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Michel Journiac, "Rituel de transmutation" & Contaminations au présent

par Ilan Michel

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L’exposition du Transpalette est la seconde grande rétrospective de Michel Journiac depuis sa disparition en 1995. L’actualité de cet artiste tient à la fois à la galerie Christophe Gaillard, représentant l’estate depuis 2017, qui mène une campagne de documentation et de restauration de l’Œuvre, et à la nostalgie d’une époque marquée par un fort engagement politique1. Non chronologique, l’exposition observe 25 ans de pratique et invite à reconsidérer l’ensemble du travail à l’aune de ses ultimes formulations. Le parcours s’ouvre sur les 12 étapes du Rituel de transmutation du corps souffrant au corps transfiguré, effectuées par Michel Journiac de 1993 à 19952, constituant le cœur du projet d’exposition. Le premier étage accueille une sélection d’œuvres emblématiques des années 1970 tandis que le second réunit des documents inédits exhumés de l’atelier parisien, venant éclairer des facettes méconnues du travail de l’artiste : recueils de poésie, photomontages originaux, supports pédagogiques, projet de colloque « Les créateurs face au Sida » élaboré dans le cadre de ses activités d’enseignant3… Plusieurs ouvrages issus de sa bibliothèque sont présentés sous vitrine.  Photocopies de couvertures et de pages annotées sont collées au mur, juxtaposées comme des indices sondant les sources intellectuelles de l’artiste. Ce parcours ascensionnel est accentué par les affiches du Référendum Journiac (1970), en frise dans la cour de la friche, scandant l’espace jusqu’au sommet de l’ancienne usine où le dispositif électoral originel est « réactivé ».

En écho à la situation actuelle − très différente car l’artiste n’est plus un inconnu −, l’œuvre souligne la fonction des rituels dans le sentiment d’appartenance à un groupe. L’apparition du Sida le conduit à s’intéresser à l’exclusion de la communauté homosexuelle. L’essai de Susan Sontag, La Maladie comme métaphore / Le Sida et ses métaphores4, présent dans l’exposition, analyse les fantasmes d’une maladie perçue comme le châtiment d’une sexualité déviante et d’une identité souillée. C’est l’affaire du sang contaminé révélée en 1992 qui le décide à accomplir ce Rituel de transmutation, hommage aux amis disparus, rétablissement du sacré face au libéralisme déréalisant.

À la dispersion du fluide infecté, Journiac réagit par l’utilisation démultipliée de son propre sang. Les Billets de sang (1993) sont adressés à ses amis par voie postale avant d’être reproduits sous forme de planches (1995) recouvrant ici le mur d’entrée du rez-de-chaussée. Matérialisation de l’argent sale, c’est la reproduction mécanique des billets souillés qui est ici mise en avant. Lors de la Messe pour un Corps (Galerie Templon, 1969 ; Galerie Stadler, 1975), l’artiste communiait déjà avec le public sous la forme d’hosties de boudin réalisées avec son propre sang, rite communautaire parodique. Ses actions cherchent à atteindre chacun directement, sans intermédiaire. Les valeurs de partage et de fraternité, héritées de mai 68, s’opposent à l’individualisme dans lequel la consommation et la désinformation nous ont plongés.

La 5ème étape du Rituel de Transmutation occupe le revers de la cimaise d’ouverture, comme si la trace écarlate des billets de 100 francs frappait désormais le corps. Lors du Marquage, action de corps exclu (Centre Pompidou, 1983), l’artiste marque son bras d’un triangle au fer rouge. Le constat photographique (documentation de l’action) présente un gros plan sur la cicatrice dont la peau se dérobe, évoquant le triangle rose concentrationnaire. Le visage hors-champ souligne la dimension générique d’un corps auquel chacun peut s’identifier. Esclavage consenti, l’action rappelle que «sans cesse la loi s’écrit sur les corps5 ». En 1993, il réitère le marquage en public à la galerie du collège Marcel Duchamp de Châteauroux. La mise en scène photographique d’Action de marquage au présent figure un buste de profil, comme celui d’un criminel. Le noir et blanc accentue la déréalisation de la blessure devenue signe. Un  polaroid est aligné aux deux autres clichés. Marqué au fer, il agit comme une image non faite de main d’homme. Cette propriété du médium intéresse Journiac à cette époque, postulant une équivalence entre corps et support6. L’image développée instantanément manifeste le stigmate. Aussi la question de l’icône traverse-t-elle le travail de cet ancien séminariste. Face à la mort, la série du Rituel de transmutation fait évoluer la représentation vers un processus alchimique. Dispersant le sang sur de grands panneaux dorés à la feuille, convoquant l’iconographie byzantine, l’artiste met en scène une présence abstraite dont la plasticité relève de formes aléatoires qui cherchent à se cristallier en signes. Neuf lingots de plomb et de cendres humaines, réalisés avec la poussière d’amis disparus, sont ici présentés sur une table, sous cloche en plexiglas. Etrangement perdus dans le vaste rez-de-chaussée, les reliquaires procèdent de la série, de l’objet standardisé, marqués d’un triangle, sceau de l’exclusion. Dominant l’espace, un triptyque constitué de trois panneaux à la feuille d’or substitue au Christ une aura écarlate sous laquelle on croit deviner l’estompe d’un visage7. Deux silhouettes repliées sur elles-mêmes, photographies transférées sur toile, occupent les panneaux latéraux – trinité mise sur un plan d’égalité. Le travail trouve ici sa force quand l’officiant s’efface, que l’identification se brouille, pour que la rencontre advienne dans l’empreinte déposée par l’autre.

 



 




Michel Journiac, "Rituel de transmutation" & Contaminations au présent

Commissaires d'exposition : Damien Sausset et Vincent Labaume

du 31 mars au 27 mai 2017

Transpalette, Bourges

http://www.emmetrop.fr/evenements/contaminationtransmutation/


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