministes, surtout de gauche, dans Bruxelles. Dans cette marche, il y avait peu de racisé·e·s mais il y avait surtout une femme en black face qui expliquait que c’était son travail artistique, citait Olympe de Gouges, disait que c’était pour soutenir les noir·e·s, que cela lui permettait de « savoir ce que cela fait d’être noire ». J’avais pris la parole pour dire « je suis la vraie noire dans la salle » et expliquer pourquoi ce n’est pas possible ce genre de propos et de posture… Le black face fait partie du folklore belge… L’histoire a continué sur les réseaux sociaux. Cette femme a reçu de nombreux soutiens de féministes reconnues, y compris académiques. On me présentait comme une jeune noire paumée ne comprenant rien à l’art et elle comme l’artiste engagée dans une grande association féministe… J’ai vu le bouclier qui me sépare du féminisme blanc et d’institutions positionnées contre l’intersectionnalité. Ce jour-là, j’ai décidé d’arrêter de m’investir dans des milieux militants à majorité blanche et qu’une priorité de mon agenda politique serait que les personnes non noires ne puissent plus profiter ou se divertir avec les souffrances des personnes noires. Mon rapport au milieu artistique c’était ça… Après cette histoire, j’ai pris mes distances et j’ai commencé à écrire ce qui me restait dans la gorge. Puis j’ai été contactée par le collectif Warrior Poets qui organisait une soirée de performances dans le cadre de Massimadi Bruxelles10, festival des films LGBT d’Afrique et de ses diasporas. J’y présentais ma première performance intitulée Consultation d’une afro-ratée. J’expliquais par mes textes mon parcours de jeune noire queer handi qui vient d’une cité en Belgique face à des dynamiques de pouvoir, dans un environnement abstrait de cabinet médical, lieu que j’ai beaucoup fréquenté depuis l’enfance. Des mères afro d’enfants queers de ma génération sont venues me parler pour me dire qu’elles m’avaient comprise. J’ai reçu cela comme une bénédiction et j’ai pu commencer à penser l’artistique par l’activisme, dans une poursuite de réparation.

MB : Pourquoi t’es-tu dirigée professionnellement vers des institutions artistiques et culturelles ? Qu’observes-tu comme ressemblances et différences entre le milieu militant et le milieu de l’art ?

PBKL : En 2015, mon profil activiste me ferme les portes dans le milieu militant et associatif. Les seules réponses viennent du milieu culturel pour des stages non rémunérés. Puis j’ai mené mon propre projet socio-artistique EXTRACT en Suède avant d’être employée au 49 Nord 6 Est – FRAC Lorraine11 et à La Centrale12. Je n’aurais jamais postulé au FRAC pour un remplacement à la programmation culturelle13 si je n’avais pas été encouragée par mon amie et travailleuse intellectuelle Peggy Pierrot14. C’était ma première expérience payée en institution, et j’avais vingt-sept ans. L’habitude d’être précaire, de travailler pour presque rien et l’inaccessibilité des institutions culturelles pour les gens comme moi crée un contexte où tu n’envisages même pas de postuler. Une fois dans ces institutions, je me suis demandé pourquoi j’avais été choisie pour mon parcours activiste alors que j’étais limitée en termes d’actions. C’est comme vouloir un objet qui brille pour le mettre dans une boîte… Il existe une immense déconnexion, souvent on n’a pas les mêmes priorités et urgences. Dans le milieu militant, il y a plein de trucs qui ne fonctionnent pas mais le changement social est au cœur des missions. Dans le milieu artistique, si nous avons parfois le même langage, souvent nous n’avons pas les mêmes compréhensions. Alors, je me suis demandé ce que je pouvais apprendre pour moi, pour m’ouvrir d’autres portes…

MB : Au sein des institutions, un important travail de médiation, de pédagogie par l’art est mené. Il me semble que ces actions ne sont parfois pas assez valorisées alors qu’elles permettent notamment à des jeunes publics de découvrir d’autres codes, d’autres formats, d’autres récits…

