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Artiste autrichien assez méconnu en France, Lois Weinberger affirme des préocupations écologiques et sociales singulières dans le champ de l'art contemporain.

Considérer le négligeable

par Gwilherm Perthuis

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L’artiste autrichien Lois Weinberger (né en 1947) fait converger dans le champ artistique, de manière assez inhabituelle, des connaissances scientifiques, des réflexions écologiques, des considérations sociologiques et une activité agricole. Ses travaux ne suivent pas un parcours linéaire, ne sont pas conduits par un référent thématique unique, mais s’articulent autour de médiums très différents (peintures, objets, dessins, installations, vidéos, jardins…) qui s’enrichissent mutuellement et se contaminent l’un l’autre. Détaché des enjeux de pouvoir symbolique et des jeux de réseaux du milieu de l’art contemporain, Weinberger se moque des postures avant-gardistes pour privilégier une attitude plus spontanée. Sans se soucier des conventions, il a construit une œuvre en marge de toute mouvance artistique, marquée par un intérêt pour notre rapport au territoire. L’exploration de la connaissance du monde qu’il nous propose empiriquement, sans respecter un système préétabli, ne repose jamais sur des formes spectaculaires mais, au contraire, sur des gestes poétiques parfois à peine visibles ou nichés dans des espaces ignorés.

 

Dans deux grandes salles réunissant des objets hétéroclites, le Musée d’art moderne de Saint-Étienne consacre à Lois Weinberger l’une des premières expositions rétrospectives en France. Ne cherchant pas l’exhaustivité, l’accrochage organique et assez subtil regroupe des œuvres réalisées entre 1990 et 2011. Des photographies montrant des plantations rudérales sur des voies de chemin de fer pendant la Documenta X de 1997 sont associées, par exemple, à une maquette pour le projet d’un revêtement de sol d’une université américaine et à des masques réalisés dans des pommes de terre germées et desséchées. Chaque pièce est un sondage dans l’histoire d’un lieu ou le relevé précis d’un fil narratif. L’artiste s’intéresse souvent à des zones désaffectées, à des terrains vagues en friche ou en jachère, à des périmètres urbains qu’on ne regarde plus et qui conservent pourtant la mémoire d’accidents influant sur notre comportement.

 

Un grand tirage photographique réalisé à Berlin en 1994 présente l’artiste en train d’arpenter les grands champs abandonnés près de la porte de Brandebourg, avant que l’ambassade américaine ne soit construite. Au milieu de cette végétation sauvage, Weinberger arrose des espèces rudérales (qui poussent dans les décombres) et observe la croissance des pousses sur cette étendue hostile. Bien que cette image nous rappelle des documents de performances Land Art des années 1960 et paraisse décalée par rapport aux préoccupations des années 1990, elle caractérise parfaitement l’attrait pour des espaces négligés, non maîtrisés par l’homme et sur lesquels le presque rien peut de nouveau exister. Ces plantations improbables, quasiment non discernables, peuvent être prélevées et réinvesties dans d’autres travaux proches de l’herbier. Pour Weinberger un pays en jachère est une forme particulière de jardin pouvant donner naissance à une sculpture, ou à une installation. Le geste primaire de ramasser des coquelicots donne lieu à des séries de dessins très simples réalisés à l’aquarelle ou à une vidéo montrant en gros plan le mouvement des fleurs sur une parcelle délaissée.

 

Ce rhizome artistique complexe, aux ramifications très entremêlées, conduit également le visiteur à réfléchir aux notions d’intériorité et d’extériorité. La suite d’œuvres sur papier et les sculptures placées sous le titre générique de Wild Cube (cube sauvage) nous confronte à des cages d’acier simples et minimales d’environ un mètre cube. Ces volumes occupent une place dans l’espace bien qu’ils ne soient constitués que de tiges cylindriques qui dessinent un lieu vide et traversable. L’artiste met en scène un lieu perméable dont l’enceinte est très identifiée mais arbitraire et peu résistante à la force de son environnement. Les dessins associent des cages vues depuis différents points de vue (interfaces entre l’intérieur et l’extérieur) et des coulures d’aquarelle. Assez expérimental, l’ensemble prolonge des interrogations sur le la qualité des inventions architecturales urbaines et leur rapport à l’environnement. Dans quelle mesure le projet individuel peut-il avoir des incidences ou être perturbé par la puissance de la nature ?

 

Weinberger travaille d’ailleurs depuis plusieurs années sur la figure mythique et effrayante de l’Homme vert, déclinaison fictionnelle des préoccupations écologiques qui animent l’ensemble de ses activités. Cette figure païenne apparue certainement en Europe au XIIIe siècle est un personnage vert de grande taille, recouvert de feuilles et de branches, voué à protéger les intérêts de la nature et en particulier des forêts. Plusieurs œuvres sont présentées avec ce titre dans l’exposition stéphanoise, sans forcément disposer de qualités formelles comparables. Il s’agit plutôt d’un ensemble ouvert. Une tentative de portrait contemporain de l’Homme vert, établi avec des indices ou des pièces à convictions démontrant sa présence et ses agissements...

 

Enfin, deux magnifiques œuvres récentes nous conduisent du côté de la poésie et de la littérature. Deux grandes tentures de coton comparables par leurs proportions à d’immenses planisphères sont saturées de lignes sinueuses qui dessinent des strates ou des courbes de niveaux. Entre les lignes, des mots tirés de deux textes du poète français Jean Daive sont inscrits avec un feutre de peinture. Un texte résultant d’un entretien avec Paul Celan (Under the Dome) est éclaté en fragments verbaux brefs dont les séquences lacunaires invitent à la composition d’une nouvelle histoire, à une promenade mentale fugace. L’ensemble de l’exposition fonctionne d’ailleurs de cette manière : proposant des associations, des prélèvements, des appropriations et réinventions permanentes entre des objets à chaque fois singuliers mais unis par l’attitude commune qui a présidé à leur invention.

 




Lois Weinberger
Musée d’art moderne de Saint-Etienne
10 décembre 2011 < 5 février 2012 
www.mam-st-etienne.fr

 Catalogue bilingue français-anglais édité par Silvana Editoriale (2011).

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Gwilherm Perthuis Lois Weinberger
—» Musée d'art moderne et contemporain - Saint-Etienne



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