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Marion Baruch - Natura Abitata

par Claire Kueny

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Au cours de sa carrière qu’elle mène depuis les années 1950 sans se soucier de faire dériver son travail, Marion Baruch a construit pendant près de quinze ans son habitat, pour elle et sa famille à Gallarate, en Italie. Ce chez-soi, elle l’a souhaité poreux entre l’intérieur et l’extérieur. Les baies vitrées y sont légion, les cloisons limitées, le sol se poursuit, semblable, au-delà des murs de la maison, à l'intérieur comme à l'extérieur. Les réflexions qu’elle y a engagées sur sa manière d’habiter se retrouvent dans l’exposition à la BF15 intitulée « Natura abitata ». Ouverte sur la rue par une large vitrine et percée d’une verrière zénithale à l’arrière, la BF15 apparaît comme un lieu propice pour prolonger cette préoccupation existentielle qui apparaît en fait comme un fil directeur de son travail. 

Les œuvres qui y sont présentées ont toutes été réalisées à partir de chutes de textiles vestimentaires que l’artiste collecte depuis les années 2000 et conserve telles quelles ; son geste consiste alors, à l’aide de ses assistant·e·s, à les sélectionner et à les agencer en révélant, avec de fines épingles, les vides, les mouvements et les dessins qu’ils créent. Seules deux photographies de la série Abito-contenitore datées de 1970 ponctuent l’ensemble contemporain. Présentant des corps enroulés de tissus construisant une enveloppe géométrique, elles désignent de manière explicite le textile comme premier habitat et révèlent l’importance de ce matériau et le sens métaphorique qu’il prend dans le travail de l’artiste.

À la BF15, chaque mur qui n’est pas vitré est occupé par un rectangle de tissu ajouré. D’apparence très formelles, les œuvres (qu’on ne sait si on doit appeler peinture, sculpture ou du nom de leur texture : coton, flanelle, velours) apparaissent ainsi comme autant de fenêtres qui ouvrent les murs pleins sur un ailleurs. Déjà la première nous interpelle. Intitulée Un lieu clos où sous mes yeux s’exprime une autre nature, cette cascade de velours vert flottant à sa base et percée de deux formes en amande qui, comme deux yeux, nous regardent, ressemble étrangement à un masque. Comme une seconde peau, elle invite le visiteur à chercher cet ailleurs comme à l’intérieur de l’exposition ; à se déplacer et à modifier sans cesse ses perspectives. C’est la condition nécessaire pour pouvoir dépasser l’apparence formelle et sensible de ses œuvres et y découvrir une dimension plus politique : écologique et sociale. 

La première salle, qui a des allures de serre tropicale, le confirme. Un pan de coton jaune traversé de fines vaguelettes bleues tachetées de blanc prend position « contre », contre les élites, contre l’exotisme, contre le colonialisme. Son titre, Contre les élites végétales, est emprunté au Manifeste anthropophage du brésilien Oswald de Andrade. L’œuvre est d’autant plus criante qu’elle est entourée d’autres aux couleurs claires et pastel plus fluides, plus joueuses, plus douces.

Dans la salle du fond, les tissus sont épais, les couleurs sombres. Les cadres plus marqués, les traits plus dessinés aussi. Les œuvres organiques, végétales, animées, ont cédé le pas à des cartes, des plans, des réseaux. L’ouverture zénithale fait basculer notre regard d’un quart de tour et lui fait prendre de la distance : on voit de loin, on voit d’en haut. On passe de la nature domestiquée au monde urbain. Mais quel que soit le point de vue adopté, Marion Baruch nous confronte à des édifices en dentelle, dont les vides qui les composent ne sont autres que les négatifs de ce que l’on porte (poche, manche…). Des ruines ? Non, des fantômes !

Une œuvre qui n’a pas de nom – et pas d’existence sur le plan de salle – se cache, comme pour évaluer notre qualité d’attention. Sans trace de sa présence, elle affirme plus encore que les autres, sa nature fantomatique. C’est aussi la seule de l’exposition accrochée de biais. Elle induit encore un autre déplacement du corps et exige que l’on se positionne. Dedans ? dehors ? devant ? derrière ? en haut ? en bas ? « Peu importe », nous soufflent les deux chutes identiques en format et en couleur accrochées en face, l’une en portrait, l’autre en paysage, intitulées Due modi di dire la stessa cosa. Car en fait, il ne s’agit pas tant de savoir où l’on habite (la recherche d’une position fixe du spectateur devant le tableau est aujourd’hui largement dépassée), mais comment, où que l’on soit, on co-habite. Avec la nature, les vivants et les non-vivants ; avec les visibles et les invisibles.

Quand on sait que Marion Baruch a beaucoup travaillé avec certain·e·s invisibilisé·e·s de nos sociétés (femmes, migrant·e·s), on se dit que ses invitations à traverser les murs et briser les frontières sont aussi des appels à écouter leurs voix. Toutes les voix. La terre est habitée.




Natura Abitata

La BF15,  Espace d’art contemporain, Lyon

Du 17 septembre au 16 novembre 2019

labf15.org




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