PBKL : Il y a dans des institutions des personnes clés qui font que les choses sont possibles. Par exemple, le travail de Mikaela Assolent, qui était chargée des publics au FRAC Lorraine, m’a éclairée pour la construction de la programmation culturelle en regard du public local. Dans nos discussions on reliait les questions d’engagement social et le contenu artistique. Ce lien est une porte d’entrée qui m’aide à mettre une valeur sur les expositions et les performances. La question de l’accès est essentielle. L’art contemporain présenté dans les centres d’art et les musées était très souvent loin de ce que je vivais dans le militantisme. Il y a ce truc de bulle inaccessible qui fait que quand tu es une gamine avec mon parcours, cela ne fait pas de sens. Par ailleurs, quand je travaillais à la Maison de la création15, le programme était lié à un vocabulaire de « la rencontre de l’autre ». Des artistes internationaux·ales venu·e·s d’Irak, d’Iran, d’Haïti étaient invité·e·s… Mais plus loin sur la même rue se trouvait un centre de jeunes avec beaucoup de personnes racisées, qui ne venaient jamais voir les projets. Au moins pendant les réunions d’équipe, on se demandait comment les faire venir. En réalité, moi non plus je ne serais pas venue si je n’y travaillais pas… Je me suis questionnée sur mon rapport à l’institution. Je ne sais pas si les institutions se questionnent réellement elles aussi. Souvent dans les lieux qui se disent « engagés », j’entends des discours universalistes, que ça va changer la société et la vie des gens de voir telle exposition ou tel spectacle… Je m’étonne de cette conviction qui ne sait pas combien de murs sont présents avant de rentrer dans un lieu artistique ou culturel, combien de barrières sont à déconstruire avant que certains publics ne viennent dans un tel lieu sans être mal à l’aise… Au FRAC je ne me sentais pas à ma place alors que j’étais salariée.

MB : Aujourd’hui, certaines personnes ont l’impression que les thématiques féministes, décoloniales, sont partout dans les expositions et les institutions… alors que l’on connaît l’énorme retard qui existe particulièrement en France sur ces sujets. Et à l’inverse, on observe aussi une importante utilisation de mots clés comme « diversité », « post-colonialisme », « queer », qui semble parfois un peu en surface dans le monde de l’art… Que penses-tu de cette volonté d’intégrer des questionnements militants aux projets artistiques ?

PBKL : Pour moi, il y a une violence à utiliser des mots, des vocabulaires sans vouloir les comprendre, sans comprendre qu’ils sont liés à des vies, à des réalités concrètes. Quand un lieu se dit « antiraciste » et qu’il ne l’est pas, cela a un vrai impact. Les mots peuvent informer autant que désinformer sur les intentions et actions. J’écris et je viens du militantisme donc j’ai une forte sensibilité sur ce sujet. Je vois que beaucoup de lieux se débattent avec trois dimensions qu’ils veulent faire cohabiter harmonieusement : managériale pour la notion d’efficacité, artistique pour le prestige, sociale pour l’engagement. J’observe souvent un lien fort entre la gestion et l’artistique, mais l’engagement reste dans la représentation, en surface. Cela crée des tensions car il y a une différence de compréhension ou de volonté autour de cet engagement. Quand l’engagement n’est pas structurel, ça bloque et ça fait des dégâts. Parfois, on voit une dynamique managériale et sociale avec une place réduite pour l’art… Et enfin, quelques lieux avec de l’artistique et de l’engagement mais qui ont souvent de gros soucis de financement…

MB : As-tu des exemples de lieux où ces trois dynamiques, le management, l’artistique et l’engagement social, fonctionnent ensemble ?

PBKL : C’est ce sur quoi je mène mes recherches actuelles. Il n’y a pas de lieu parfait et il y a autant d’expériences que de personnes. Je questionne l’absence de considération pour une partie d’entre elles et son impact social sur les publics, les communautés et les artistes. Depuis quelques mois, je fais partie du conseil d’administration darticule16. Ce lieu a une longue histoire, il a beaucoup changé et des choses changent encore. Il s’agit d’un centre d’artistes autogéré non hiérarchique dédié à la présentation d’un large éventail de pratiques artistiques et qui soutient l’expérimentation, la rigueur artistique, l’engagement social, la prise de risque. La participation directe des membres dans l’organisation et la programmation, surtout par les comités, est possible grâce à une structure assez ouverte et flexible. Cela fait plusieurs années qu’un grand travail est réalisé par le comité Fabuleux17 pour proposer une base d’unité qui a été approuvée par l’ensemble des membres en vue d’élaborer et implémenter des stratégies pour tendre vers un centre anti-oppressif, avec une attention particulière pour les communautés racisées, autochtones et marginalisées. À cela s’ajoute un travail de formation et transmission avec l’accompagnement de l’artiste Kama La Mackerel18 et des projets comme Montréal Monochrome19, qui aborde la sous-représentation des personnes de ces communautés dans le milieu de l’art contemporain montréalais. On y développe un langage et une compréhension communs. C’est intéressant d’être témoin de cette transformation continue en termes d’inclusion et d’équité autant au niveau des artistes programmé·e·s que de la structure interne, c’est-à-dire l’équipe, le conseil d’administration et les membres.

