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Pour sa première exposition personnelle dans un centre d'art, Clémence Seilles a composé un univers post-apocalyptique que le visiteur arpente à l'aide d'un audio-guide, pour y découvrir d'étranges instruments de musique assemblés par un peuple du futur à partir des vestiges de notre civilisation. Ces instruments ont été activés le soir du vernissage lors d'une performance de groupe aux allures de mystérieux rituels.

Clémence Seilles — La vie est un songe

par Rebecca Lamarche-Vadel

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Nous sommes dans la région de Nevers, région désertée, quelque part entre deux siècles, entre les miracles industriels et l'économie globalisée, quelque part entre le travail ouvrier, l'utopie d'un siècle, et les grands ensembles en friche, vides, figures fantomatiques d'une zone autrefois fertile. Nous sommes entre le vivant, le mort, une possible renaissance, un espace liminal entre deux eaux.

Avant de plonger dans «La vie est un songe», l’exposition que Clémence Seilles propose au centre d’art du Parc Saint Léger, nous décidons de partir ensemble en voiture dans les environs. La région tout entière est au chômage. L’exode rural est là qui nous fait face, des châteaux et manoirs bourgeois désertés, des maisons partout qui sont à vendre ; la zone crie le vide, elle sent la crise, zone que les anglais et allemands rachètent peu à peu et annexent en résidences secondaires. On discute de ce paysage devant nous, ces territoires inconnus, nous tentons de l’apprivoiser par le langage. Clémence me raconte la performance qui a eu lieu la veille, pour le vernissage. Elle a travaillé avec les étudiants de Nevers, des jeunes dont les corps encore maladroits traitaient les instruments de manière instinctive, dans un geste d’appropriation généreuse, encore un peu incapables de dissocier les formes, les corps, dans une forme de primitivisme sonore. Comme on part au combat, pas encore tout à fait conscient de ses armes. Clémence, le chef d’orchestre, réalisait la composition en fonction de deux variables : l’intensité émotionnelle et le rythme. Elle pense à réitérer l’événement - l’activation de son exposition -, avec des étudiants de conservatoire. On s’interroge sur la possibilité, pour des musiciens ayant appris la musique selon ce système rigoureux, d’éprouver ces instruments post-apocalyptiques monocordes avec l’instinct, pourraient-ils s’émanciper de la rigueur et de la précision avec lesquelles on a pu les former ?  Puis on imagine Nevers devenir le berceau d’une nouvelle école de musique néo-brutaliste.

Nous arrivons dans le village le plus proche du centre d’art, avec au loin ses silhouettes industrielles qui nous guettent. On ne résiste pas, on s’en approche. Sur les côtés du colosse de ferraille devant lequel nous nous arrêtons, des stocks de bois abandonnés s’imbibent de la pluie qui ne s’arrête pas de tomber. Clémence m’explique qu’elle a construit les œuvres de son exposition avec de pareils stocks, qu’elle a récupérés dans la région. Il y en a partout, de ces reliques qui restent en attente, matières chargées d’autres temps, produits bruts destinés à leur transformation industrielle laissés là, et dont elle s’est servie pour construire «La vie est un songe».
Nous revenons au centre d’art et l’espace d’exposition est plongé dans une semi obscurité dont la lumière vient révéler les nombreux instruments présentés, ainsi qu’une météorite, au centre de la pièce. Clémence me confie les textes d’exposition, un audio-guide, et s’empare d’un râteau pour aller effacer délicatement les traces de pas laissées sur le sable coloré autour des instruments lors de la performance de la veille. Toutes les empreintes de l’humain sont minutieusement retirées et ne subsiste que le matériel.
Une famille visite alors l’exposition, et le père décline la proposition d’écouter l’audio-guide, en expliquant qu’ils le prendront plus tard, et que l’heure est à ‘laisser traîner et s’activer l’imaginaire. En effet le travail de Clémence, comme celui d’artistes tels que Francisco Tropa, Neil Beloufa ou Simon Fujiwara, exige du spectateur d’accepter de renoncer à toute résistance, d’adhérer pour un moment à la fiction et au scénario incarnés dans les œuvres.
Je prends l’audio-guide, une voix d’outre-tombe, robotique, se substitue à l’activation de mes pensées. Elle est omniprésente, harassante, elle dicte les préceptes, inflige le programme politique ; «cette exposition volontairement acceptée (...) améliore le pourcentage de réussite de votre Quotient Abdication Abstraite de ce jour». Forme de ‘guide spirituel’ autoritaire et prescriptif, cette voix m’engage dans le parcours. Un peu plus loin, Clémence repasse toujours son râteau, à demi courbée sur les signes de l’humain, alors que la famillle a pris l’audio-guide et que le mutisme s’est emparé de chacun d’entre nous. Le texte se fait le reflet d’une idéologie totalitaire, didactique. Bruyant, il anesthésie les velléités de l’esprit, il injecte la grille de lecture. Dans la salle suivante, je découvre des projections colorées, formes de vortex hallucinogènes et psychédéliques en boucle. Il y a là le condensé des perspectives découvertes plus tôt dans l’exposition, un cycle infernal, une forme de nihilisme nietzschéen, un éternel retour, un espace-temps parallèle, sauvé peut être par l’énergie du mouvement, l’instinct de survie, l’éveil d’un autre monde. 

Je retrouve Clémence dans une des salles de l’étage, dans la tente des réfugiés temporels. Nous discutons de ces instruments, rescapés d’un futur ayant péri du passé. Ils sont les reliques des formes que l’on connaît aujourd’hui, construits uniquement grâce à des matériaux synthétiques. Dans cet espace-temps sans âge, tous les matériaux naturels ont disparu, à la suite d’une catastrophe que l’on ignore, mais dont on ne doute pas qu’elle ait eu lieu. Dans une tentative plus ou moins désespérée d’imitation et de reconstruction, les rares survivants ont tenté de reproduire des formes familières, les instruments de musique, bâtissant selon des savoirs faire techniques approximatifs et caractérisés par l’amateurisme.

Dans le geste amateur, il y a une forme d’anéantissement du savoir, un retour à zéro. Cette exposition, me dit Clémence, répond au «syndrome du maçon qui se prend pour un architecte, et construit des maisons de parpaing avec deux fenêtres de la taille d’une meurtrière». L’amateurisme est un anachronisme en soi, c’est un geste qui se nourrit des systèmes de représentation et de l’instinct, c’est aussi le sacre abîmé de la mimesis.

Dans cette tente des réfugiés temporels, ce refuge où tous les outils utilisés pour la construction de l’exposition sont regroupés, forme de matrice de l’ensemble du scénario, nous pouvons nous extraire du temps, pratiquer la décélération. Nous discutons de la peur du vide, cette terreur des perspectives, de la boulimie, de la nécessité permanente de trouver une forme de nourriture pour l’esprit, de s’alimenter de fantasmes.

Après un silence lors duquel je regarde tout ce qui m’entoure dans cette tente, tous ces outils qui peuvent potentiellement construire, et qui sont laissés là à disposition, je demande à Clémence de quoi exactement se protègent les réfugiés dans cette tente. «De l’avenir».




 




Clémence Seilles
« La vie est un songe »
Parc Saint Léger - Pougues-les-Eaux
16 Mars < 26 Mai 2013

www.parcsaintleger.fr

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Rebecca Lamarche-Vadel Clémence Seilles
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