MB : Qu’est-ce que ton parcours apporte comme autres analyses et propositions pour changer les institutions artistiques et culturelles ?

PBKL : Des collectifs et organisations travaillent sur des outils pour aider au changement. Suite à des problématiques d’oppression et d’équité, une restructuration initiée par le CA est en cours depuis peu à La Centrale20. Parmi les outils et ressources auxquels ce processus fait appel, il y a eu un audit d’équité réalisé par Hirut Melaku Eyob21 qui est membre du Third Eye Collective22, un collectif de féministes noires spécialisées notamment en violences institutionnelles, justice transformative et responsabilité communautaire. Il y a aussi un accompagnement par le Centre des Organismes Communautaires23 qui fait entre autres de la recherche sur les oppressions systémiques en milieu professionnel. Pour moi, passer par l’expertise militante et communautaire fait totalement sens. Une institution n’a pas à être figée car elle est composée d’individus, de leurs réflexions, comportements, actions. D’ailleurs, les institutions adorent se penser comme des communautés. Toucher une institution peut être difficile, mais si en interne un changement structurel est vraiment voulu alors c’est possible. Tu dois penser comment la rendre malléable aux changements nécessaires et comment la renforcer en cas de tornade. Et puis un des premiers outils militants efficaces selon moi est l’agentivité : en résumé, tu ne peux pas prétendre apporter quelque chose à des personnes si elles ne sont pas là pour prendre les décisions. Travailler depuis la base impacte les activités sur le long terme comme la perception des publics ou la sélection des projets artistiques.

MB : Vous avez proposé à la Centrale en juin 2018 avec Claire Obscure24, également artiste et militante, le projet BLACK MÉDECINE: a consultation25, une performance et installation participative. En tant que doctoresses Batamu et Voldenoire, vous analysez des questionnaires et des échanges faits avec des patient·e·s blanc·he·s afin de poser un diagnostic sur leurs comportements racistes ordinaires. Que produit cette performance que des actions non artistiques ne pourraient réaliser ? Comment combiner l’artistique et l’activisme ?

PBKL : Je ne voulais plus faire de la pédagogie et j’étais fatiguée parce qu’où que j’aille les choses se répètent. Je ne cesse de dire aux gens « le racisme ce n’est pas ma passion ! » [rires]. On m’a demandé de proposer un atelier autour du féminisme avant une assemblée générale de La Centrale. J’ai tout de suite pensé à Claire Obscure, artiste afroféministe et membre du collectif Mwasi26, récemment arrivée à Montréal elle aussi. Je me suis dit qu’il fallait performer ce que c’est d’être militante noire… Ce travail pédagogique et émotionnel qui est invisible, tu peux le rendre visible par la performance. On a transformé l’espace en cabinet médical, on y a fait une installation qui inclut la charge du militantisme et des éléments de notre vie, par exemple des photos de nos mères et de manifestations. On entend une pièce sonore avec du punk et du hip-hop hardcore joué par des groupes noirs politisés, invisibilisés et la voix de la politicienne Maxine Waters qui répète : « reclaiming my time » quand elle en a marre que l’on parle à sa place. On invite des artistes noir·e·s qui représentent le personnel médical et qui peuvent venir assister aux séances de consultation. Et cela donne une autre dynamique de pouvoir que d’être un groupe d’artistes noir·e·s dans un lieu aux murs blancs composé de blanc·he·s. Comme c’est une performance on n’est pas dans une confrontation violente. Tu interagis comme artiste et on t’écoute, il y a du respect, c’est un réel contraste avec le quotidien… Ce dispositif permet aux personnes blanches de se questionner sur des comportements tels que le whitesplaining (« le blanc qui t’explique ce que tu vis »), le white saviorism (« syndrome du sauveur blanc »), le reverse racism (« racisme inversé »), le derailing (« détournement et déviation de la conversation »), le not all white (« tou·te·s les blanc·he·s ne sont pas comme ça ») ou encore le colorblindness (« je ne vois pas les couleurs »). Elles s’interrogent elles-mêmes plutôt que de questionner nos vécus. Souvent tu donnes, tu fais un atelier, une présentation non payée sur le racisme et puis tu ne récupères rien en retour. Cela a été une grande partie de mon activisme… Avec ce projet, je n’ai pas l’impression d’être vidée et exploitée et cette partie décoloniale, antiraciste, c’est aussi ça : on n’est pas là pour « réparer », car le racisme n’est pas une pathologie, on se soigne nous, même dans une institution.

MB : À qui ce projet s’adressait-il ? Qui étaient les « patient·e·s » ?

PBKL : Le public qui est venu est surtout celui qui se promenait sur le boulevard Saint-Laurent qui était piétonnier pour le festival Murals. On avait mis une enseigne à l’extérieur : « Black Médecine : Éprouvez-vous un malaise systématique dès que les oppressions s’invitent dans la conversation ? Venez vous faire diagnostiquer » avec une photo de Claire et moi en doctoresses. Beaucoup de monde est venu par curiosité. Je ne m’y attendais pas. Avec une action militante je n’aurais jamais eu autant de résultats et des publics aussi larges. Par contre, les membres de La Centrale ne sont pas rentrées. On n’a pas touché les publics du centre d’art, la majorité était des passant·e·s et aussi personnes noires venues par la communication sur les réseaux sociaux avec des proches. Il·elle·s ont amené leurs collègues, conjoint·e·s, ami·e·s, car dans le cadre d’une performance les personnes blanches étaient plus attentives et cela leur retirait un poids puisque nous faisions ce travail pour eux·elles. Un vrai service public.

MB : Comment selon toi éviter l’instrumentalisation institutionnelle des personnes concernées par les luttes émancipatrices ?

PBKL : Souvent les associations et les institutions font un seul projet qui va aborder un thème militant et puis c’est tout. Il est important de passer de la dimension « projet » ponctuelle pour aller au cœur de l’engagement, pour favoriser des transformations plus longues, structurelles, qui changent les standards et normalisent. L’instrumentalisation institutionnelle commence si aucune des personnes concernées par les sujets ne participe à la prise de décision. Dans un tel cas, la seule chose positive c’est lorsque ces personnes questionnent l’institution en réaction, laquelle soit se barricade et refuse le dialogue, soit va pouvoir effectuer une réflexion sur elle-même et faire un travail en profondeur… Parfois, en restant sur la représentation, on marginalise par rapport à la norme convenable et confortable. Tu peux être perçu·e comme « tendance » au lieu d’être considéré·e comme compétent·e. Nos profils passent beaucoup moins, on est éventuellement invité·e·s pour un moment artistique mais non pour faire partie des institutions. Je vois la différence dans les lieux lorsque des personnes ne sont pas désolées d’être là et se sentent bien, alors ça participe à la décolonisation de l’art. Si tu peux nommer les communautés que tu veux toucher, tu peux nommer qui doit travailler dans l’organisation. Il faut recruter différents profils et à tous les postes : la programmation, l’administration, les ressources humaines, pour avoir d’autres compréhensions, d’autres perspectives. On doit partir du principe que le milieu artistique et culturel n’est pas perçu comme fait pour nous, personnes racisées, et qu’il faut faire un travail proactif en termes de recrutement pour que les offres tournent dans des réseaux élargis. Idem si tu cherches à avoir des employé·e·s en situation de handicap car il y a d’énormes barrières. Au sein d’un projet composé d’une équipe de deux cents personnes, nous étions seulement deux personnes noires alors que la population locale avait une diversité majoritairement marocaine, algérienne et congolaise. À présent que je vis à Montréal, je dois questionner ma relation aux communautés autochtones et leurs terres qui leur ont été volées (« non cédées ») sur lesquelles je me trouve. Réfléchir à ma trajectoire en tant que Congolaise (RDC), dont les parents ont immigré en Belgique, le pays colonisateur, pour ensuite moi-même immigrer au Québec grâce à des accords francophones. Et finalement me retrouver au Canada, dans ce pays qui a de grands intérêts miniers et de grandes responsabilités par rapport à ce qu’il se passe actuellement en RDC… Ma famille maternelle vit ou vient de Goma, dans la province de Kivu où la réalité de l’exploitation, de l’expropriation et de la destruction des populations et des terres est particulièrement présente, violente et longue. Le déplacement des corps noirs dans ces continuités coloniales, racistes et capitalistes est un sujet qui m’est encore plus intime aujourd’hui.







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